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La Chine colonise-t-elle le Tibet ?

par Vincent Perrault, le 13 mai 2016

vendredi 13 mai 2016

« La Chine colonise-t-elle le Tibet ? » Pour pouvoir répondre à cette question, il est intéressant de se pencher sur le sens étymologique du mot « colonisation ». Quelle est sa signification première ? Selon le Thésaurus de Larousse, "Des idées aux mots", la signification de « colonisation » est : « peuplement ». La colonisation est tout d’abord le peuplement d’une zone géographique par un peuple étranger à cette zone. Ainsi les Vikings ont colonisé le Groenland (la terre verte), les Grecs ont établi de nombreuses colonies en Méditerranée. Une population donnée s’installe à un endroit pour y rester durablement.

Faisons une distinction entre cette colonisation de peuplement et la colonisation de conquête (ou colonisation européenne), même si les deux formes peuvent exister simultanément.

Durant l’Antiquité, de grands empires se sont fondés au détriment d’autres peuples, ce qui ne s’est pas nécessairement traduit par l’anéantissement de ces derniers. L’Empire perse de Darius, qui a conquis un territoire allant de la Mésopotamie jusqu’à la Grèce, permettait aux populations locales de conserver leurs croyances et leurs propres lois, à condition toutefois qu’elles reconnaissent la suzeraineté du roi perse.

On compte plus de dix religions distinctes en Perse antique, dont celle de l’État, le mazdéisme. Ce souci des spécificités locales est logique : pour la cohésion de l’ensemble, il fallait permettre aux peuples de vivre selon leurs coutumes, cela évitait les révoltes. On peut encore citer les Romains ou les Arabes qui, lors de leur expansion, ont dû composer avec les particularités locales malgré leur volonté d’unifier les régions conquises. Dans ces exemples, il s’agit de bâtir un tout en mettant en valeur des annexions.

La Chine s’est aussi constituée de cette manière. Tout comme la Perse, elle a unifié plusieurs royaumes, situés dans le bassin central entre le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu. Elle a su les mettre en valeur tout en créant un ensemble relativement homogène. La région couvrait une zone habitée de nombreuses populations différentes. Aujourd’hui, on dénombre encore 56 ethnies en Chine, et une grande variété de dialectes et de langues vivantes. Voici une carte des langues parlées en Chine.

Alors que vaut le procès dressé à la Chine au sujet de la « colonisation du Tibet » ?

D’abord dans sa définition de peuplement, la présence de Chinois au Tibet apparaît limitée. Selon Thomas Hoppe, un sinologue, pourtant partisan du mouvement « free Tibet », la présence de Chinois au sein de la population tibétaine ne s’élèverait qu’aux environs de 10 à 14 %, et d’après une comparaison entre ses recherches et le recensement officiel on compterait 96 000 Tibétains pour 40 000 Han environ dans la Ville de Lhassa (chiffres de 1997). La population tibétaine recensée s’élève à 6 millions sur les 1,360 milliards de citoyens chinois dont les Han représentent plus de 90 %. Bien qu’ils ne constituent même pas 0,5 % de la population totale de la Chine, les Tibétains, qui restent nettement majoritaires chez eux, sont loin d’être ensevelis sous l’ethnie majoritaire.

Comparons avec la politique coloniale anglaise pour l’Amérique : en 1750, on comptait plus d’un million de Britanniques dans ces régions, venant d’un pays qui dans sa globalité comptait 7 millions de personnes. La démarche britannique s’inscrit clairement dans une politique de peuplement dans des régions qui lui sont étrangères. Les nouveaux arrivants ont donné naissance aux USA et ont en grande partie massacré les Amérindiens au cours des derniers siècles. Selon certains historiens, le nombre de morts amérindiens suite aux politiques du gouvernement américain dans l’intégralité des deux siècles après l’indépendance s’élève à 30 millions. En 1914, on ne dénombrait plus que 200 000 représentants des nations premières. Pour une population minoritaire qui s’est établie dans un territoire étranger, le bilan est « impressionnant ».

Que cela soit dans le passé ou aujourd’hui, il est injustifié de parler de politique coloniale chinoise au Tibet en terme de peuplement, puisque l’ethnie majoritaire Han demeure une minorité dans ces régions, en plus du fait que les Tibétains font partie d’un territoire géographique et historique qui est cohérent avec de rares mouvements de population, tandis que, dans le cas du Royaume-Uni, on est clairement dans un peuplement qui se fait en dehors de la région historique anglaise.

Quant au deuxième aspect de la colonisation, celle que l’on qualifie « d’européenne », donc celle de l’Europe vis-à-vis de l’Afrique et de l’Amérique, la situation des Tibétains apparaît sans commune mesure avec celle des Africains et des Amérindiens. Pour la définition de ce type de colonisation, laissons parler le « grand » Jules Ferry, réformateur de l’école publique moderne. Voici un extrait de son discours du 28 Juillet 1885 :

« La première forme de la colonisation, c’est celle qui offre un asile et du travail au surcroît de population des pays pauvres ou de ceux qui renferment une population exubérante.[...]

Mais il y a une autre forme de colonisation, c’est celle qui s’adapte aux peuples qui ont, ou bien un excédent de capitaux, ou bien un excédent de produits.[...] Les colonies sont pour les pays riches un placement de capitaux des plus avantageux.[...] Dans la crise que traversent toutes les industries européennes, la fondation d’une colonie, c’est la création d’un débouché.[...]

Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures [...] [Remous sur plusieurs bancs à l’extrême gauche] parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures.[...]"

Jules Ferry trace ici les lignes de la politique coloniale européenne. Ce que l’on constate, c’est qu’il officialise le rôle de « pilleur civilisé » que devient l’Occident. Cependant, ne lui tenons pas rigueur, il n’est que le reflet de son époque ! D’ailleurs, je l’ai cité ici uniquement pour pouvoir distinguer entre une colonisation « simple » et une colonisation « à l’européenne », avec domination totale et pillage organisé.

Revenons-en à l’accusation faite à la Chine de « coloniser le Tibet » et posons-nous la question : « y a-t-il une domination de la Chine sur le Tibet, et la Chine s’approprie-t-elle les ressources naturelles du Tibet ? »

Tout d’abord, au niveau des droits politiques : même si au Tibet comme partout en Chine il y a encore des progrès à faire, les Tibétains ont infiniment plus de droits que n’en avaient les colonisés de la France, par exemple. On peut rappeler la législation de 1834 concernant "l’Indigénat", loi appliquée d’abord en Algérie, mais qui s’est peu à peu étendue à l’ensemble de l’empire colonial français à partir de 1881. L’Indigénat est une justice administrative qui s’applique aux seules personnes définies comme « indigènes » ; elle ne respecte pas les principes généraux du droit français, en particulier en autorisant des sanctions collectives, des déportations d’habitants et en sanctionnant des pratiques que la loi n’interdit pas, sans droit de défense ni possibilité d’appel. Rien de tel en R.A.T (Région autonome du Tibet) ni d’ailleurs dans les Préfectures ou Cantons autonomes tibétains hors R.A.T. où les Tibétains sont considérés comme des citoyens à part entière et relèvent chacun de la loi chinoise.

Par ailleurs, les Tibétains dirigent leur propre région de manière « autonome », c’est-à-dire que les « chefs de village », de même que les fonctionnaires à la direction des cantons et des départements, sont élus directement par les populations locales. Ce sont en très grande majorité des Tibétains : 70% en zones urbaines, et jusqu’à 90%, voire 100%, en zones rurales. Ils sont au courant des problèmes concrets de la population et peuvent en informer le Congrès Populaire de Lhassa dont les membres sont tibétains à 80%. Ce sont donc en grande majorité des Tibétains qui décident du développement de leur région. Évidemment, cette direction locale est en interaction avec le gouvernement central de Pékin, ne fût-ce que pour les subsides octroyés par l’État central. Mais c’est le gouvernement régional qui décide de l’utilisation des subsides, en accord avec le gouvernement central. À tout moment, il y a aller-retour entre ‘central’ et ‘local’ ; il y a interaction, dialogue, négociation, ce qui dans une colonisation à l’européenne était tout bonnement impensable. Pour plus de détails concernant les droits politiques, je renvoie à l’article de Jean-Paul Desimpelaere : http://www.tibetdoc.eu/spip/spip.php ?article95

Le gouvernement central chinois reste toutefois « central » et décide des grandes orientations économiques, politiques et sociales. C’est lui qui met en place les projets d’envergure, comme la construction du chemin de fer, l’aménagement de parcs éoliens ou de barrages, etc., ceci toujours en accord avec le gouvernement régional. Récemment, ce sont 4 milliards de yuan (soit 560 millions d’euros) qui ont été investis dans un projet photovoltaïque d’une capacité de 200 MW, ce qui approvisionne en électricité plus de 600 000 Tibétains répartis dans les zones sans électricité ou à court d’électricité. Plus de 400 000 cuisinières solaires ont été popularisées dans la région. Des appareils électroménagers tels que le chauffe-eau solaire sont entrés dans des milliers de familles tibétaines. N’oublions pas que la R.A.T est la plus grande réserve de ressource solaire en Chine et même dans le monde. (voir : french.tibet.cn, juillet 2015).

En plus d’être une région stratégique en Asie centrale, e.a . concernant « l’or bleu » qui se déverse en Chine et en Inde à partir du Haut Plateau, la R.A.T. possède encore de nombreuses ressources minières. N’importe quel pays au monde refuserait que d’autres revendiquent une partie de son territoire si celui-ci contient des ressources naturelles vitales. On voit mal le gouvernement français donner l’indépendance à l’ensemble des îles que la France possède depuis deux siècles : sa ZEE (zone économique exclusive) sur les océans lui rapporte d’énormes ressources maritimes. C’est encore plus vrai pour le Tibet qui fait partie de la Chine depuis des siècles. On y trouve les minerais suivants :

• l’uranium et le lithium qui sont utilisés dans les réacteurs nucléaires,

• le corindon qui sert essentiellement à la fabrication de l’aluminium,

• le chromite qui est fréquemment employé en chimie organique pour produire des oxydations, et dans l’industrie pour le tannage des peaux,

• le cuivre, employé en teinture, en électrométallurgie, en agriculture et en médecine comme antiseptique,

• des cendres volcaniques qui sont constituées de sel, de potassium, de calcium et de magnésium ainsi que d’oxydes de fer et de manganèse,

• de la magnésite utilisée en construction mécanique,

• du souffre : brut, il sert à la fabrication de gaz sulfureux ; purifié, il entre dans la composition du T.N.T.,

• du mica qui est utilisé dans les lames quart d’ondes, servant en polarimétrie à l’étude des vibrations lumineuses,

• du fer, du graphite, etc.

Cependant ce qu’omettent de dire les dalaïstes qui voient dans l’abondance de ces ressources minières une occasion rêvée pour la Chine de « piller le Tibet », c’est que la majorité de ces minerais sont inaccessibles car situés à une profondeur telle qu’encore aucun moyen technique n’a été assez performant pour les extraire.

Au sujet de la culture tibétaine, son patrimoine est préservé de bien des façons. On peut par exemple citer un important musée, situé à Xining, dédié à la médecine traditionnelle tibétaine, ainsi que l’ouverture récente d’un grand centre de restauration de thangkas anciens. Et qu’en est-il du phénomène religieux ? En Chine, et c’est vrai aussi pour le Tibet qui répond à la législation chinoise, la religion est strictement séparée de l’État (c’est le cas aussi en France en raison de la laïcité de l’État) et toute tentative de politisation de la religion est rapidement réprimée et sévèrement punie. Voici un extrait d’une loi chinoise de 2004 à propos des religions : « Chacun est libre de croire en ce qu’il veut et également de pratiquer sa foi (...) La religion ne peut pas être utilisée pour perturber l’ordre public, la pratique religieuse ne peut pas impliquer de risques pour la santé des citoyens."

Quant à la langue tibétaine, elle est parlée couramment au sein des familles et elle est enseignée dès l’école primaire. Selon Barry Sautman, enseignant en sciences et techniques à Hong Kong, les études récentes sur les langues en péril ne mentionnent pas le tibétain comme étant une langue en danger. Peut-on en dire autant du breton ou du corse en France ? Dans les colonies françaises du Maghreb, les Français se sont efforcés d’imposer leur langue aux habitants. Avant l’arrivée des Français, les populations parlaient l’arabe pour la plupart, et un nombre non négligeable parlait les langues berbères. Au Tibet, la langue tibétaine n’est pas menacée de disparition. Parmi ses ardents défenseurs, on peut mentionner le Tibétain hors norme que fut Tashi Tsering qui, outre la fondation d’une bonne cinquantaine d’écoles sur le Haut Plateau, est aussi l’auteur d’un dictionnaire trilingue anglais-tibétain-chinois ; heureusement pour accomplir ce travail colossal, il a été aidé par un ami chinois et a été soutenu par le gouvernement (voir Mon combat pour un Tibet moderne, éd. Golias, 2010).

Parler de « colonisation », que ce soit en terme de politique de peuplement ou en terme de pillage et de spoliation de la terre, pour dénoncer Pékin est donc hors de propos. On ne peut pas accuser un individu ou un État d’une « faute » qu’il ne commet pas. La situation des Tibétains n’est en rien comparable à celle qu’ont connue les Amérindiens et les Africains ou à celle que connaissent encore les Palestiniens, expropriés de leur terre et considérés comme des citoyens de seconde zone. Si comparaison il y a, c’est entre l’idéologie sioniste de Théodore Herzl, qui veut préserver la pureté du peuple juif en interdisant les mariages mixtes et les propos de certains dignitaires du gouvernement tibétain en exil qui craignent que la pureté des Tibétains disparaisse sous l’influence chinoise (lire à ce sujet l’article Palestiniens, Tibétains : même combat ? sur le site www.tibetdoc.eu → Enjeux internationaux → L’Occident juge).

En revanche, si marginalisation il y a, c’est celle que ressent la minorité Hui de la part de la majorité … tibétaine : n’est-ce donc pas un paradoxe étonnant de la part de ceux qui suivent le dalaï-lama, défenseur de la tolérance et du vivre ensemble ? Ou peut-être que leur conception de vivre ensemble c’est « ensemble mais sans les autres », alors que la Chine actuelle montre au monde que des peuples bien différents peuvent vivre dans le respect de leur différences sans se détester.

Enfin historiquement, s’il fallait exiger de la Chine qu’elle donne l’indépendance à une région qui lui appartient depuis la dynastie mongole du 13ème siècle, on devrait exiger de la France qu’elle rende les îles à leurs habitants, la Guyane aux Guyanais, la Corse aux Corses, la Bretagne aux Bretons, et Tahiti aux Tahitiens. Ces territoires ont été intégrés à la France après le 13ème siècle, ils devraient donc être rendus à leurs habitants. J’en oubliais les Byzantins qui devraient reprendre l’Anatolie...

On ne peut pas calquer notre Histoire sur celle des Chinois et qualifier la politique chinoise au Tibet de « coloniale », ni au premier sens du terme (peuplement), ni au sens « européen » du terme. Il y a une réelle mise en valeur de cette région, réfléchie par le gouvernement chinois, alors que les territoires occupés par l’Occident ont été un grenier à profit immédiat, sans aucune vision à long terme. Les Occidentaux dans leurs colonies respectives ont pratiqué une politique dominante et agressive et cherché à imposer leur langue, leur religion, leur culture. Là encore, le cas du Tibet est très loin du tableau offert par notre sinistre passé.

De plus, les Tibétains d’aujourd’hui ont un confort de vie nettement meilleur que dans le passé, qui pourrait encore être amélioré, certes. Mais nos anciennes colonies d’Afrique, encore implicitement dominées par l’Occident, restent trop souvent dans un stade de sous-développement. On ne peut donc pas accuser la Chine de « mener une politique coloniale au Tibet » ; la politique de la Chine est même aux antipodes de ce qui s’est fait lors de la colonisation occidentale. On est loin du tableau que certains médias occidentaux nous ont dressé concernant le Tibet.

Il faut pour terminer se demander à quelle fin ce type de discours sur la Chine est utilisé. N’est-ce pas un moyen pour l’Occident de décrédibiliser la Chine, un Occident qui craint de jour en jour la perte de sa domination ? De tenter aussi de diviser la Chine ? Diviser pour mieux régner ? Peut-être même que certains « penseurs » occidentaux cherchent à provoquer une guerre civile. Sans verser dans le « conspirationnisme », on est en droit de se poser des questions. Quand on analyse la situation un peu partout dans le monde (Amérique latine, Europe de l’Est, Moyen-Orient) et la grande capacité occidentale de déstabiliser les pays et de provoquer des conflits et des guerres civiles, on peut légitimement se demander si le souci du bien-être tibétain est vraiment ce qui motive ceux qui accusent la Chine de coloniser le Tibet.


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