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Des nonnes bouddhistes tibétaines luttent contre la discrimination et pour l’égalité des sexes

samedi 30 avril 2016, par Albert Ettinger

Au Tibet et dans les autres régions de la Chine habitées par la minorité nationale tibétaine, la culture a été patriarcale pendant des siècles. Mais maintenant, dans l’ouest du Sichuan, plus d’une centaine de nonnes bouddhistes ont commencé à lutter contre les pratiques discriminatoires que les femmes tibétaines subissent à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur des monastères. Elles se heurtent aux autorités ecclésiastiques. Celles-ci rejettent l’égalité des sexes et le féminisme qu’elles considèrent comme des concepts « purement occidentaux ».

Au Larung Gar Buddhist Institute, dans la préfecture autonome tibétaine de Garze, province du Sichuan, des nonnes bouddhistes ont commencé à lutter contre les pratiques discriminatoires en vigueur dans la doctrine et la pratique du bouddhisme tibétain. C’est ce que raconte Benjamin Hass dans un article pour Afp repris par le South China Morning Post de Hongkong, et dont un résumé en italien se trouve sur le site china-files.com/it (21 mars 2016, article signé Matteo Miavaldi).

Cet institut, la plus grande « université du bouddhisme tibétain » au monde, accueille plus de dix mille étudiants et étudiantes. Ils vivent dans un ensemble austère constitué de cabanes en bois peints en rouge, à 4000 m au-dessus du niveau de la mer. Appartenant à l’école Nyingma du bouddhisme tibétain, l’institut fut le premier à permettre aux nonnes d’obtenir un khenmo (un diplôme d’études) en « divination ». Mais les hommes et les femmes y vivent des existences strictement séparées, avec les femmes exclues du monastère de l’académie, l’interdiction pour les hommes de mettre le pied dans le monastère des femmes, et des logements non mixtes exclusivement.

Une centaine de nonnes y ont organisé des séminaires ad hoc sur l’égalité des sexes et le féminisme dans le but de combattre « les pratiques discriminatoires que subissent les femmes tibétaines aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des monastères ». Le groupe a aussi publié une série de livres sur des personnalités bouddhistes féminines et sort une revue annuelle.

Une des nonnes en révolte, qui n’a pas voulu indiquer son nom par peur de représailles, dit : « Nous faisons ceci parce que nous autres nonnes, nous avons été attaquées pendant si longtemps. Nous devons enseigner aux femmes à se défendre elles-mêmes. » Le mouvement rencontre en effet une vive opposition de la part des moines conservateurs. « Les idées d’égalité des sexes et de féminisme sont d’origine étrangère » a déclaré à l’Afp le moine tibétain Wangchuk qui ajoute que le bouddhisme tibétain n’en a nullement besoin.

L’article rappelle que dans toutes les « écoles » du bouddhisme tibétain, le rang de bhikkhuni (bhikkhu, pour les moines) est refusé aux femmes. Cette forme de discrimination ne se retrouve pas dans la plupart des écoles bouddhistes Theravada et Mahayana, que ce soit au Sri Lanka, en Chine, en Corée ou au Vietnam. Une réticence particulière envers l’égalité des sexes est donc un des traits spécifiques du bouddhisme tibétain : dans ce qu’on appelle les « bonnets rouges », les trois écoles « anciennes », les nonnes peuvent atteindre tout au plus le rang de « novice », tandis qu’au sein des « bonnets jaunes », l’école Gelugpa du dalaï-lama, il est interdit aux femmes d’entrer en religion. Pourtant, dans un de ses discours à l’occasion de la remise d’une distinction aux É-U., le dalaï-lama s’est déclaré « féministe ». Il sait bien qu’à un public ignorant et crédule, on peut raconter tout et n’importe quoi.

Il s’agit en l’occurrence d’une discrimination qui reflète le sexisme qu’on retrouve dans la société laïque tibétaine, a expliqué au South China Morning Post Nicola Schneider, du Centre parisien de Recherches sur les Civilisations de l’Asie Orientale qui a effectué des travaux de recherche approfondis dans les monastères tibétains : Chez les éleveurs et dans les familles rurales, ce sont les femmes qui font la majeure partie des travaux. Les mariages arrangés, la violence domestique et les conflits avec les belles-mères – tout cela attire les femmes tibétaines dans les monastères et contribue, plus peut-être que la foi dans le dharma et l’espoir de bénéfices karmiques, à la décision de se faire nonne. Ainsi, la majorité des novices à Larung Gar sont des femmes, et le gouvernement chinois s’est vu obligé d’en limiter l’afflux à plusieurs reprises.

« Le changement sera lent, il va prendre peut-être une décennie ou plus », pense la chercheuse du Centre de Recherches précité. « Mais ces nonnes peuvent finalement changer la société bouddhiste et même la société tibétaine tout entière. »

Les nonnes-activistes de l’institut ne se contentent d’ailleurs plus de discussions théoriques. Elles ont lancé un programme d’information sur des sujets de santé féminine qui s’adresse aux femmes laïques. Palmo, un professeur de littérature tibétaine à l’Université pour les Nationalités de Lanzhou, se déclare convaincu que la lutte des nonnes de Larung Gar ne va pas rester sans impact.

Pour terminer, en guise de « piqûre de rappel », une citation du jeune reporter-explorateur français Constantin de SLIZEWICZ aux pp. 270-271 de son livre Les peuples oubliés du Tibet, Perin 2007 :   « Au moment où le soleil envahit lentement l’horizon et ourle de lumière le sommet de l’Amnyé Machen, nous gravissons le plus haut col du parcours. En grimpant, nous parlons de l’épouse de notre hôte. Durant toute la soirée, la femme, pourtant jeune et jolie, n’a pas une seule fois ouvert la bouche, elle n’a pas goûté un seul morceau de mouton, viande si douce et croustillante ! On imagine qu’il serait assez drôle de mettre une néobouddhiste occidentale, admiratrice naïve et béate du Tibet, dans la peau d’une autochtone ; mariage forcé à quinze ans, polygamie ou polyandrie, une vie à travailler aux champs, à ramasser de la bouse pour alimenter le feu, à préparer les repas, un gamin sur le dos et un autre dans le ventre, à se taire et à obéir à l’homme qui la brutalise, quand il ne la partage pas parfois avec ses frères. Bossue et tordue à trente ans à force de courber l’échine, puis vieille, assise sur le sol des bus dans le cambouis et les crachats, enfin juste bonne à désosser pour régaler les vautours… Le trait est forcé, j’en conviens ; pourtant, si on lui ôtait la violence et la soumission, j’aurais un faible romantique pour la belle Tibétaine, davantage que pour la vaine Européenne… »

Sources : http://www.scmp.com/lifestyle/article/1924630/tibetan-buddhist-nuns-take-feminism-and-seek-equal-status-monks

http://www.femina.com/tibetan-buddhist-nuns-take-up-feminism-and-seek-equal-status-with-monks/

http://www.china-files.com/it/link/47704/monache-buddiste-tibetane-per-la-parita-di-genere

Agence France-Presse


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