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Le séparatisme tibétain, une question de « race » ?

par Albert Ettinger

lundi 16 mai 2016, par Albert Ettinger


Les Tibétains sont une Race distincte et au plus haut point différente de tous les Peuples environnants. Ils occupaient leur propre Territoire pendant des millénaires en tant que Race unie et homogène.  [1]

Par ces deux petites phrases remarquables commence un long article publié sur le site d’une ONG « humanitaire » australienne, écrit par un partisan de l’indépendance tibétaine et du « gouvernement en exil » du dalaï-lama. [2]

Les affirmations qu’elles contiennent sont hautement contestables. Non seulement à cause du terme de « race » (qui, soit dit en passant, ne prend pas de majuscule, ni en français ni en anglais) ; au moins depuis la victoire sur l’Allemagne nazie et ses alliés, ce terme n’est généralement plus admis ni utilisé, sauf dans les milieux les plus extrémistes de l’extrême-droite. Que l’auteur de cet article, lui-même partisan d’une « Race unie et homogène », ose en même temps accuser la Chine de « racisme han » relève dès lors de la farce, sinon de la schizophrénie.

Quant au fond de ces affirmations :

- Les tenants d’une « race tibétaine » pure n’arrivent même pas à s’entendre sur ses caractéristiques physiques les plus élémentaires. Lorsque, par exemple, le fervent adepte du dalaï-lama qu’est Frédéric Lenoir joue au théoricien des « races », il se retrouve d’emblée en contradiction flagrante avec cet autre raciste que fut le SS Heinrich Harrer. En effet, selon le « philosophe des religions » français, les Tibétains « ne possèdent pas les mêmes traits physiques » que « les Chinois » puisqu’ils ont « un type mongoloïde prononcé et la peau assez foncée ». « Les Chinois » quant à eux seraient « moins trapus et à la peau plus pâle ». [3]

Cependant, dans Sept ans d’aventures au Tibet, le précepteur SS du jeune dalaï-lama conteste justement ce « type mongoloïde prononcé » des Tibétains en constatant qu’ils « n’ont pas les yeux très bridés ». [4]

De surcroît, Lenoir tombe carrément dans le ridicule quand, sans le vouloir, il met en doute par sa « théorie » raciste l’appartenance à cette fameuse « race tibétaine » … du 14e dalaï-lama en personne ! Une « peau assez foncée » comme signe distinctif de la « race tibétaine » ? Heinrich Harrer ne décrit-il pas le jeune Tendsin Gyatso comme ayant « la peau beaucoup plus claire que celle du Tibétain moyen et de plusieurs tons plus claire même que celle de l’aristocratie de Lhassa » ? Qui plus est, il lui trouve les « yeux à peine bridés », des yeux qui n’ont « rien du regard à l’affût de beaucoup de Mongols. » [5]

Le lecteur averti aura remarqué la concordance avec les caractéristiques fantasmées des « aryens » dont les SS recherchaient justement les origines dans l’aristocratie tibétaine (d’autant plus que Harrer trouve le garçon « grand pour son âge », la grande taille le rapprochant encore plus de l’image que les nazis se faisaient de la « race des seigneurs »).

- En réalité, les Tibétains se sont depuis très longtemps mélangés à d’autres populations, comme d’ailleurs la grande majorité des autres peuples du monde, et ils ont surtout été loin de former un ensemble homogène. Ainsi, vers 1900, le Bouriate Tsybikov constate que parmi les habitants de Lhassa, « par leur nombre, les Chinois occupent la seconde place ». Il faut cependant préciser qu’il compte les Hui musulmans parmi les Chinois, en dépit du fait qu’ils « s’intègrent dans la communauté des Kashmiri, pour ce qui est de la religion ». Beaucoup plus nombreux que les Chinois de souche sont « ceux qui descendent d’une mère tibétaine et d’un père chinois ». Ils portent en général le costume chinois « tout en ignorant la langue de leur père. » [6]

Viennent ensuite les Népalais et les Kashmiri. Heinrich Harrer aussi décrit la diversité ethnique des habitants de Lhassa à la fin des années 1940 en évoquant les « Chinois qui épousent volontiers des Tibétaines et mènent ici une vie de couple exemplaire », les Népalais, pour la plupart des commerçants « richement vêtus et rondouillards », les musulmans indiens qui « se sont complètement mélangés aux Tibétains », les « femmes et les filles de mariages mixtes » musulmans qui portent le « voile islamique » combiné au costume tibétain traditionnel. Parmi les habitants de Lhassa, il compte les Ladakhi, les Bhoutanais, les Mongols, les Sikkimais, les Kazakhs et les Hui, ces « musulmans chinois de la province du Kokonor » qui forment « une partie considérable de la population urbaine ». Tous ces gens, « aussi différents qu’ils soient du point de vue religion, race et coutume », forment alors « la population de Lhassa … un mélange composite ». [7]

- Pour les régions à l’Est et au Nord de l’actuelle Région Autonome du Tibet, des régions aujourd’hui revendiquées par le « gouvernement tibétain en exil » comme faisant partie d’un « Grand Tibet », le constat d’une grande diversité vaut encore plus. Quand, au tournant des 19e et 20e siècles, Tsybikov rejoint Labrang à partir de Kumbum, il mentionne parmi les peuplades qu’il y rencontre les Salar, les Tangut et les Hui. Voyageant ensuite de Kumbum à Lhassa, lui et sa caravane passent par « le domaine des Gyahor (Mongols sinisés et tangutisés) » [8], tout en prenant soin d’éviter la région nord-est du lac Kokonor afin de ne pas faire de « désagréable rencontre » avec les « Tanguts du Kokonor dont l’amour du brigandage et du pillage est bien connu ». Qui sont ceux qu’il appelle les « Tanguts » ? Tsybikov explique : « Eux-mêmes se nomment Pöpa, c’est-à-dire Tibétains, ou Amdowa, ou encore selon le nom le plus couramment donné à leur tribu, Minyag par exemple. » [9]

Par contre, « le nom de Pöpa … désigne à Lhassa, uniquement les habitants de la province centrale de Ü », tandis que les habitants d’ethnie tibétaine des autres régions de Chine sont appelés Khampa, Tsangpa, Amdowa, Golog etc. Tsybikov n’est pas le seul à faire cette constatation : Alexandra David-Néel aussi témoigne de la grande diversité des pèlerins d’ethnie tibétaine en ce qui concerne leurs costumes, leurs coiffures et leurs dialectes, [10], p. 24) et le grand tibétologue Goldstein souligne que « pour ceux qui parlaient le dialecte du gouvernement de Lhassa, beaucoup de dialectes khampa étaient sinon complètement, du moins quasiment incompréhensibles. » [11]

Donc, loin de former cette « Race unie et homogène » fantasmée par les séparatistes tibétains et leurs partisans, les Tibétains ont eu dans leur longue histoire des identités multiples. Même le sentiment d’appartenir à une « nation tibétaine » leur faisait généralement défaut jusqu’aux temps récents, comme le souligne l’ancien activiste « Free Tibet » Patrick French : « Un sentiment national tibétain ne fut à dessein créé qu’en exil. » [12]

Notes

[1] (En anglais : “Tibetans are a uniquely distinct Race, different from all the surrounding Peoples.” “They inhabited their own Territory for many Millennia as a cohesive and homogeneous Race.”)

[2] (http://one-just-world.blogspot.lu/2010/08/han-chinese-racism-in-tibet.html)

[3] (Frédéric Lenoir, Tibet, 20 clés pour comprendre. Plon, 2008, p. 31 )

[4] (Cela n’empêche pas Harrer de constater parfois le contraire, soulignant ainsi des différences « raciales » parmi les Tibétains : « Les Tibétains qui créchaient ici ne pouvaient être comparés à ceux de l’intérieur du territoire que nous avons connus plus tard. Le commerce avec l’Inde et le passage fréquent de caravanes en été les avaient dépravés. Ils étaient sales et avaient la peau foncée, et leurs yeux bridés n’arrêtaient pas de vagabonder. » (Heinrich Harrer, Sept ans d’aventures au Tibet, édition originale allemande, Ullstein Taschenbuch, 2009, p. 48))

[5] (Harrer, op. cit. p. 368)

[6] (Gonbojab Tsebekovitch Tsybikov, Un pèlerin bouddhiste dans les sanctuaires du Tibet, Peuples du Monde, 1992, p. 105 )

[7] (Harrer, op. cit. p. 222-224 )

[8] (Tsybikov, op. cit. p. 52)

[9] (Tsybikov, op. cit. p. 54)

[10] (Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Plon (Pocket)

[11] (Melvyn C. Goldstein, The Demise of the Lamaist State, University of California Press, 1989, note p. 640 )

[12] (French : Tibet, Tibet, Vintage Books, 2003, p. 14-15)


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