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Les monastères détruits

lundi 16 février 2009, par Jean-Paul Desimpelaere

Nous roulons à nouveau sur la route vers le « grenier à grains » du Tibet, et je me souviens avec un sourire compatissant de ce journaliste flamand avec qui j’ai voyagé à travers le Tibet, il y a quelques années. Dès qu’il voyait une ruine au loin, il vociférait à qui mieux mieux contre les horreurs perpétrées par les communistes chinois. Si j’éprouve une méfiance spontanée vis-à-vis de ce genre d’exagérations, il est pourtant vrai que de nombreux monastères et temples ont soufferts pendant la Révolution Culturelle.

Le monastère Tashilumpo de Xigaze – la résidence de la lignée des panchen-lamas – en est un exemple. Les stupas conservant les reliques des anciens panchen-lamas ont disparu. Seul celui du 4ème est resté debout, parce que, vers la fin du 16ème siècle, le monastère Tashilumpo s’est construit autour de son stupa, le protégeant comme un écrin. Après la Révolution Culturelle, le 10e panchen-lama a fait construire un stupa en l’honneur à la fois des 5ème, 6ème panchen-lamas et les suivants jusqu’au 9ème. Ce stupa commémoratif, qui a phagocyté cinq cents kilos d’or, a été inauguré juste avant la mort du 10ème panchen-lama, en 1989.

Je demande à Dawa : « quand on parle des acteurs de la Révolution Culturelle au Tibet, de qui parle-t-on en réalité ? » Dawa me répond qu’il s’agissait « principalement d’étudiants tibétains, auxquels sont venus s’ajouter d’autres personnes de la RAT qui se sentaient concernées. » Je poursuis : « et le nouveau panchen-lama, est-ce celui du dalaï-lama ou est-ce celui qui a été approuvé par la Chine ? ». « Je ne sais pas lequel est ‘le vrai’ », me dit-il, « mais la plupart des gens autour de Xigaze affichent chez eux une photo de ‘l’approuvé’ ». Selon ICT (International Campaign for Tibet), le nombre de monastères rasés pendant la Révolution Culturelle s’élèverait à 6000 au « Tibet ». D’une part, quand ICT parle du « Tibet », il s’agit du « Grand Tibet », soit un territoire qui vaut le double de l’actuelle RAT (la province tibétaine à laquelle s’ajoutent celle du Qinghai et une partie de celles du Gansu, du Sichuan et du Yunnan ) ; d’autre part, selon des tibétologues crédibles, le nombre total d’édifices religieux distribués sur le « Grand Tibet » n’aurait jamais excédé 3500, dont 2000 à 2500 situés en RAT (1) (1700 de ces derniers sont à nouveau en activité). Dans ce cas, je ne vois pas bien comment ICT arrive à ce chiffre de « 6000 monastères détruits » qui, d’ailleurs, n’a fait son apparition que dans les années nonante, soit 20 ans après la fin de la Révolution Culturelle… on peut se demander pour quelle raison ? De plus, en circulant en RAT, on découvre d’anciens petits monastères cachés dans les replis des montagnes. Les murs en sont certes vétustes, mais ils sont restés vaillamment debout et ne semblent pas avoir souffert de vandalisme. Nombreux aussi sont ceux dont les trésors religieux ont été soigneusement conservés dans une des salles intérieures des monastères. Depuis les années quatre-vingt, les moines les ont sortis un à un de leur cachette et ils sont à nouveau exhibés.

Le monastère de Gyangze Par hasard, je suis tombé sur un petit manuel rédigé par un partisan du dalaï-lama et destiné aux pèlerins occidentaux en route vers Lhassa. En annexe, on trouve un questionnaire auquel le pèlerin est censé répondre pendant son périple. Les questions concernent la destruction des temples et des monastères tibétains (elles sont traduites en tibétain, sans doute à l’intention du guide)(2) : « quelle est la partie ancienne du bâtiment ? Est-ce que tout le monastère a été détruit ou seulement une partie ? Qui l’a détruit et à quelle période : les Mongols, les Dzoungares, les Gurkhas, les Chinois ou les Mandchous ? Des combats ont-ils eu lieu ? Qui était le guide spirituel et temporel des lamas en ce temps-là ? etc. » L’auteur souhaite certainement obtenir un feedback occidental, mais ces questions sont éloquentes quant aux idées toutes faites que nous avons à propos des monastères tibétains : « la plupart ont été détruit, et ceci en grande majorité durant la Révolution Culturelle ». Même s’il est vrai que la Révolution Culturelle a occasionné le plus important des ravages du 20ème siècle en Chine, tant sur le plan matériel que psychique, de nombreux exemples montrent qu’il est incorrect de mettre ces destructions systématiquement sur son dos. Par exemple, le monastère de Gyangze a été balayé lors de l’invasion anglaise du Tibet, en 1904. Les tirs des Anglais ne visaient que le fort de Gyangze et les murs d’enceinte de la ville, mais ils n’étaient pas très précis. Or les bâtiments du monastère se trouvaient accolé au mur d’enceinte et une partie du monastère fut ainsi détruite (3). De plus, les Britanniques se sont emparés de nombreux trésors religieux et d’objets cultuels qui appartenaient aux temples et aux monastères tibétains, en guise de souvenirs, ou destinés à étoffer leurs collections privées. La réserve de grains (300 tonnes) et la poudre à canons du monastère de Gyangze ont été réquisitionnées par les Britanniques, pour leur servir de provisions (4). Ce qui restait du monastère de Gyangze, à l’exception de la grande salle de prières, a été démoli en 1967. La bibliothèque, située dans la salle de prières, a été en partie préservée, ainsi qu’une statuette de la déesse Tara. La légende locale raconte que cette statuette commence à parler, réellement mais rarement, lorsqu’une personne ayant un cœur en or se recueille pieusement devant elle.

Un autre exemple de destruction qui n’a rien à voir avec la Révolution Culturelle, est donné par le célèbre monastère Tengyeling que le 13ème dalaï-lama a fait raser en 1912. Le monastère était dirigé par l’ex-régent du 13ème dalaï. D’après ce dernier, l’ex-régent était trop traditionaliste et ne défendait par assez les opinions « nouvelles », c’est-à-dire britanniques(5). Encore un exemple est donné par la destruction de monastères tibétains de la province du Sichuan et de l’est du Tibet ordonnée par des généraux chinois lors des deux campagnes, menées par les Chinois, en faveur du maintien d’une administration chinoise dans cette région (1909-1918 et 1928-1933)(6) . Au début du 20ème siècle, les monastères tibétains de la province du Gansu n’en menaient pas large non plus : « des temples furent pillés par les troupes de Ma Pufang, un seigneur de guerre local, qui est intervenu en 1919 dans un conflit de pouvoir au sein d’un grand monastère. Le palais du haut lama a été réduit en cendres. Un peu plus loin, c’est le monastère d’Amtcho qui fut complètement incendié, tous les moines y trouvèrent la mort. Ils avaient osé s’opposer à Ma Pufang », écrit Alexandra David-Neel (7). Durant la première moitié du 20ème siècle, aucun travail de rénovation n’a été entrepris, aucun nouveau temple n’a été construit. Le climat politique du Tibet était trop tendu à cette époque, en raison de frictions internes, et en raison de troubles dans les territoires limitrophes dus à la désorganisation de la 1ère République chinoise, puis à la 2ème Guerre Mondiale. De plus, les caisses locales du Tibet étaient quasi vides ; trop d’argent avait été dépensé à l’achat d’armement anglais et indien .

un tout vieux, un "jamais" détruit ; nord du Tibet A la campagne on trouve pas mal de "petits" temples, vieux et pas détruits pendant la Révolution Culturelle.

P.-S.

(1) Goldstein, « Buddhism in Contemporary Tibet, religious revival and cultural identity », University of California, 1998, p. 15. Grunfeld, p. 181. Rolf A. Stein, p. 87 (2)Victor Chan, « Tibet Handbook, A Pilgrimage Guide », Moon publications, USA, 1994, p. 137 (3)ibid., p. 417 (4)Zheng Shan, “A History of Development of Tibet, Foreign Languages Press, Beijing, 2001. Le colonel anglais (Younghusband) qui mena cette invasion, ne le mentionne pas dans son livre ; par contre, Patrick French apporte des témoignages de membres de l’expédition anglaise qui le confirment, voir « Youghusband, the last great imperial adventurer », 2008, p.228. (5) Gyurme Dorje, « Tibet Handbook », Footprint Handbooks, England, 1996, p. 168. Goldstein, “A History of Modern Tibet, 1913-1951”, University of California, 1989, p. 109 (6)Litang, Batang, Qamdo et autres (7) David-Neel, Au pays des brigands gentilshommes », Plon pocket, p. 68

1 Message

  • Les monastères détruits

    24 juillet 2011 11:06, par JDif
    Vous avez parfaitement raison de remarquer que la Révolution culturelle n’est pas le seul événement historique à avoir détruit des édifices religieux au Tibet. En fait, le Tibet a été en proie à des luttes intestines et à des invasions tout au long de son histoire. Il y a eu la lutte entre le Bön et le bouddhisme, les luttes entre les différentes écoles du bouddhisme, les invasions mongoles, les rébellions des monastères contre le pouvoir, les luttes entre partisans et adversaires de la Chine... A chaque fois des monastères ont pâti de ces conflits ou ont été purement et simplement rasés. Vous citez un exemple, mais il y en a eu d’autres. En 1947, par exemple, le monastère de Sera fut bombardé par l’armée tibétaine de l’actuel Dalaï lama et des dizaines de moines (on parle de 200) ont été tués à cause d’une querelle à propos du régent. Bref, beaucoup de monuments tibétains qui paraissent anciens, en fait, ne le sont pas et ont été reconstruits au cours du temps. Les constructions tibétaines, réalisées à l’ancienne, paraissent rapidement vieilles et il est difficile de dater un bâtiment qui semble vieux et n’a été parfois construit que voici deux ou trois ans. En tous cas, la Révolution culturelle, si elle a causé certainement beaucoup de dégâts, au Tibet comme ailleurs en Chine, ne constitue nullement une nouveauté dans l’histoire agitée de cette région.

    Voir en ligne : http://jean.dif.free.fr/Images/Tibe...


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