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L’autonomie du Tibet : une relation entre le ‘central’ et le ‘local’.

dimanche 22 mars 2009, par Jean-Paul Desimpelaere

Nous comprenons souvent le mot ‘autonomie’ en termes ‘d’exclusion’ : pour nous, il s’agit de fermer les portes, les fenêtres et les frontières. Mais dans ce cas, la dynamique de ‘l’autonomie’, c’est-à-dire la relation entre le ‘central’ et le ‘local’, s’interrompt ; il y a ‘rupture’.

La Chine n’entend pas le mot « autonomie » de la même manière que nous. Leur manière de penser met ’l’interaction’ entre le ’local’ et le ’central’ au centre du phénomène.

Le ‘central’, puisqu’il est ‘central’, prend le pas sur le ‘local’ ; il met en avant les grandes orientations économiques, politiques et sociales. On pourrait oser ici une comparaison avec l’Europe où la Commission Européenne émet des ‘directives’ destinées à ses Etats membres, directives qui d’ailleurs nous concernent directement. Inutile de rappeler celles qui, récemment, nous ont irrité et contre lesquelles nous avons manifesté. Revenons-en au Tibet. Beaucoup d’entre nous pensent que le Tibet est administré par des Chinois Han et qu’une poignée de fonctionnaires tibétains ‘fantoches’ est à leur service. Nous ignorons que ce sont des Tibétains qui dirigent leur propre région. La proportion de fonctionnaires tibétains est de 70% dans les grandes villes, et grimpe à 90% et jusqu’à 100% à la campagne. Nulle part au Tibet, vous trouverez de ‘chef de village’ Han (ou ridiculement peu) ; ils sont tous tibétain et sont choisis par élection directe, de même que les fonctionnaires siégeant à la direction des cantons et des départements. Dans les organes de direction au Tibet, de haut en bas, y compris dans le « Congrès Populaire » de Lhassa (la plus haute instance de décision), les Tibétains sont représentés à 80% des membres.

L’ensemble du personnel administratif n’est pas une ‘poignée de fantoches’ ; il s’agit au total d’environ 130.000 personnes (fonctionnaires et techniciens gouvernementaux, tous niveaux confondus), ceci sans compter la police qui est également composée de Tibétains. Cette masse de gens n’est pas qu’un troupeau de moutons : une véritable ambiance de ‘débat’ règne sur le haut plateau (alors que les ‘dalaïstes’ en Occident parlent de « terreur Han »). On y discute de tout ce qui concerne l’organisation de la vie, à tous les niveaux et sur tous les plans (excepté de l’indépendance qui met en jeu l’unité nationale). Un petit exemple : en 2005, je rencontrais un ‘échevin’ de la municipalité de Lhassa qui me disait qu’une discussion du moment concernait l’urbanisme. La question débattue était la suivante : « fallait-il que toute nouvelle construction (en dehors du vieux centre ville de Lhassa) adopte le style traditionnel tibétain ou fallait-il laisser le modernisme prendre place ? » Ce n’est qu’un exemple parmi des milliers d’autres.

Ce sont les dirigeants, en grande majorité des Tibétains, qui décident du développement concret de la région. Evidemment, cette direction ‘locale’ est en interaction avec le ‘central’. D’abord, il y a les subsides de l’Etat central (négociés avec le ‘local’ tibétain) qui sont énormes ces dernières années (voir rubrique ‘économie en général’). C’est l’Etat central qui décide de la mise en place de quelques grands projets (le chemin de fer par exemple), en accord avec le gouvernement régional. Et c’est le gouvernement régional qui décide de l’utilisation des subsides, en accord avec le gouvernement central. A tous moments, il y a aller-retour entre ‘central’ et ‘local’ ; il y a interaction, dialogue, négociation. Un exemple : le président chinois dit « que le plan de relance contre la crise doit libérer de l’argent en faveur de l’agriculture ». Alors que dans une grande partie de la Chine intérieure cela se traduit en subsides pour la petite industrie agro-alimentaire, les autorités tibétaines décident de mettre ces subsides dans un vaste projet de rénovation des fermes et des maisons à la campagne, de distribution d’eau potable, et de construction de petites routes reliant chaque village. Ce n’est qu’un exemple parmi des milliers d’autres.

Dans la relation entre le ‘central’ et le ‘local’, justement l’accent est mis sur la ‘relation’, sur la dynamique de la relation (appelez cela ‘yin-yang’ ou ‘dialectique’, si vous voulez). Nous, Européens, nous avons tendance à être plus ‘tranchés‘, ce qui peut d’ailleurs amener des ‘guerres de tranchées’ ! En Chine, les compétences des uns et des autres sont moins ‘délimitées’ que chez nous. Les interactions sont multiples, cela se remarque également au niveau de la législation. Il y a des lois nationales, des lois nationales modifiées en fonction des conditions du Tibet, et il y a des lois spécifiques au Tibet, au cas par cas, négociées et convenues entre le ‘local’ et le ‘central’. Le ‘local’ tibétain peut proposer des lois spécifiques, des modifications à une loi nationale ou même le rejet d’une loi nationale, mais jamais sans ‘concertation’. Trois exemples : la polyandrie et la polygamie sont légales au Tibet, alors qu’elles ne le sont pas ailleurs en Chine ; les taxes sur les revenus sont moins élevées au Tibet que dans le reste de la Chine ; la politique de ‘l’enfant unique’ n’a jamais été d’application au Tibet.

En Occident, nous ne sommes pas habitués à un tel ‘va et vient’, mais plutôt aux ‘va-t’en’ ou ‘viens ici’. Chez nous, il y a souvent un dominant et un dominé, plutôt qu’un central et un local ; et le dominant a tendance à renforcer sa domination, sans faire de concessions. Bien sûr, dans le ‘va et vient’ de la Chine, il y a aussi des moments ou des situations où un aspect domine l’autre ; mais là-bas, quand le dominant ‘pousse trop sur la pédale’, il sait qu’il ne restera pas dominant très longtemps !

3 Messages de forum

  • C’est la complémentarité et non pas l’opposition, ainsi que l’interaction entre les éléments qui créent la dynamique ou l’équilibre. L’opposition détruit. Une vision atomique des choses n’aurait de sens que s’il existait une "vérité absolue". La vérité ? Illusion, selon Nietzsche.

    C’est à cause de la PEUR que certains ont besoin de cette illusion, d’autre en font un buziness.

    Rimbaud disait : Je est un autre.

  • vous oubliez tout de meme de mentionner l’importance du parti communiste, véritable instance du pouvoir en Chine, qui est lui très majoritairement dominé des hommes (très souvent hans) nommés directement par pékin.

    par exemple, le secrétaire général du parti est connu pour avoir officié au xinjiang auparavant ou il s’est illustré par son usage de la force pour éliminer le mouvement autonomiste ouïgour. ( et je n’ai pas besoin de vous rappeler que Hu Jintao a été le secrétaire du parti au tibet pendant des années ou il a gagné le charmant surnom de "boucher de lhassa").

    • En Chine en général le Parti Communiste Chinois exerce son pouvoir par le biais de ses membres et de ses cadres qui siègent dans les gouvernements locaux. Il y sont souvent majoritaires, ce qui est voulu, car la constitution chinoise le stipule. Ce n’est pas à moi, étranger, de vouloir changer cela. Alors, puisque le gouvernement régional du Tibet est composé majoriatairement de Tibétains, il faudrait en conclure que pas mal de Tibétains sont membres du PCC. Cela peut déplaire à nos oreilles occidentales, mais ce n’est pas à nous de créer une force d’intervention pour changer cet état des choses. Il est vrai que Hu Jintao a co-dirigé le Tibet dans une période difficile (1988-1992, prix Nobel pour le DL et émeutes à Lhassa). Son ’surnom’ vient de l’Occident. Sur place, je ne le constate pas. Et puis, oui, Zhang Qingli, l’actuel secrétaire du PCC au Tibet, a fait un parcours ’multi-provinces’, comme pas mal de dirigeants du pays. Le gouvernement chinois ne donne pas de liberté aux mouvements nationalistes et sécessionnistes, c’est connu. Je suis assez persuadé que cela cause moins de dégâts humains que de laisser devenir un peuple l’enjeu de rivalités entre grandes puissances.

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