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Le Tibet se "végétarise"

Une visite aux serres de légumes

lundi 9 février 2009

Sur la route entre Gyangze et Xigaze, on voit beaucoup de serres, parfois elles sont nombreuses formant un complexe de serres. C’est un phénomène récent dans la région du « grenier à grains ». Quand je suis passé sur cette même route il y a dix ans, je n’en avais vu aucune.

un complexe de serres près de Gyangze

Nous nous arrêtons auprès d’un grand complexe entouré d’un mur élevé et fermé d’une grande porte métallique munie d’un cadenas. A travers une fissure dans le mur, nous apercevons au loin quelques personnes en plein travail. Une pierre en main, nous frappons fortement sur la porte métallique, mais personne ne vient nous ouvrir. Une jeune fille, venue d’un village voisin, est entre-temps venue se placer à nos côtés, devant l’entrée. Elle porte un petit panier à provisions, probablement destiné à une personne se trouvant à l’intérieur. Elle nous laisse frapper à nouveau, sans nous donner un quelconque indice sur une meilleure façon d’entrer. Pour finir, nous la persuadons de la hisser au-dessus de la porte pour qu’elle aille prévenir le chef. Quelques minutes plus tard, un fermier vient gentiment à notre rencontre. C’est le gérant des serres.

Dans ce complexe, on compte 300 serres réparties sur un terrain de 2,5 hectares. Elles ont été construites en 2001 par le bureau de gestion de l’agriculture du district de Xigaze. Ce sont visiblement des serres bon marché : leur face nord ainsi que les parties latérales sont construites en briquettes d’argile cuites sur place, l’armature en forme de demi-lune est recouverte d’un plastique qui tombe jusqu’au sol. Des petits canaux d’irrigation traversent les serres. Quand les nuits sont très froides, de grosses couettes sont jetées au-dessus de la couverture de plastique. Le bureau de gestion agricole a voulu stimuler la diversité dans ce village, et a installé ce complexe de serres sur les terres cultivées auparavant par quelques villageois qui ont bien voulu céder leurs cultures traditionnelles pour participer activement au projet. Ce sont maintenant eux qui travaillent dans les serres et font tourner la coopérative maraîchère. Ils sont au nombre de trente et ont été préalablement formés aux techniques de maraîchage dans des serres proches de Lhassa. Les deux premières années, ils ont travaillé « à l’essai » et ont touché, du bureau de gestion agricole, un salaire minimum de 500 euros par an. Ensuite, un gérant de la coopérative a été élu et les villageois impliqués dans le projet sont devenus responsables de la production et de la commercialisation des légumes, ainsi que de l’entretien des serres. A ce stade, l’affaire a été traduite sous forme de contrats à long terme. Les trente employés qui travaillent dans les serres sont engagés à temps plein et pendant toute l’année. La coopérative est bien lancée et poursuit son petit bonhomme de chemin : les ouvriers agricoles gagnent chacun au moins 700 euros par an, ce qui est d‘avantage que ceux qui vivent uniquement des cultures traditionnelles d’orge et de l’élevage. Aucun bénéfice ni aucune taxe ne va à l’Etat. Le salaire par personne est calculé en fonction de la superficie de terre investie dans le projet, ainsi qu’en fonction du nombre d’heures prestées. L’année prochaine, le gérant a l’intention d’embaucher quelques ouvriers supplémentaires, et d’en envoyer d’autres vers des régions de la Chine intérieure afin qu’ils puissent suivre des formations supplémentaires.

des tomates à 4000m

des tomates à 4000m, entre Gyangze et Xigaze

Nous sommes curieux d’aller voir ce qui pousse dans les serres. Nous y trouvons des plants de tomates, de poivrons, d’aubergines, aussi des melons, des potirons et des choux. « Grâce aux légumes, nous avons de l’argent toute l’année, alors qu’autrefois, avec l’orge, nous n’en avions qu’une fois l’an », nous confie le gérant. Ce point paraît essentiel pour lui. Je lui demande comment ils luttent contre les pathologies, les insectes, les mauvaises herbes, etc. « Nous, les Tibétains », répond-il fièrement, « nous savons comment prendre soin de nos plantes. Il n’y a pas de maladies. » Et il nous explique : « pour les légumes, nous appliquons la rotation des cultures de serre en serre, en gardant un intervalle de quelques années entre deux mêmes plantations. Nous n’utilisons pas de pesticides et désherbons à la main. Comme engrais, nous utilisons du fumier ». Sans avoir prononcé une seule fois le mot « bio », nous constatons qu’il s’agit bien là d’une culture « verte », respectueuse de l’environnement. « La Commune », ainsi que l’appelle le gérant (c’est-à-dire, l’entité villageoise), possède aussi quelques champs réservés à la culture de l’orge sur les parcelles restantes.

Lentement, le Tibet « se végétarise » ; bientôt, il pourra offrir aux populations une variété de légumes pendant toute l’année. Autour de Lhassa (la plus grande agglomération, avec un demi-million d’habitants), 3700 hectares sont consacrés aux serres abritant des cultures « bio » . Une ouvrière agricole travaillant dans une serre de tomates me disait qu’elle avait gagné presque 2000 euros l’année dernière. Certaines serres sont louées par des Tibétains à des Chinois Han. Le fermier Liu, par exemple, loue quinze serres pour y cultiver exclusivement des fleurs, un marché qui est destiné à embellir les parcs de Lhassa. Il emploie cinq travailleurs tibétains qu’il paie 100 euros par mois. « Une fois qu’ils connaîtront le métier », dit-il laconiquement, « je m’en irai. Ils deviendront concurrents et je perdrai de toute façon le marché », sous-entendu : « je ne serai plus l’unique à faire des fleurs, donc j’irai voir ailleurs ».

P.-S.

interview octobre 2008

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