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Les puits de méthane au Tibet

Des cuisinières plus ou moins efficaces

dimanche 22 février 2009

Dans un autre village, comptant septante familles, nous sommes allés voir les puits de méthane qui servent à alimenter les cuisinières à gaz. L’utilisation du gaz méthane pour le chauffage et pour la cuisine est une technique très ancienne en Chine intérieure. Pourquoi cette technique a-t-elle récemment migré vers le Tibet ? Parce que sur le Haut Plateau, il n’y a pas suffisamment de bois.

Le gouvernement de la RAT souhaite limiter, autant que faire se peut, l’utilisation du bois comme matériau de combustion. Par ailleurs, un vaste programme de reboisement a été lancé qui ne risque pas d’aboutir si le bois continue à être utilisé pour le chauffage et la cuisine. Des peupliers et autres essences de feuillus résistantes à l’altitude et au froid sont plantés sur des centaines de kilomètres le long de la rivière Yarlung, et sont peu à peu en train de recouvrir de vastes étendues situées à une altitude d’un peu moins de 4000 mètres jusqu’à nettement plus bas. Alexandra David-Neel, exploratrice et grande voyageuse en régions tibétaines, décrivait le Tibet d’il y a cent ans comme un « pays sans arbres ». Aujourd’hui, ce programme de reboisement de grande envergure fait partie de la lutte contre la désertification que le gouvernement met en œuvre par divers moyens. Le Tibet est une des régions les plus touchées par le réchauffement climatique, non pas qu’il risque de disparaître dans l’océan comme nos voisins des Pays-Bas, mais au contraire, l’eau s’y raréfie ; les glaciers de l’Himalaya rétrécissent dangereusement. Planter de grandes surfaces d’arbres permet de diminuer l’évaporation du sol et, de cette manière, retenir l’eau. Pendant la basse saison, les agriculteurs sont recrutés pour effectuer ce travail, ce pour quoi ils perçoivent un salaire. Le triangle Lhassa – Gyangze – Xigaze est déjà bien peuplé de jeunes arbres.

Mais revenons-en au méthane. Afin de stimuler l’usage du méthane et limiter la consommation de bois, le gouvernement de la RAT met des petites installations à disposition des familles qui ont récemment construit une nouvelle maison. La famille doit creuser un puits à proximité de la maison, d’un diamètre de 3 mètres et d’une profondeur de 3 mètres. Puis une firme qui emploie des ouvriers migrants vient construire la paroi intérieure en béton et munit le puits d’un couvercle. Une première ouverture dans le couvercle permet de remplir le puits de fumier, une deuxième ouverture est destinée à retirer le « vieux » fumier, et au milieu du couvercle descend une buse qui conduit au récepteur du gaz. La conduite est ensuite prolongée jusqu’à la cuisine, là où se trouve la cuisinière. Cette dernière est également fournie par la commune. Le puits doit avoir un remplissage optimal pour produire une flamme suffisante. Pour cela, il faut renouveler le fumier au moins deux fois par an. Ceci n’est pas sans danger d’explosion (si le fermier fume), ni d’intoxication.

puits de méthane pas spectaculaire, juste deux couvercles sur le puits de méthane. Remarquez au loin les bouses de yack collées contre le mur de la maison. Cela fonctionne également (les brûler dans le poêle), mais c’est moins écologique.

La famille de Dolma, vivant dans les environs de Gyangze, dispose d’une cuisinière au méthane. Dolma est une dame âgée qui habite avec son fils, sa belle-fille et ses petits-enfants. Lors de la répartition des terres en 1982, la famille comptait onze personnes ; c’est pourquoi le morceau de terre qui leur fut attribué est relativement grand (deux hectares). La famille y cultive de l’orge, du froment, du colza, des pommes de terre, des choux et des navets. A côté de cela, Dolma possède huit bêtes. Les membres de la famille se sont mis ensemble à la construction d’une nouvelle maison, mais le mari de Dolma est décédé pendant les travaux. La tradition tibétaine veut, qu’en pareil cas, les travaux soient interrompus pendant un an ou deux, en signe de deuil. La nouvelle maison n’est donc pas terminée, mais une aile est heureusement déjà en service. La famille de Dolma a pu bénéficier d’une prime à la construction de 1200 euros, sur un coût total de 9000 euros.

Madame Dolma En entrant, nous demandons à Madame Dolma si nous pouvons voir sa cuisinière. Entendant notre requête, elle court la dépoussiérer… apparemment, la belle cuisinière au méthane ne fonctionne pas souvent ! Nous essayons de l’allumer tant bien que mal, mais aucune flamme ne semble en sortir. Madame Dolma nous prépare tout de même un thé au beurre… à l’aide de son mixer électrique ! Les septante familles que compte le village sont « nombreuses » pour la plupart : comme de coutume, elles rassemblent trois générations sous un même toit et comptent chacune une dizaine de personnes. En général, quand un aîné décède, c’est un fils de la famille qui reprend la ferme, même s’il est scolarisé. Quand je demande à Madame Dolma si certaines familles quittent le village pour aller habiter en ville, elle me répond que les enfants qui ont étudié, puis trouvé un travail comme employé, instituteur ou une fonction similaire, ceux-là s’en vont, oui. Par contre, rares sont les parents qui migrent définitivement vers la ville. Le deuxième fils de Dolma étudie à l’université de Lhassa, lui restera probablement habiter là-bas. Madame Dolma précise que « certaines personnes âgées – mais ce sont des cas isolés - se retrouvent seules, et quand elles n’arrivent plus à travailler leur terre, elles sont placées dans un home à Xigaze ».

Dans une autre maison, nous parvenons à voir une cuisinière qui fonctionne parfaitement, avec deux becs qui brûlent en même temps d’une belle flamme… mais le chaudron avec l’eau bouillonnante se trouve sur le vieux poêle à bois ! Quelques maisons plus loin, un voisin possède aussi la fameuse cuisinière ; toutefois, il nous prévient immédiatement qu’elle ne fonctionne pas. Et puis dans le prochain village où nous nous arrêtons, cette fois c’est le chef du village qui allume fièrement sa cuisinière devant nous… mais, hélas, c’est une petite flamme bien faiblarde qui en sort ! Pourtant il défend cette nouvelle technologie avec force et conviction et nous apprend qu’une trentaine de familles du village ont fait installer ce type de cuisinière. « Cela économise le bois », ajoute-t-il, mais cela sonne plutôt creux, comme un slogan appris par cœur. Il semble ne pas vraiment y croire lui-même, tellement il prend soin d’excuser « sa petite flamme ».

En fait, le problème avec ces cuisinières au méthane, c’est que durant la saison des moissons, les agriculteurs n’ont pas le temps d’entretenir le fumier du puits. Or une production suffisante de méthane dépend d’une composition optimale du fumier. En général, les fermiers complètent avec du bois de chauffage provenant de quelques petits arbres rabougris par le vent ou de taillis plantés à proximité de la maison. C’est suffisant pour leur consommation individuelle ; parfois ils ajoutent à cela quelques bouses de yack séchées au soleil. En-dehors de la cuisine où le poêle occupe l’espace central et sert tant au chauffage de la pièce qu’à la préparation des repas, il n’y a pas de chauffage dans les autres pièces. La température n’y atteint évidemment pas 20°C en hiver, mais quand ils ont froid, ils enfilent un vêtement supplémentaire. Dans beaucoup de villages en RAT, les fermiers ne disposent même pas de taillis, ils se contentent des bouses de yack et achètent un peu de charbon en plus.

L’idée de produire du gaz méthane avec les excréments du bétail et d’en faire un usage domestique est certes une excellente initiative, qui est même utile dans le cadre du réchauffement climatique mondial. Toutefois, selon mon expérience, l’application d’un « bon principe » doit amener à des avantages pratiques immédiats qui doivent rendre les gens enthousiastes et les mener à soutenir l’initiative. Sans quoi il s’agit d’une mesure qui risque de tourner court, tel que, apparemment, c’est un peu le cas avec les cuisinières au méthane en RAT. Par contre, les fermiers interrogés m’apprennent que cette initiative semble très bien fonctionner pour le chauffage des serres dans la région de Lhoka (à l’est de Lhassa). Lhoka ne se trouve pas sur ma feuille de route, ce sera donc pour un prochain voyage.


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