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Le Tibet "Historique"

vendredi 15 février 2008, par Jean-Paul Desimpelaere

Ouvrez un livre sur le Tibet, lisez un article dans un journal, ou voyagez parmi les sites web des nombreux défenseurs du « Tibet libre » disséminés de par le monde, à tous les coups, vous vous trouverez en face de la carte du « Grand Tibet », soit plus du double de l’actuel Tibet (TAR, Région Autonome du Tibet) et 5 fois la superficie de la France. D’où vient cette différence ? L’actuel 14e dalaï-lama, avec son gouvernement en exil et son réseau international d’activistes envoie le Tibet « rétréci » dans les bottes de l’Armée Rouge qui « envahit » ou « libéra » le Tibet en ’51, selon la version avancée. Pourtant les dalaï-lamas, du 5e à l’actuel 14e, n’ont jamais régné sur le dit « Grand-Tibet ».

Le « Grand Cinquième », mis en selle par des Mongols.

Le premier dalaï-lama a avoir acquis le pouvoir politique fut le 5e dalaï-lama (période de règne de 1642-1682). Il fut mis sur le trône comme pouvoir local dans la vallée du Yarlung Tsangpo par Gushri Khan, un seigneur de guerre mongol. Ce que ce dernier vint faire à Lhassa n’avait rien à voir avec de la dévotion pure. Gushri Khan vint restaurer l’ordre dans le Tibet Central. L’école kagyupa du bouddhisme tibétain était en guerre civile contre l’école gelugpa (bonnets jaunes), dont les dalaï-lamas étaient les abbés d’un des monastères. La religion n’était pas l’objet des frictions, mais bien les terres et les biens. Il s’agissait de puissance matérielle. Tout comme les grandes puissances actuellement choisissent p.ex. le camp des chiites contre ceux des sunnites, Gushri Khan choisit celui des gelugpa. C’était un fervent croyant du bouddhisme tibétain et il avait étudié dans un monastère à Lhassa. Son lointain grand-père Kublai Khan avait, au 13e siècle, abandonné son animisme et accueilli le bouddhisme comme une des religions d’état, tout comme l’islam, pour garder la bride sur son grand royaume.

Il faut noter que le règne du Grand Khan avait pris fin depuis longtemps lorsque Gushri Khan envahit le Tibet avec son armée, ce qui peut être vu comme un lointain rappel des invasions mongoles. Pendant un bref laps de temps ils avaient fait des incursions dans l’empire chinois des Ming (1368-1644) – d’où la restauration de la Grande Muraille sous les Ming - mais ils se mirent rapidement à genoux devant les empereurs et furent leurs vassaux locaux. Leur terrain privé de chasse était l’actuelle province Qinghai au nord du Tibet, et puis le Tibet lui-même pendant quelques décennies. Il y eut une fin à cette deuxième occupation mongole lorsque Lajang Khan essaya d’imposer un enfant de sa famille comme réincarnation du 6e dalaï-lama. Le clergé tibétain se révolta et la dynastie chinoise Qing (1644-1911) renvoya ce père adoptif mongol pour de bon. Retournons à Gushri Khan. Il se déclara ‘po gyalpo’, roi religieux du Tibet et donna au 5e dalaï-lama le rôle d’une sorte de premier ministre pour le Tibet Central, pas pour le Grand Tibet. Le Tibet Central était plus petit que la région autonome actuelle. Le 5e dalaï-lama n’avait pas de pouvoir politique au Qinghai (Amdo), ni sur de grandes parties du Tibet de l’Est (Kham), qui furent très souvent gouvernées par des chefs de clans locaux. Il existe encore aujourd’hui une méfiance entre les Tibétains du centre du Tibet et les Khampa de l’Est, qui furent longtemps considérés comme des bandits irréductibles.

Le 5e dalaï-lama fut nommé le ‘Grand Cinquième’. Il fit construire le palais du Potala et y fit son entrée comme roi du Tibet, en écartant doucement les descendants de Gushri Khan. Les prédécesseurs du 5e dalaï-lama étaient de simples supérieurs du monastère de Drepung, mais depuis le 5e ils ne le furent plus. Le guide spirituel de l’école gelugpa est, depuis le début jusqu’à maintenant, le supérieur du monastère Ganden, construit au 15e par Tsongkapa, le fondateur des gelugpa. La plus haute autorité religieuse dans le bouddhisme tibétain n’est donc historiquement pas aux mains de la lignée des réincarnations des dalaï-lamas. Mais à cause de leur importante position politique et à cause de la tournure internationale et la réputation du dernier surtout, l’abbé du monastère Ganden, siège fondateur des gelugpa, est passé un peu aux oubliettes. Pourtant il y a encore des courants bouddhistes en Europe qui le révèrent comme guide suprême à la place du dalaï-lama.

Le Numéro un et le Numéro deux du Tibet.

Gushri Khan donna en 1645 le titre religieux ‘panchen lama’ au supérieur du monastère Tashilumpo à Xigaze, qui avait été l’appui principal de Gushri Khan pour rétablir l’ordre au Tibet Central, le 5e dalaï-lama étant encore trop jeune à ce moment-là. Les partisans de l’indépendance du Tibet disent que c’est le 5e dalaï-lama qui donna le titre de « panchen lama », mais ils ne précisent pas la date. Le 5e dalaï-lama l’aurait honoré comme réincarnation du bouddha Amitabha, le ‘bouddha de la lumière illimitée et roi du pays pur de l’Ouest’. C’est un peu malheureux, étant donné que lui-même n’était qu’une réincarnation d’un bouddha « en devenir », un « bodhisattva », d’un statut théologiquement inférieur. Mais historiquement c’est compréhensible puisque le 5e dalaï-lama, fut éduqué et guidé par le 4e panchen d’alors qui était son maître temporaire. Pendant ce temps-là, le 5e dalaï-lama devint à son tour l’enseignant du jeune 5e panchen.

Les panchen lamas sont toujours décrits en occident comme les ‘numéros deux‘ dans la hiérarchie du bouddhisme tibétain, nommés par les dalaï-lamas. Dans beaucoup de livres et de journaux on garde silence sur la lignée des panchen lamas parce que les deux derniers étaient trop pro-chinois. Pourtant leur signification dans le bouddhisme tibétain était de grande importance. Après Tsongkapa, le fondateur de l’école glugpa, il n’y avait ni numéro 1 ni numéro 2. Tsongkapa lui-même ne s’est pas réincarné. Il avait deux élèves importants, au même niveau, sur le même socle. Politiquement il y avait bien un numéro 1, le dalaï-lama, et cela à partir du 5e dalaï. Il ne s’agit pas du tout d’une hiérarchie spirituelle, il s’agit de puissance politique et en plus de pouvoirs régionaux. Les panchen lamas dirigeaient la région de Xigaze (Tsang), surtout perdant les périodes faibles de Lhassa. D’un point de vue religieux c’était soit l’un soit l’autre. Le premier panchen lama était l’enseignant du 1er dalaï-lama et en même temps l’abbé du monastère le plus important de Lhassa, Ganden, ce qui signifiait qu’il était le guide spirituel de l’école gelugpa. Le titre ‘panchen lama’ fut donné de façon posthume aux 3 prédécesseurs du 4e . Le 4e panchen atteint l’âge honorable de 92 ans et plus tard, d’autres décrochèrent des âges aussi élevés d’où un nombre moins important de panchen que de dalaï-lamas (11 contre 14). Quelques dalaï-lamas ont été « aidés » à mourir jeunes. Le 5e panchen fut l’enseignant du 6e et du 7e dalaï-lama. Le 6e protesta en 1774 contre l’annexion du Bhutan par les anglais. Le 7e panchen fut l’enseignant du 9e, 10e et 11e dalaï-lama. L’empereur Qing lui demanda de devenir régent du Tibet pendant les années d’enfance de ces dalaï-lamas, mais il refusa et laissa ce trône à l’abbé du monastère Reting à Lhassa. La raison en était claire : les familles nobles rivales tibétaines et les grands couvents étaient presque tous situés dans la région de Lhassa. Guider ce « nid » de loin, depuis une région rivalisante n’avait pas de sens. Les deux derniers panchen ont eu des conflits avec les dalaï-lamas. Le 9e panchen, qui eut le 13e dalaï comme enseignant, s’opposa à l’influence anglaise au débout du 20e s, devint membre du parlement républicain chinois, suite à quoi le 13e dalaï-lama, qui choisit le camp de l’Angleterre, s’empara de force des possessions du panchen à Xigaze. Lorsque le 14e dalaï-lama en 1959 s’enfuit vers l’Inde il ne put emmener le 10e panchen, qui restait au Tibet.

Au sujet de la succession du 10e lama panchen, le 14e dalaï-lama et les autorités chinoises se sont disputés. Avec l’aide d’un lama de Xigaze, le 14e dalaï-lama, depuis son exil, mit sur le devant de la scène, soudainement et tardivement, un enfant pendant que le haut clergé au Tibet était occupé depuis quelques années à rassembler de la façon traditionnelle quelques petits candidats à la réincarnation. La recherche des réincarnations des hauts lamas provoqua toujours des intrigues parmi les familles influentes de Lhassa dans l’histoire.

Le royaume des Tubos tibétains et Charlemagne.

Le ‘Grand Cinquième’ régna sur un ‘petit’ Tibet, plus petit que la région autonome actuelle. Mais la moitié des Tibétains vit en dehors de ce territoire, ailleurs sur les hauts plateaux avec le même mode de vie, la même culture et la même religion. Egalement la même langue écrite, bien que les Tibétains de Lhassa ne comprennent pas les langues parlées des Amdopa ( Nord ) ou des Khampa (Est) et que, physiquement ils ne se ressemblent pas. Les Khampa sont de grands et rudes guerriers, les Tibétains du centre sont de petits hommes paisibles. Une anecdote à ce sujet : lorsqu’il y a quelques années, une cinquantaine de Tibétains mercenaires reçurent une formation militaire dans le camp Hale au Colorado, aux USA, le chinois fut parfois employé comme langue véhiculaire de manière à ce que les Amdopa et les Khampa puissent se comprendre. A l’intérieur du Tibet cela arrive fréquemment.

Retournons vers le grand territoire de vie des Tibétains et faisons un bon pas en arrière dans l’histoire. Au 7e siècle advient une sorte de « Charlemagne » dans la région de Lhassa : Songtsen Gampa. Lui et surtout ses successeurs au 8es, conquirent un énorme territoire et soumettèrent une série d’autres peuples du haut plateau et des bords avoisinants. Le royaume de Tubo s’étendit du Nord du Pakistan, en passant par les oasis de la Route de la Soie, jusque dans l’Ouest du Sichuan et le Nord de l’Inde. Evidemment ils rentrèrent en collision avec le puissant royaume chinois Tang. De nombreux champs de batailles, quelques princesses Tang en cadeau et autant de traités de paix maintinrent le haut plateau et les chinois en équilibre. Le haut plateau devint tibétain, les populations furent assimilées, exterminées ou chassées et la culture tibétaine s’implanta sur un territoire qui correspond à peu près à ce qu’on appelle aujourd’hui le ‘Grand Tibet’. Cela s’accompagne de la première expansion du bouddhisme tibétain. Un grand royaume avait besoin d’une religion structurée et hiérarchisée, de même que Clovis et Charlemagne reçurent une approbation papale et s’appuyèrent sur un réseau religieux.

Avant le 7e siècle, le Tibet était divisé en petits clans vivant en autarchie avec un chaman par clan, comme ciment religieux. Le bouddhisme, importé d’Inde et tibétanisé, met en place une administration religieuse pour tenir en équilibre une élite dispersée sous le regard centralisé d’un seul roi, servant de mentor et de mécène des monastères. A partir du 8e s, le bouddhisme se répand sur le haut plateau, dans les pas des cavaliers des Tubos. Ce n’était pas un voyage de pèlerinage joyeux, avec des chevaux blancs, des foulards de soie et avec des petits présents de bienvenue sur la route. Quelques grandes peuplades furent décimées en passant, entre autres les Qiang et les Tu. Le pays des Tu, Tuyuhunie, fut un royaume puissant, couvrant à peu près l’actuelle province Qinghai, qui résista pendant 3 ans et qui à la fin du 7e s fut réduit à un territoire comparable au ‘Grand Luxembourg’ ne comptant que 300.000 survivants. Les Qiang étaient un peuple habitant le haut bassin du Fleuve Jaune, avant notre ère, sur un territoire qui comportait des grandes parties du Gansu, Qinghai, Sichuan et du Tibet. Actuellement on les retrouve encore dans une petite partie du Nord- Ouest du Sichuan. Certaines populations, qui font aujourd’hui partie de la palette haute en couleurs des minorités ethniques dans les provinces de Sichuan et de Yunnan, furent pourchassées. Beaucoup plus tard il y eut une grande émigration des Mongols et surtout des musulmans Hui, venus là sur les traces de Kublai Khan. Actuellement, on compte une personne Hui pour trois Tibétains sur le haut plateau. Nous nous représentons le haut plateau comme étant peuplé par des moines en longs manteaux rouges, mais les petits chapeaux blancs des musulmans y ajoutent du piment. Les chinois Han arrivèrent sur le haut plateau encore plus tard : à partir de la dynastie Qing (17e-20e) dans les régions limitrophes du Tibet et maintenant également avec le modernisme dans le Tibet proprement dit.

En tout et pour tout, l’histoire a légué un grand mélange de populations. Au Tibet actuel les Tibétains sont à 90% majoritaires mais dans le grand Tibet ils sont minoritaires et ceci depuis toujours. Les Tubos étaient en minorité « dans leur propre pays », conquis. Ainsi que le grand royaume de Charlemagne s’émietta après lui, il en fut de même pour le royaume Tubo. Au 9e s, après de nombreuses révoltes d’esclaves dans les territoires conquis, il se replia sur le Tibet Central – plus petit que le Tibet actuel - pour ne plus jamais former une unité politique sur l’ensemble du haut plateau. Mais le bouddhisme tibétain était ancré parmi les populations du haut plateau ainsi que le système de servage pour les paysans, ceci jusqu’en 1959. Chez nous en 1959, l’Atomium brillait déjà.

La frontière Est du Tibet.

L’administration Qing affermit son contrôle politique sur le Tibet au 17 et 18e s. L’armée du Qing vint plusieurs fois au Tibet pour chasser des envahisseurs (Dzoungares, Nepali) ou pour mettre une fin à quelques petites guerres entre les régions du Tibet. Une garnison militaire des Qing demeura à Lhassa et la fonction « ministre résidant au Tibet » (un envoyé de l’empereur à Lhassa), changeant tous les 3 ans et possédant en théorie la plus haute autorité, fut instituée. Il devait donner son accord à la nomination des fonctionnaires, superviser les finances et le commerce et avait la charge exclusive des affaires étrangères. Cela resta ainsi jusqu’en 1911, lorsque le 13e dalaï-lama et l’élite tibétaine avec l’aide de l’Angleterre essaya de se détacher de la Chine. Pendant ce temps, la province Qinghai dépendait directement de l’autorité de l’empereur Qing, qui y nomma un gouverneur provincial, parfois Han ou Hui ou Tibétain ou Manchu. C’est également l’administration Qing qui délimita formellement la frontière de l’Est du Tibet, la situant sur le Fleuve Bleu, comme c’est encore le cas maintenant. Les districts Kangding (avant Tachienlou), Litang et Batang se rajoutèrent à la province du Sichuan, Tandis que Zhongdian (avant Gyalthang), Deqen et Weixi (avant Balung) furent ajoutés à la province du Yunnan. Que les Manchus aient fixés les frontières de la province autonome actuelle du Tibet est incontestablement visible sur les cartes géographiques imprimées pendant leur dynastie. Il est grotesque que les exilés tibétains et les médias occidentaux continuent à prétendre que ce n’est que depuis le régime communiste chinois que de grandes parties du « Tibet historique » aient été détachées et incorporées dans d’autres provinces chinoises.

La carte géographique du 13e dalaï-lama.

Le 13e dalaï-lama était une figure exceptionnelle. Dans le grand jeu géopolitique de son époque, dont il était un « enjeu », il rechercha quelle puissance serait la meilleure pour cautionner son système. En 1904, pour échapper à l’invasion militaire des anglais au Tibet, il se réfugia en Mongolie Extérieure, qui était alors sous influence russe, les rivaux des anglais. Mais le tsar venait de perdre contre le Japon et avait peu de forces pour aider le dalaï-lama. Après, à Beijing le 13e dalaï-lama vit qu’il n’avait pas d’écoute auprès de la Chine pour sa plaidoirie de quasi indépendance.

Finalement il se tourna vers les Anglais, qui depuis leur invasion temporaire, avaient gardé un pied exclusif à Lhassa. Ils convoquèrent le faible nouveau régime républicain chinois à une table de négociation à Simla (Inde), où les représentants du 13e dalaï-lama, en 1913, débarquèrent avec une carte du « Grand Tibet » divisé en 2 parties : « le Tibet Extérieur » et « le Tibet Intérieur », à l’exemple de la Mongolie Extérieure (la Mongolie actuelle) et Intérieure (une province de Chine). Le « Tibet Extérieur » était le territoire où régnait le 13e dalaï-lama qui correspondait à l’actuel Tibet. Le 13e dalaï-lama posait comme conditions qu’il n’y ait pas de soldats chinois dans ce territoire et que l’autonomie soit totale. Le « Tibet Intérieur » - les larges zones en bordure du Tibet - serviraient de tampon où les deux parties règneraient ensemble. Vu qu’il n’existait pas de cartographie tibétaine, le 13e dalaï-lama avait utilisé les cartes militaires anglaises comme base de négociation. A remarquer que cette carte ne comportait plus les parties du Tibet du sud, annexées par les anglais, comme le Ladakh, le Bhutan et le Sikkim. Et Arunachal Pradesh situé dans l’extrême nord-est de l’Inde non plus, il fut seulement annexé en 1913 par les Anglais. La conférence de Simla se termina par un échec car la Chine n’en reconnut pas le contenu et les Anglais n’osèrent pas s’en vanter sur la scène internationale.

Aujourd’hui cette pseudo-convention est ressortie régulièrement et mondialement par les groupes ‘Free Tibet’ pour prouver l’indépendance du Tibet avant l’arrivée du pouvoir communiste. Il n’y a pourtant jamais eu une reconnaissance internationale pour le Tibet indépendant, pas plus pour le Tibet actuel et encore moins pour le ‘Grand Tibet’. Pourtant beaucoup de réseaux utilisent le terme ‘les frontières historiques du Tibet’ pour le ‘Grand Tibet’. Ils n’ajoutent pas en général qu’il faut remonter loin dans l’histoire pour trouver une courte durée située entre le 8e s et le début du 9e s. En plus, à cette époque, les frontières n’étaient pas encore des frontières comme nous les connaissons dans les temps modernes. Charlemagne conquit un grand royaume dans lequel on parlait à peine d’une administration centrale, dans lequel l’armée n’avait pas une présence permanente partout, dans lequel il n’existait pas d’impôts uniformément imposés, dans lequel l’aristocratie locale possédait le vrai pouvoir. Ce n’était encore qu’une « Europe de barbares », disent les historiens. De même pour le grand royaume Tubo, les zones d’influences étaient flottantes (en ce qui concerne le haut plateau, les mots « expansions galopantes » sont plus appropriées) : parfois c’étaient des raids contre des caravanes le long de la Route de la Soie par exemple ou la simple perception d’un péage, au bon moment, pendant leur passage. Les Tubos offraient aussi des princesses aux seigneurs de zones plus ou moins soumises (par ex. le royaume de Nanzhao dans le Sud- Ouest de la Chine), exactement comme le fit la dynastie chinoise Tang, pour éviter temporairement des escarmouches. Mais plus de 1000 ans plus tard, le 13e dalaï-lama saisit l’occasion pour répandre la notion de ‘frontières historiques du Tibet » avec l’appui de conseilleurs anglais. Un historien anglais, C.A. Bayly, écrivit dans son livre ‘La naissance du monde moderne’ (Monde Diplom.) : « Les frontières, les passeports, la monnaie nationale, la législation nationale accompagnent la conquête européenne du monde. Les dirigeants politiques locaux devenaient conscients de ‘leurs’ frontières et de ‘leur’ peuple dans le sillage des grands conflits internationaux à la fin du 19e s. » Le nationalisme du 13e dalaï-lama ne fit pas d’exception à cette constatation.

La copie de l’actuel 14e dalai lama.

Le 14e dalaï-lama et son « gouvernement en exil » ont repris la carte du 13e dalaï-lama. Ce n’est pas le cas depuis le début de son exil lorsque la résistance armée avait encore une chance de gagner au Tibet. Après sa fuite en 1959, l’actuel 14e dalaï-lama soutient d’abord la résistance au Tibet, aussi longtemps que les Etats Unis ont fourni les armes et l’entraînement nécessaires. Cela dura jusque dans les années 70. Dans les archives indiennes, nous pouvons encore voir en 1972 le 14e dalaï-lama en photo, inspectant debout dans une jeep ses troupes tibétaines d’intervention (SFF, Special Foreign Forces), soit quelques milliers de soldats à Chakrata dans le Nord de l’Inde. Selon les chroniqueurs et officiers de l’armée américaine, les rebelles parachutés à l’intérieur du Tibet ne reçurent pas de soutien de la population locale et furent bien vite interceptés par l’armée chinoise. Au début des années 70 alors, la résistance armée est dissoute, le contexte international devenant défavorable pour les USA à cause de l’enlisement dans la guerre au Vietnam. La tactique à propos du Tibet change : il en termine avec les incursions armées et passe au lancement d’une campagne mondiale en faveur de l’indépendance du Tibet, avec le 14e dalaï-lama comme ambassadeur itinérant. Un réseau international d’information, bien financé, rendrait désormais populaire la carte du « Grand Tibet », à côté d’un tas d’autres « messages » au monde. La carte du « Grand Tibet » du 14e dalaï-lama est légèrement différente de celle du 13e . Un plus grand morceau de la province du Yunnan y est inclus où habitent les ‘populations frères’ Naxi, Yi, Nu et Lisu. Ils ont aussi peu à voir avec les Tibétains que les Marocains avec les Belges. Le 14e dalaï-lama remplace le terme « Grand Tibet » par « Tibet Culturel ». Le terme « Tibet Historique » c’est trop ancien, et dire « Tibet ethniquement pur » ne se dit pas non plus ( !), même si cela pouvait être l’objectif final. Pourtant, comme importante revendication dans les négociations éventuelles avec les autorités chinoises, l’actuel 14e dalaï-lama exige que tous les immigrants, qu’il décrit comme « colons » quittent le ‘Grand Tibet’. D’après lui, il s’agit de 7,5 millions de chinois Han. La vérité est que dans les zones limitrophes du Tibet actuel habitent une série de populations différentes, des millions de gens, et cela depuis des siècles. Un très grand groupe en sont les Hui, que le 14e dalaï-lama considère comme des « chinois ». En 2003, Samdhong Rinpoche, premier ministre du « gouvernement en exil » du 14e dalaï-lama fit une plaidoirie virulente contre les mariages mixtes entre Tibétains et d’autres races, en concluant : « Un des défis pour notre nation est de garder pure la race tibétaine » (interview dans South China Morning Post, 30 aout 03).

La plupart des groupes ‘Free Tibet’ répandus dans le monde, font aussi de la publicité pour l’indépendance de ce qu’ils appellent ‘Turkestan de l’Est’, l’actuelle province Xinjiang. Cela ne s’arrête pas, parce que la Mongolie Intérieure se trouve également sur la petite liste des revendications d’indépendance. Ensemble avec le « Grand Tibet », cela revient à la moitié du territoire de la République Populaire de Chine. « Réduire la Chine à la moitié », telle semble être la devise des forces « spirituelles » derrière le 14e dalaï-lama. Des comparaisons avec d’autres régions dans le monde sont possibles.


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