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L’ancien Tibet : témoignage d’un explorateur bouriate du début du 20ème siècle

vendredi 17 juin 2016, par Albert Ettinger


Ce que l’on entend dire du Tibet ancien :

« C’est un fait que dans l’ancienne société les Tibétains, au moins au début de ce (20ième) siècle, profitaient de la vie. Surtout l’aristocratie menait une vie de plaisirs et de divertissements qu’on pourrait définir comme une vie faite de ‘brocart de soie et de pique-niques’. (…) Le Tibet était Shangri-La, le paradis sur terre. » [1]

« Les nombreux comptes rendus contemporains de voyageurs qui avaient une vaste expérience de première main du Tibet d’avant l’invasion chinoise, décrivent un pays qui était pauvre mais content. » [2]

Le meilleur moyen de savoir ce que fut vraiment l’ancien Tibet, c’est de consulter les témoignages laissés par des contemporains, explorateurs et visiteurs étrangers. Les plus intéressants d’entre ceux-ci ne sont pas nécessairement les plus connus. À côté de David-Néel ou de Heinrich Harrer, il y en a d’autres, qui ont parfois l’esprit scientifique plus aigu, qui peuvent être des observateurs plus méticuleux ou encore qui sont culturellement plus proches des Tibétains.

Ci-dessous, le témoignage de Gonbojab Tsebekovitch TSYBIKOV, un de ces explorateurs étrangers de l’ancien Tibet a été un Bouriate de la tribu koubdout, né en avril 1873 au village d’Ourga-Aga, district de Tchita en Transbaïkalie. Les Bouriates sont une peuplade mongole culturellement proche des Tibétains, puisqu’ils font partie du monde lamaïste. Tsybikov explora, sous le couvert d’un pèlerinage et pour le compte de la Russie tsariste, le Tibet central ainsi que les Marches tibétaines. Il visita longuement Lhassa et ses monastères. C’était à l’aube du XXe siècle.

Voici donc ce qu’il dit [3] sur quelques sujets controversés qui peuvent intéresser un public plus large. Je m’en tiens à des citations littérales et me contente, si c’est nécessaire, de paraphraser des passages trop longs ou, pour maintenir une certaine cohésion syntaxique, de relier les parties citées.

Système social

« Les propriétaires terriens sont les nobles, les grandes réincarnations, les communautés monastiques et le gouvernement central. Ils ont leurs sujets (miser) qui vivent sur celles-ci et forment une paysannerie libre. [4] Ils ont également des serfs (yog ou tseyog). La sujétion de la paysannerie libre repose essentiellement sur le paiement d’un affermage pour le droit d’exploitation de la terre, mais elle est aussi soumise à la justice des propriétaires ».

« Du fait de l’importance accordée au paiement régulier de la taille, le système d’affermage est très développé », ce qui résulte en « une très lourde pression matérielle sur les paysans ». (p. 108)

Misère

« L’entretien d’un clergé nombreux, les faibles revenus du pays et l’absence presque totale d’industrie constituent à l’évidence les causes de la pauvreté générale du peuple. Cette misère oblige le Tibétain à limiter ses besoins au maximum. Le peuple se nourrit très modestement : il consomme essentiellement de la farine d’orge (tsampa) de la qualité la plus basse, ne prend jamais de viande et parfois seulement du thé blanchi au beurre. »

« Cette pauvreté générale est la cause de la domination des riches qui, grâce à leurs capitaux, s’assujettissent les miséreux. (…) C’est dans cette vénération de la richesse que réside la cause de l’abrutissement et de la flagornerie de façade du Tibétain. » (p. 121)

« La misère et l’absence d’aide sociale ont développé dans le pays une quantité énorme de pauvres des deux sexes et de tous âges. »

Au sujet de la « mendicité » très répandue, Tsybikov constate : « Particulièrement importants sont les ‘porteurs de cadavres’ (dong-tsönpa) » qui vont en groupe demander l’aumône et « ne se gênent pas pour proférer en s’éloignant des injures contre le grigou » qui a donné trop peu. « Il existe aussi toute une catégorie de pauvres criminels » qui pratiquent la mendicité et le vol : « Il s’agit d’individus privés de quelque membre ou d’un organe (un œil, le nez, une main) à la suite d’une décision judiciaire, entravés à vie dans des fers ou une cangue. » (p. 122)

Intrigues de palais et meurtres politiques

Tsybikov donne « quelques détails concernant une affaire qui a mis en cause le régent » Demo (alias Ngawang Lobsang Tenpe Gyeltsen, régent de 1886 à 1895) « accusé de tentative de meurtre sur la personne de l’actuel dalaï-lama. » Il n’omet pas de prévenir « le lecteur » qu’il s’agit « du point de vue du peuple sur cette affaire, point de vue sans doute suggéré par le gouvernement ».

Les « agissements » du régent Demo et de son frère Norbu Tsering « ne plaisaient ni aux grands administrateurs, ni au clergé, ni au peuple ». La « concussion dans l’administration du régent avait atteint un degré extrême ». Le frère du régent vivait « en concubinage notoire » avec une femme dont il avait préalablement fait bannir le mari « dans les confins du Tibet » pour avoir le champ libre.

« Le prétexte de la mise en accusation » du régent « fut la découverte de formules magiques dans la semelle de bottes » qu’il avait offertes au 13e dalaï-lama, formules « destinées à mettre fin à la vie » de celui-ci. Le dalaï-lama ordonna d’interroger le régent « en appliquant la question, comme pour un criminel ordinaire », sur quoi le régent « reconnut toutes les accusations », ainsi que la participation de son frère Norbu Tsering au complot. « Ce fut le tour de celui-ci, mais aucune torture, aucun interrogatoire ne purent le forcer aux aveux. »

« On le priva malgré tout de sa charge » (il avait été « administrateur du palais », un poste « très proche des caisses de l’État » lui permettant de « retirer des revenus non négligeables ») et « il fut mis aux arrêts dans une prison spéciale ». Le régent aussi fut emprisonné jusqu’à sa mise à mort « en secret » en automne 1900. « Les fortunes de l’un et de l’autre furent confisquées par le Trésor, mais une bonne part d’entre elles fut détournée par des hauts fonctionnaires et des serviteurs. » (p. 186)

Une cruelle justice de classe

« Quelles que soient les lois régissant le pays, la justice au Tibet est assez illusoire car la concussion établie depuis des siècles a fait de la quantité de pots-de-vin distribués sa mesure… ».

La « peine la plus cruelle est appliquée pour les vols qui sont commis, comme partout dans le monde, par la partie la plus pauvre de la population. On peut voir quotidiennement à Lhasa les victimes de cette passion pour le bien d’autrui, les doigts ou le nez coupés, ou même aveuglées … Sont ensuite courants les châtiments suivants : le port à vie de petites cangues rondes autour du cou, de fers aux pieds, l’exil dans les confins du pays et l’esclavage auprès de princes ou de gouverneurs de districts. La peine suprême est bien entendu la condamnation à mort qui est pratiquée par la noyade dans une rivière (à Lhasa) ou la précipitation depuis un roc (à Shigatse). Des témoins nous ont décrit le tableau effrayant de l’exposition au bazar de condamnés à mort enfermés dans des cages et le supplice lui-même de la noyade pour lequel on attache au cou du criminel une lourde pierre. » p. 168

« Même les femmes ne sont pas exemptées de châtiments corporels, et elles sont, au même titre que les hommes, soumises au châtiment du fouet. » (p. 168-169) À Shigatsé : « Nous avons été frappés au marché par la masse des criminels miséreux, condamnés à porter des fers toute leur vie. » (p. 243-244)

À Lhassa, Tsybikov a vu de ses yeux, « près de la porte sud de la deuxième cour du Jokhang un homme d’un certain âge » qui « était assis, une cangue passée autour de son cou. Il s’agissait d’une planche carrée de 90 centimètres de côté, épaisse d’environ 5 centimètres ; un trou rond était percé au milieu pour laisser passer le cou du criminel. » La sentence, écrite sur la cangue, stipulait « qu’il devait « demeurer 20 jours dans cette cangue, recevoir ensuite 200 coups de fouet en châtiment et porter ensuite une cangue à perpétuité. » Son crime : Il fut dénoncé par le fils de son défunt employeur qui voulait se débarrasser de lui, pour avoir critiqué « la confiscation des biens et la mise à mort » du régent, en déclarant « que les ministres et le dalaï-lama voulaient simplement s’emparer de la fortune » du régent. (p. 150)

Les femmes travaillent, les hommes préfèrent prier

Tsybikov note que « le clergé (…) exerce une influence très considérable sur la vie quotidienne et la situation économique du pays » ; il a même l’impression que « les religieux dépassent de loin le nombre des hommes laïcs ».

« L’insuffisance du nombre d’hommes laïcs crée une situation où les femmes doivent endosser toutes les charges, tant domestiques que publiques ». Elles « constituent la force de travail principale du pays », dans tous les métiers, ce qui a donné aux femmes tibétaines « un sens aigu de leur indépendance ». « Cette indépendance, due à cette forme de vie sociale qui laisse la majorité des femmes en dehors du mariage, leur donne d’un autre côté une complète liberté d’action dans le domaine de l’amour, liberté qui s’exprime, comme l’on sait, par la dissolution des mœurs. »

Sur le chemin de Drepung, Tsybikov observe que « dans un marais croupissant (…) pousse une herbe à haute tige, une sorte de roseau, qui appartient au gouvernement central et qui est fauchée à titre de corvée par de simples gens, principalement des femmes. Ces gens coupent l’herbe avec des faucilles en ayant de l’eau au-dessus des genoux et (…) l’apportent quotidiennement à Lhasa sur leurs épaules. Des surveillants spéciaux veillent à l’exécution de ce travail, certains avec de longs gourdins dans les mains attisent leur zèle ». (p. 214)

Vivre à Lhassa

« Il ne saurait être question ici de quelque établissement de bienfaisance que ce soit. De même ne trouve-t-on pas de lieux de divertissement, comme des théâtres ou des restaurants. » (p. 103)

« Les rues de Lhasa sont très irrégulières, comme nous l’avons déjà dit, et fort sales. Du fait de cette propension particulière qu’ont les Tibétains à souiller les bords des canaux, il ne peut être évidemment question d’en utiliser l’eau : en ville, on n’utilise que l’eau des puits, peu profonds… » (p. 104)

Les « maisons des pauvres et des soues qui sont construites en cornes de yaks » fixées avec de la glaise « se trouvent dans la partie sud-est de la ville, où se trouvent également les abattoirs, si toutefois l’on peut appeler ainsi les rues où sont saignés les animaux. » (p. 104)

« Les maisons sont principalement construites en briques crues, mais la plupart du temps le soubassement est constitué de blocs de pierre »

« Les logements comprennent le plus souvent deux pièces », beaucoup « n’ont cependant qu’une seule pièce. » En général, ils « sont assez exigus » (p. 80) Tsybikov note l’« absence de vitres » ; les fenêtres sont « bouchées en hiver avec du papier » ou « tendues de calicot blanc » ; seuls « certaines belles maisons ont des claustras de style chinois » (p. 82)

« Le sol est en terre battue », sauf dans les maisons des riches où il est « dallé avec un concassage de petits cailloux mêlés à de la glaise. ». « Les conduits de fumée n’existent que dans les étages supérieurs » ; la fumée des étages inférieurs ne s’échappe « que par les fenêtres et les portes ». Ces « appartements des étages inférieurs sont particulièrement humides : c’est pourquoi seuls les pauvres s’y confinent par nécessité et les marchands y installent leur boutique par commodité. »

« Les chambres n’ont pas de poêle » ; elles « ne sont chauffées qu’au moyen de braises placées dans des récipients de terre cuite ». (p. 82)

Salubrité et hygiène

Les bonnes maisons ont un « cabinet », normalement à l’étage supérieur, pour que « les excréments » puissent « s’écouler par terre ou dans quelque rue déserte. Les Tibétains ne sont d’ailleurs jamais embarrassés pour faire leurs besoins naturels, ni par l’endroit où ils se trouvent ni par la présence de personnes du sexe opposé. C’est pourquoi il faut bien se pincer le nez et regarder constamment où l’on met ses pieds quand on passe dans les rues les plus fréquentées. » (p. 82)

« Le peuple du Tibet est très sale et ses vêtements grouillent de poux. Un Tibétain ne se gêne aucunement pour les rechercher en présence d’autrui et les écraser entre les dents. »

« Les moines, en raison de leurs convictions religieuses, évitent de tuer volontairement les parasites qui se trouvent dans leurs habits : ils les attrapent et les jettent par terre, de sorte que celui qui est en visite dans la cellule d’un moine n’est jamais à l’abri d’emporter ces insectes importuns chez lui. » p. 122

Appartenance du Tibet à la Chine

« Bien qu’il ait toujours été indépendant sur le plan de la politique intérieure, le Tibet se trouve sous l’influence suprême de la Chine depuis l’époque de la dynastie Yuan (XIIIème siècle). » (p. 163)

« La dépendance du Tibet par rapport à la Chine s’exprime actuellement, comme l’on sait, par la désignation d’un ou de deux hauts-commissaires (amban) chargés de surveiller la politique suprême du Tibet, tant en ce qui concerne les affaires intérieures que les relations avec les autres pays. » (p. 169) Ainsi, lors des festivités religieuses du Nouvel An, la Grande prière « est récitée pour la longue vie et la prospérité de l’empereur mandchou, la ‘petite’ est destinée au dalaï-lama ». p. 146

« L’influence considérable des hauts-commissaires s’exprime lors du choix des nouvelles réincarnations et lors de la désignation des nouveaux dirigeants du pays. Toutes les réincarnations lamaïstes (…) ainsi que les trois grands lamas : le panchen-lama, le dalaï-lama et le khutukhtu d’Ourga, sont désignés par tirage au sort devant la statue du grand Jowo ou devant la représentation de l’empereur au Potala. » C’est le haut-commissaire qui sort de l’urne, avec des « baguettes chinoises », un des papiers avec le nom des candidats. « La désignation des grands dirigeants dépend plus encore du haut-commissaire, car celui-ci présente pour confirmation au gouvernement de Pékin le nom des candidats pressentis. » (p.169)

En général, il n’y a pas de sentiment national et d’unité chez les Tibétains : les populations des vallées presque inaccessibles « ont autrefois vécu » en « petits groupes, politiquement indépendants les uns des autres et guerroyant fréquemment les uns contre les autres. » La plupart du temps, le Tibet « était morcelé en plusieurs fiefs, sur lesquels seuls des conquérants exceptionnels (…) pouvaient exercer un pouvoir général. À peine le pouvoir suprême s’affaiblissait-il (…) que les fiefs reprenaient leur indépendance en attendant l’émergence d’un nouveau prince qui les soumettrait à son pouvoir. » (p. 163)

Émeutes xénophobes

« On raconte… qu’il y a un siècle environ, le clergé de Lhasa, mécontent de l’attitude hautaine de certains marchands népalais à leur égard, avait un jour, sous un prétexte futile, suscité des troubles dont la foule avait su profiter. Presque tous les magasins népalais furent pillés. (p. 107)

Monastères

À l’intérieur des monastères et entre eux règne « une totale inégalité » (p. 194)

Dans les grands monastères, pour « la direction administrative et judiciaire sont nommés (…) deux préfets de discipline (gekyö, appelés couramment tsogchen-shelngo). (…) Du fait de la généralisation de la concussion et de la légalisation des condamnations à des amendes, voire à la confiscation des biens, ces postes sont fort lucratifs car les gains qu’ils apportent sont entièrement dévolus à ceux qui en ont la charge. » (p. 191)

Ces postes sont les plus intéressants au monastère de Drepung. Lors des ‘Grandes Prières’ du Nouvel An, ses « deux préfets de discipline deviennent les administrateurs omnipotents de Lhasa » ; … « ils lèvent des taxes sur les commerçants et les propriétaires de chevaux, rendent la justice à tous propos », « condamnent à des amendes, confisquent des biens, etc. »

« Pendant cette période, tous les habitants de la ville sont pris d’une panique indéfinissable, craignant à tout moment de transgresser la discipline ou d’être l’objet de quelque calomnie de la part de gens malintentionnés, ce dont ne manquent pas de profiter les préfets de discipline qui ne voient dans chaque affaire, juste ou injuste, qu’une occasion de revenus supplémentaires. » (p. 192)

Si quelqu’un transgresse la discipline monastique, les « interrogatoires ont lieu avec application de la torture : on fouette le coupable en l’attachant à un poteau dans un cachot. » Les châtiments usuels sont : « fouet, amendes, exclusion du monastère ou bannissement » et « confiscation des biens ». Officiellement, personne n’est condamné à mort, mais « le coupable est châtié avec des verges plus épaisses, comme si on l’interrogeait ou comme si on lui faisait subir un certain nombre de coups ». (p. 194) S’il en meurt, l’interdiction de tuer n’a pas été enfreinte.

Érudition

Cinq titres sont conférés dans les collèges de « philosophie » (c’est le mot qu’a choisi bizarrement la traduction française ; Tsybikov parle dans l’original russe de « théologie »). Le premier est celui de rabjampa : « Pour obtenir ce titre il faut payer de 2 pièces tibétaines (40 kopecks) à 5 taёls (7 roubles environ) ». On l’obtient après sept années, ou moins. Aucune érudition n’est vraiment nécessaire pour l’obtenir.

Les titres indiquant une authentique érudition sont respectivement ceux de dorampa, kabchu, tsogrampa et lharampa ». Le premier titre « est acheté auprès du chef des études (shunglepa) du monastère. » (Ces titres s’obtiennent en moyenne après dix années d’études) (p. 196) Tsybikov observe au sujet du titre de lharampa : « Autrefois, ce titre était conféré, dit-on, aux érudits célèbres ; maintenant, il est ravalé au niveau d’une vente aux enchères ou de combines de népotisme. » (p. 197)

« En ce qui concerne les résultats des études des moines, la vérité oblige à dire que le pourcentage de ceux qui étudient (lobnyerwa) est très faible. » (p. 198) Ils proviennent essentiellement « du Kham, du Gyarong [5], de Chone [6], de l’Amdo et de Mongolie. » (ibid.)

Les collèges tantriques confèrent le titre de geshe aux moines « érudits » qui ont étudié la « philosophie » (donc plutôt la théologie lamaïste). « À la base de l’étude de la philosophie se trouvent deux œuvres de Tsongkhapa : la ‘Grande voie des tantras’ (Ngagrim chenmo) et les ‘Quatre commentaires’ (Drelpa shidrag). » (p. 202)

Le monastère de Ganden, par exemple…

Les abbés de Ganden « vivent la majeure partie de l’année à Lhasa ». En tant que successeurs de Tsongkhapa [7], ils « possèdent son sceau » qu’ils apposent e. a. « sur les diplômes sanctionnant les études » supérieures « en philosophie, médecine et tantrisme. » Ces diplômes « sont vendus, à vil prix d’ailleurs », et « il suffit d’écrire soi-même, sur du satin de Chine jaune ou sur du simple papier le texte du diplôme que l’on souhaite obtenir et donner 20 pièces tibétaines à l’abbé pour qu’il y appose son sceau. » Ces diplômes n’ont « guère de signification au Tibet central », mais apportent les privilèges correspondants « en Amdo et en Mongolie » (p. 211)

Le monastère de Ganden est « jalonné d’objets de dévotion ». On montre aux pèlerins « parmi les rochers et la pierraille », les « traces du chapeau, du chapelet, des coudes, des genoux, des doigts de Tsongkhapa » etc.

« Les croyants embrassent toutes ces reliques avec une ferveur qui dépasse l’imagination. » « Pourtant, elles peuvent donner l’impression d’être des travaux exécutés par des artistes très médiocrement doués. » (p. 210)

… et celui de Kumbum-Jampa-Ling (Ta’er si en chinois)

Tsongkhapa, le fondateur de la secte des Gelugpa y serait né en 1357. Son nom (« Temple de Maitreya aux Cent Mille Images ») vient d’un stupa orné de cent mille images du Bouddha Avalokiteshvara que la mère a fait construire au-dessus d’un arbre (santal) sacré qui aurait poussé à l’endroit où fut versé le sang de son cordon ombilical. Un des quatre collèges de Kumbum conserve le « crâne de la mère de Tsongkhapa, sur lequel apparut spontanément la syllabe HUM ». La calotte crânienne contient des grains de riz qui, dit-on, « se multiplient spontanément » et « ont le pouvoir de guérir les maladies ». (p. 36-37)

Les moines de Kumbum, ne dépassant pas 2000 personnes, étaient alors « principalement originaires de Mongolie méridionale. » (p. 37)

L’abbé (khenpo, appelé aussi thrithog, « détenteur du trône ») « réside dans un palais particulier » et se distingue, lors de ses apparitions en public, par « un parasol jaune et un chapeau jaune » d’un « modèle particulier ». Le préfet de discipline (gekyö) veille « sur la bonne exécution des devoirs religieux et disciplinaires », résout « les affaires judiciaires » et « châtie sur-le-champ les petits délits » avec son « sceptre », le « long fouet » suspendu devant la porte du hall d’assemblée » étant réservé aux « affaires plus sérieuses ». (p. 37-38)

Le pouvoir civil à Kumbum est alors « entre les mains de trois fonctionnaires désignés du nom chinois de lao-jie. Le plus important « est investi dans sa fonction par le gouvernement chinois » et dépend du « haut-commissaire de Sining qui a tous les monastères de l’Amdo sous sa juridiction. »

Les rues de cette ville-monastère ne sont pas droites, « assez étroites » pour la plupart, et surtout sales. « La propreté n’y est entretenue que par les chiens et les agriculteurs chinois qui recueillent les excréments humains » pour « fertiliser les champs et les jardins ». (p. 38-39)

Un faubourg chinois « appelé Lusha’er » se trouve à un kilomètre du monastère. Il y a là un commerce « bien plus animé » ; sur le marché du monastère on n’ « apporte que de la viande, du pain, des oignons, du combustible » et autres « objets de première nécessité ». (p. 39)

par Albert Ettinger, le 17 juin 2016

Notes

[1] Claude Arpi : The Fate of Tibet – When Big Insects Eat Small Insects, New Delhi, 1999, p. 195-196 ; citation originale en anglais.

[2] un propagandiste anonyme du dalaï-lama sur http://one-just-world.blogspot.lu/2010/08/han-chinese-racism-in-tibet.html (Texte original en anglais : “The many contemporary accounts from travellers, who had extensive first hand experience of Tibet as it was prior to the Chinese invasion, depict a country which was poor but content.”)

[3] G.T. Tsybikov, Un pèlerin bouddhiste dans les sanctuaires du Tibet, D’après les journaux de voyage tenus entre 1899 et 1902, traduction du russe et édition critique de Bernard Kreise, préface d’Anne-Marie Blondeau, Peuples du Monde, 1992

[4] Ceux que Tsybikov prend pour des paysans « libres » sont généralement considérés comme étant des serfs de la catégorie supérieure : des paysans corvéables qui ont le droit héréditaire de cultiver une parcelle, à la différence de ceux de la deuxième catégorie qui ne disposent pas d’un tel droit.

[5] Gyarong est une région du Sichuan ; les habitants se distinguent aussi bien des Tibétains du Tibet central que des Khampas, par leur langue et par leur culture.

[6] Chone (Jonê) est situé dans la province chinoise du Gansu.

[7] Tsongkhapa (1357- 1419) est le fondateur de l’école des « Bonnets jaunes » (gelugpa), la secte « réformée » à laquelle appartiennent les dalaï-lamas et les panchen-lamas.


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