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L’histoire secrète des dalaï-lamas (Flammarion, 2009) de Gilles van Grasdorff : un livre qui souffle le chaud et le froid

par Albert Ettinger, le 19 mai 2016

jeudi 19 mai 2016, par Albert Ettinger


Voici un livre, pourtant sorti de la plume d’un auteur proche du dalaï-lama et des exilés tibétains, qui « risque de mettre un coup à ceux qui ont une image idyllique » de l’ancien Tibet, comme le remarque fort à propos un lecteur sur le site d’une grande librairie en ligne.

En effet, van Grasdorff trace un portrait sans complaisance de la société tibétaine telle qu’elle a existé jusqu’à la fin des années 1950. Il évoque (p. 55 et suivantes) les « clans familiaux » aristocratiques qui possédaient des domaines où ils avaient « droit de vie et de mort sur les populations » qui y habitaient. Il parle de la grande majorité des Tibétains qui étaient des serfs, dont les mieux lotis avaient « une identité légale, un lien de dépendance héréditaire à un domaine ou un monastère : c’est le servage du Moyen Âge », tandis que les autres vivaient comme des « ouvriers itinérants » ou louaient une parcelle de terre au propriétaire terrien dont ils dépendaient. Il confirme l’existence d’esclaves (appelés nangzan) et note que, leur commerce « étant fort lucratif au Tibet des dalaï-lamas, il a perduré jusqu’en 1950 ». (p. 416) Il confirme aussi l’existence de castes de parias vivant en marge de la société.

Quant à l’aspect misérable des principales agglomérations tibétaines, il cite cette description de Shigatse, deuxième ville du Tibet et capitale du Tsang, donnée par l’explorateur suédois Sven Hedin : « Rien que des ruelles étroites, sordides de bourbiers, de cadavres de chiens et de détritus, avec çà et là quelques placettes non moins sales. Dans un contraste frappant avec cet amas de bicoques, sur un mamelon isolé se dresse un entassement de constructions grandioses. Une vision de puissant château protégeant un village de manants. »

Ces châteaux-forts ne servaient pourtant guère à la protection des « manants », mais plutôt à leur oppression, et aussi à des objectifs militaires lors des incessantes guerres civiles entre les différentes sectes et les seigneurs féodaux qui les soutenaient.

À la différence de beaucoup d’autres, l’auteur ne passe pas non plus sous silence la justice moyenâgeuse qui existait au pays des dalaï-lamas : Même sous le 13e et ses successeurs, écrit-il, « il y a des geôles dans les sous-sols du Potala – de même qu’il y en a à Tashilhunpo et dans chacun des monastères du bouddhisme tibétain – et la peine de mort s’applique à tous les échelons de la société, depuis les tulkus jusqu’aux serfs et esclaves. L’énucléation, l’arrachage des tendons, l’écartèlement, l’écrasement des testicules sont parmi les peines les plus courantes, avec l’empoisonnement. » (p. 196) À ne pas oublier « les bastonnades et les tortures », utilisées déjà lors des interrogatoires aussi bien sur les accusés que sur les plaignants, ainsi que l’« amputation du pied ou de la main ». (p. 60-61)

Puis, emboîtant le pas à Victor et Victoria Trimondi (Der Schatten des Dalai Lama/The Shadow of the Dalai-Lama),van Grasdorff s’intéresse à cette face cachée du bouddhisme tibétain que sont les rites et initiations tantriques ainsi que les pratiques sexuelles secrètes des lamas. Au sujet des premiers, après moult détails répugnants et immondes à souhait, il en tire la conclusion que le « spectre complet des déviances sexuelles est présent, même si c’est sous la forme de rite. » (p. 80) Quant à la vie sexuelle cachée des lamas, il relate les « excentricités sexuelles et financières » de quelques-uns, dont le régent et premier précepteur de l’actuel dalaï-lama. Il nous apprend que déjà le très vénéré Padmasambhava, qui a introduit le bouddhisme tantrique au Tibet, « avait lui-même cinq ‘esclaves sexuelles tantriques’ parmi ses disciples » ; et il finit par citer un article de Jack Kornfeld dans le Yoga Journal qui, « sous le titre de Sex and Lives of the Gurus » révéla que, « sur cinquante maitres bouddhistes, hindous et Jains, trente-quatre ont eu des rapports sexuels avec leurs disciples. » (p. 133)

Sur sa lancée, van Grasdorff va jusqu’à confirmer la pratique des « sacrifices humains » et du cannibalisme dans l’ancien Tibet : « Au XVIIe siècle, le cinquième dalaï-lama va tenter de mettre fin à ces sacrifices et aux rituels tantriques des lamas cannibales. Mais c’est en vain… » (p. 58 suivantes et p. 416) Nos tibétologues occidentaux, souvent adeptes du « dharma » eux-mêmes, ont pourtant l’habitude de dénoncer de telles affirmations comme de la propagande mensongère des communistes chinois.

Plus étonnant encore est le fait que cet admirateur du 14e dalaï-lama ose poser des questions sur les agissements de « Sa Sainteté » en personne, quand il (se) demande (p. 19) : « … que dire des relations pour le moins ambiguës dans les années 1980, de Tenzin Gyatso avec Shoko Asahara, le gourou de la secte Aum, qui annonçait l’apocalypse (…) et qui se disait disciple du dalaï-lama ?  ʺUn ami, peut-être pas parfait, mais un ami ʺ furent les mots du souverain tibétain après l’attentat au gaz sarin de Tokyo le 20 mars 1995. » Encore après l’attentat ! Voilà un ami vraiment fidèle ! Comme Harrer, dont le mot d’ordre en tant que membre des SS fut « Unsere Ehre heißt Treue ! » (Notre honneur, c’est la fidélité !) Malheureusement, van Grasdorff ne s’attarde pas plus sur la question.

Ceci dit, tout lecteur sérieux et tant soit peu rationnel ne peut qu’être agacé par la crédulité et le manque d’esprit critique qui continuent de marquer van Grasdorff dès qu’il s’agit de croyances et de « spiritualité » tibétaine. En effet la fascination pour le mysticisme que l’auteur éprouve suinte de partout. Il s’attarde ainsi sur les « visions » et « signes miraculeux » qui, selon la version officielle lamaïste, auraient conduit à la découverte non moins miraculeuse de l’actuel dalaï-lama. Il se montre un parfait comique involontaire en décrivant la « purification » du mercure si cher à la médecine lamaïste (on doit le faire bouillir dans de l’urine). Il donne l’impression de croire aux prophéties et aux oracles ainsi qu’à la possibilité des lamas à gérer eux-mêmes leur « fin de vie » en projetant leur « conscience hors du chakra coronal ». Le lecteur sceptique appréciera tout spécialement l’explication suivante qu’il y ajoute : « Pour le dalaï-lama et les autres bodhisattvas, ce transfert s’effectue toujours par le sommet du crâne, mais pour les autres hommes, il peut se faire par les orifices inférieurs : ils risquent alors de renaître dans un autre monde que celui des humains… » (p. 64)

Enfin, le côté « journaliste à sensation » de van Grasdorff apparaît dès qu’il aurait fallu vérifier ce que disent des sources pourtant sujettes à caution. C’est ce qu’auraient fait un historien et un journaliste sérieux. Ce manque s’avère particulièrement évident quand, au sujet du Tibet chinois moderne, van Grasdorff reprend tous les mensonges grossiers de Dharamsala. Au lieu de faire preuve d’un minimum d’esprit critique, il se laisse alors entraîner par ses sympathies de toujours et son militantisme dalaïste. Par conséquent, son soutien aux séparatistes tibétains est sans faille, comme l’est son hostilité envers la Chine et envers tout ce qui est « communiste ». Dès qu’il parle de la situation au Tibet après l’arrivée de ceux qu’il appelle « les hordes communistes » (p. 259), on a donc l’impression de lire un pamphlet en provenance de Dharamsala où de Washington. Van Grasdorff fait même sienne la folle revendication d’un Grand Tibet en évoquant, par exemple, une prétendue occupation chinoise de « l’Amdo » et du « Kham » tibétains en 1950, ou en situant le Lop Nor dans « l’Est tibétain » et en voyant dans la région du Kokonor « le Tibet » transformé en « décharge nucléaire ».


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