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Le bouddhisme n’est pas seulement une sagesse. C’est aussi une religion.

Introduction : le bouddhisme une philosophie non confessionnelle ?

lundi 21 mars 2016, par André Lacroix


Le bouddhisme n’est pas seulement une sagesse.  C’est aussi une religion.

Introduction : le bouddhisme une philosophie non confessionnelle ?

  Dans son livre remarquable intitulé Le bouddhisme : une philosophie du bonheur ? (Seuil, 2013), le Professeur Philippe CORNU montre bien les différences qu’il y a entre le bouddhisme et les religions monothéistes : Le judaïsme, le christianisme et l’islam en sont venus historiquement à s’imposer comme des modèles religieux régissant la société humaine, pourvoyeuse de lois et de commandements moraux imposés à la collectivité par la puissance divine ou ses représentants (op. cit., p. 59). Le bouddhisme, lui, privilégie la voie spirituelle, plutôt que l’élément de structuration collective qui caractérise les religions plus fortement institutionnalisées (id., p. 59).   

Contrairement au baptême ou aux rites judaïques de circoncision qui ont lieu peu après la naissance, le Refuge procède ainsi d’un engagement strictement personnel, et l’acte de prendre refuge, qui consiste à répéter trois fois la formule du Triple Refuge avec une intention ferme, confiante et claire, doit être renouvelé sur une base régulière, au moins tous les jours, voire plusieurs fois par jour, cette fois individuellement, sans cérémonie ni rituel (id., p. 77).   

Autre caractéristique qui distingue le bouddhisme du christianisme (surtout le catholicisme, très hiérarchisé) : s’il existe parfois des liens privilégiés d’amitié ou d’allégeance entre certains maîtres, la règle générale veut que chacun développe sa propre structure en toute indépendance, sans trop se préoccuper des autres. Cet « esprit de chapelle » est générateur d’un manque de coopération entre centres qui ne se fédèrent que pour quelques grands événements (id., p. 185-186). Autre différence encore : l’importance énorme, dans le bouddhisme, de la communauté monastique et le fait qu’à la différence des moines chrétiens, les bhikshu n’adoptent pas de vœux perpétuels et ne promettent pas l’obéissance en termes de soumission à un principe divin (id., p. 62).   

Quant à la place de l’homme dans l’univers, le bouddhisme, comme bien d’autres courants asiatiques et extra-européens (je pense notamment au « premières nations » en Amérique et en Océanie), a échappé à l’idée que l’homme peut et doit se rendre maître des richesses de la terre, idée sans doute renforcée par une interprétation abusive de la Bible (id., p. 258), mais qui porte une lourde responsabilité dans la dégradation de notre planète : sur ce terrain cosmologique et écologique, la différence est très nette entre bouddhisme et judéo-christianisme. Comme le note aussi très justement Philippe Cornu, la chance du bouddhisme est de bénéficier d’un préjugé favorable et de n’être pas grevé par le souvenir d’un lourd passif religieux institutionnel comme l’est le christianisme (id., p. 295). J’ajouterais pour ma part : ni par un lourd passif de colonialisme et de pillage des ressources, indissociablement mêlé aux missions chrétiennes. Ces constatations expliquent sans doute cette confidence étonnante que m’a faite un jour une vieille religieuse catholique : « Dans ma communauté, on peut critiquer le pape, mais on ne peut pas critiquer le dalaï-lama… »  

Mais ces différences notables ne me semblent pas de nature à faire échapper le bouddhisme à la catégorie des religions, comme le voudrait l’Union bouddhique belge (UBB) qui réclame la reconnaissance du bouddhisme comme philosophie non confessionnelle. Le 28 janvier 2016, j’ai écrit à Carlo Luyckx, le Président de l’UBB, pour lui faire part de ma perplexité face à cette revendication. Trois jours plus tard, il m’a répondu de manière fort courtoise :  

En ce qui concerne la reconnaissance du bouddhisme comme philosophie non confessionnelle, l’article 181 de la Constitution mentionne dans son paragraphe premier la reconnaissance des cultes (erediensten en NL) et dans le paragraphe deux les philosophies non confessionnelles. Malgré la présence dans le bouddhisme de méthodes visant à l’épanouissement total des potentialités de l’esprit telles que la concentration méditative et des techniques pratiques en vue d’atteindre un état d’esprit éveillé et lucide que l’on peut qualifier de sagesse, l’inexistence dans toutes les traditions bouddhiques d’un Dieu créateur, d’un Être suprême, d’une force transcendante ou d’une âme immortelle nous amène à la conviction que le bouddhisme ne peut être assimilé à un culte, une confession, une religion monothéiste ou polythéiste. C’est donc tout naturellement que les 29 associations membres de l’UBB, représentant toutes les traditions bouddhiques présentes en Belgique, ont décidé à l’unanimité d’introduire la demande de reconnaissance comme philosophie non confessionnelle (courriel du 31/01/2016).  

Cette réponse a le mérite de la clarté, mais elle est tellement claire qu’elle en devient éblouissante au point de rendre aveugle sur une autre réalité : la dimension proprement religieuse du bouddhisme. Bien sûr, le bouddhisme est une philosophie, une sagesse qui aide à vivre, mais il est aussi une religion.  L’inexistence dans les traditions bouddhiques d’un Dieu créateur, d’un Être suprême, d’une force transcendante ou d’une âme immortelle ne suffit pas, me semble-t-il, à classer le bouddhisme hors de la sphère religieuse, pas plus que de telles croyances présentes à des degrés divers dans le judaïsme, le christianisme et l’islam ne suffisent à ôter à ces religions leur dimension philosophique et éthique. Qu’elles se disent révélées ou non, les religions restent des productions humaines et, comme telles, elles charrient le meilleur et le pire. À l’origine de tout courant spirituel dans le monde, il y a une intuition éminemment respectable consistant à se démarquer du conformisme ambiant, mais l’histoire nous montre que ces élans premiers se corrompent inexorablement à mesure qu’ils se développent, se propagent et se structurent. Le bouddhisme ne fait pas exception.  

Le bon croyant bouddhiste rétorquera de bonne foi que les tares de religieux qui s’attachent au bouddhisme ne sont que de regrettables déviances et que l’enseignement de Bouddha n’est pas en soi une religion. C’était peut-être vrai à l’origine. L’enseignement de Bouddha était une sagesse. Mais ses successeurs en ont fait une religion : le bouddhisme. La reconnaissance du bouddhisme comme philosophie non confessionnelle relève, selon moi, d’une approche idéaliste faisant fi de la réalité historique.   

  1) Prosélytisme allant parfois jusqu’à la violence contre les non-bouddhistes  

On admet communément chez nous que la violence ne concerne pas le bouddhisme, mais seulement les religions monothéistes. La palme (si l’on peut dire) dans ce domaine est actuellement tenue par l’islam, mais il ne faut pas oublier pour autant les exactions commises par l’État d’Israël au nom du judaïsme, ni, côté chrétien, les persécutions des païens aux 4e et 5e siècles, les crimes provoqués par les Croisades ou le sang versé pendant les guerres de religion.

Est-ce à dire que le bouddhisme serait immunisé contre la violence ? Ce serait oublier le sort réservé aux Tamouls par la majorité bouddhiste du Sri Lanka, le sort réservé aux Rohingya musulmans par la majorité bouddhiste au Myanmar, et aussi le statut de citoyens de seconde zone réservé aux citoyens bhoutanais de confession hindoue. Comme l’écrit, dans The Snow Lion and the Dragon, le grand tibétologue Melvyn GOLDSTEIN : un aperçu historique révèle que les organisations bouddhistes au cours des siècles n’ont pas été exemptes des violences caractéristiques des autres religions. Citons encore Bernard FAURE, Professeur à l’Université de Stanford, Californie : Même s’il ne saurait être question de nier l’existence au coeur du bouddhisme d’un idéal de paix et de tolérance, fondé sur de nombreux passages scripturaux, ceux-ci sont contrebalancés par d’autres sources selon lesquelles la violence et la guerre sont permises lorsque le Dharma bouddhique est menacé par des infidèles. Dans le Kalachakra-tantra par exemple, texte auquel se réfère souvent le dalaï-lama, les infidèles en question sont des musulmans qui menacent l’existence du royaume mythique de Shambhala. A ceux qui rêvent d’une tradition bouddhique monologique et apaisée, il convient d’opposer, par souci de vérité, cette part d’ombre. [1]  

On peut aussi mentionner ici les persécutions sanglantes exercées par des lamas contre des missionnaires chrétiens et notamment l’assassinat commandité par eux des Pères Mussot et Soulié en 1905, Nussbaum en 1940 et Tornay en 1949. [2]  

Philippe Cornu me semble donc faire preuve d’une mansuétude excessive lorsqu’il affirme que le bouddhisme a acquis dans l’ensemble une réputation méritée de religion tolérante décourageant le recours à la violence. Des idées comme celles de la guerre sainte, la coercition ou la conversion forcée des populations sont de fait aux antipodes du principe fondamental de la non-violence (op. cit., p. 217). S’il est vrai que la guerre sainte a été, et est encore, incontestablement plus pratiquée par les religions monothéistes, elle n’est pas pour autant inconnue du bouddhisme. Je renvoie le lecteur à la page 203 de l’Histoire du Bouddhisme tibétain. La Compassion des Puissants d’Élisabeth MARTENS, L’Harmattan, 2007. Y est reproduit, p. 203, un thangka représentant Yamantaka, le dieu tibétain de la mort, accouplé à sa shakti, en train de piétiner une vache sacrée (hindoue ?), elle-même écrasant un homme barbu (musulman ?) : difficile de n’y voir qu’un combat spirituel. Cette part d’ombre est généralement niée par les adeptes du bouddhisme tibétain qui ne veulent voir dans les attributs terrifiants des divinités qu’une arme pour détruire l’égo et les passions négatives. Ainsi donc, tout ne serait que symbole. C’est oublier que, d’après les textes sacrés, les pires punitions attendent dès ici-bas ceux qui manquent de respect envers leur lama. En témoignent les objets utilisés lors des cérémonies rituelles tantriques qui proviennent du corps des torturés : vases en crâne humain, trompettes en os de tibia, chaînes en vertèbres dorsales, peaux humaines tendues pour faire résonner les tambours et pour décorer les lieux de culte. [3] Si le mythe guerrier du Shambhala n’était qu’un mythe eschatologique promettant la félicité aux élus, les nazis ne s’en seraient pas directement inspirés dans leur volonté d’établir leur empire de mille ans…  

2) Compagnonnage avec la droite et même l’extrême-droite  

Même s’il existe des courants progressistes au sein du bouddhisme, qu’on pourrait comparer à ce qu’on trouve dans le christianisme sous le label de « théologie de la libération », il me paraît incontestable que, comme le christianisme, le bouddhisme (notamment le bouddhisme tibétain ou lamaïsme) a toujours fait bon ménage avec la droite et même l’extrême droite.  

Il est à remarquer que deux des plus illustres propagateurs du bouddhisme en Occident partageaient l’un et l’autre la pire idéologie du 20e siècle. Daisetz T. Suzuki, le grand connaisseur japonais du bouddhisme Zen était aussi un ultra-nationaliste proche des théories nazies, dont les enseignements ont cautionné les atrocités du militarisme nippon. Giuseppe Tucci, l’éminent orientaliste italien, était, quant à lui, un sympathisant du fascisme, vantant la pureté raciale des populations tibétaines.  

Après l’écrasement de l’Axe Berlin-Rome-Tokyo, les affrontements idéologiques mondiaux ont pris un tour nouveau avec notamment l’opposition entre le « monde libre » et les autres dans un contexte de guerre froide, qui n’a pas complètement disparu. Dans ce contexte, le dalaï-lama apparaît comme le champion rêvé de la cause occidentale ; qu’il le veuille ou non, il est devenu un pion sur l’échiquier géopolitique. Comme Jean-Paul II qui n’a pas été pour rien dans l’effondrement de l’URSS, le dalaï-lama symbolise aujourd’hui une forme de résistance à la puissance chinoise. Les deux hommes ont d’ailleurs pas mal de points communs : outre un anticommunisme viscéral (que leur histoire personnelle peut expliquer), on peut mentionner un zèle infatigable à parcourir le monde pour y prêcher la bonne parole, un charisme indéniable, un discours rassembleur et aussi … un sens tout personnel du pardon qui leur a fait demander ensemble la libération de Pinochet. Ce n’est sans doute pas un hasard si le dalaï-lama a choisi de fêter son 80e anniversaire à Dallas avec son ami George W. Bush, le 1er juillet 2015.

Au rayon des relations incestueuses entre la religion et la politique, il est bon de rappeler que la fuite du dalaï-lama en 1959 a été préparée par la CIA, que des Tibétains anticommunistes ont été entraînés au Colorado pour faire le coup de feu (sans beaucoup de succès) au Tibet. Le silence en Occident sur ces faits historiques est d’autant plus difficile à comprendre que les archives étatsuniennes et britanniques sont maintenant disponibles. Mais il y a pire que ce silence sur le militarisme de Dharamsala, c’est le voile pudiquement jeté sur les mauvaises fréquentations du dalaï-lama : son amitié prolongée avec son précepteur nazi, Heinrich Harrer, sa poignée de main chaleureuse avec Bruno Beger, l’ethnologue SS, membre de l’Ahnenerbe, sa courbette devant Miguel Serrano, le président du parti nazi chilien et, plus près de nous, sa remise d’écharpe traditionnelle à Jörg Haider. 

Bien sûr, le dalaï-lama n’a pas le monopole de ces mauvaises fréquentations, loin de là. Qu’on songe à l’attitude généralement très décevante, et même indigne, de nombreux membres de la hiérarchie catholique durant la 2e guerre mondiale. Costa-Gavras a dénoncé dans son film Amen. la passivité reprochée à Pie XII face à la Shoah. Mais si jamais il avait l’intention de faire un film critique sur le dalaï-lama, je doute qu’il n’en obtienne jamais le financement…

  3) Violences internes  

La violence de l’institution bouddhiste tibétaine ne se limite pas aux non-bouddhistes. Après s’être imposé par le sang sur la religion autochtone, le Bön, le bouddhisme tibétain s’est caractérisé par une grande violence contre ses propres adeptes. Pendant des siècles, la secte Gelugpa s’est livrée à des guerres civiles farouches, faites de tueries et de destructions réciproques de monastères, avec les Karma-Kagyupa d’abord et les Nyingmapa ensuite. En véritables inquisiteurs, les Gelugpa ont aussi persécuté la petite secte des Djonangpa.  

Une violence politico-religieuse. Depuis la création du lamaïsme sous la dynastie mongole, cinq dalaï-lamas ont été assassinés. Ces crimes n’ont « rien à envier » aux intrigues parfois sanglantes qui ont émaillé l’histoire du Vatican. L’histoire du Tibet ancien nous apprend que plusieurs monastères ont été détruits à la suite de luttes intestines entre factions bouddhistes rivales. [4] En 1947, par exemple, pour avoir pris fait et cause pour l’ancien régent Reting, le monastère de Sera (à quelques kilomètres au nord de Lhassa) a été bombardé par l’armée du régent de l’époque. Il y eut au moins 200 moines tués.  

Une violence sociale surtout. Le haut clergé tibétain et l’aristocratie avaient droit de vie et de mort sur l’immense majorité de la population réduite au servage et condamnée à l’analphabétisme. Le Tibet d’avant 1950 n’a « rien à envier » à notre Moyen Âge. On peut même dire qu’en matière de châtiments, c’était pire au Tibet : les esclaves fugitifs pouvaient être tués, amputés, énucléés, etc.  

De nos jours, ce type de violence a pris un tour plus policé, sans pour autant avoir disparu. Ainsi, comme l’a révélé l’émission Reporters sur la chaine de télévision France 24, le 9 août 2009, le dalaï-lama a excommunié les membres de sa communauté adeptes de Dordjé Shougdèn, une déité de la tradition bouddhiste. [5] Comment ne pas établir un parallèle entre ce comportement étonnant dans le chef d’un « champion de la tolérance » et les excommunications et autres mises à l’index émanant du Saint-Siège ?   

4) Pratiques sexuelles aberrantes  

Après une longue instruction, s’est ouvert le 3 janvier 2016 à Bruxelles le procès de la secte lamaïste OCK (Ogyen Kunzan Chöling) et de son gourou, le Belge Robert Spatz (actuellement réfugié en Espagne), poursuivi pour plusieurs faits de mœurs, dont des abus sexuels sur des enfants élevés au sein de la secte. La tentation est grande dans le monde bouddhiste de prétendre que ces comportements abjects n’ont aucun rapport avec leur institution ; ce fut aussi l’attitude de nombreux prélats, au début du scandale de la pédophilie dans l’Église catholique, qui ont fermé les yeux sur ce fléau jusqu’à ce qu’ils soient bien forcés d’en admettre l’ampleur. Le bouddhisme serait-il épargné par ces pratiques sexuelles détestables ? Dans son article bien documenté « Abus sexuels et bouddhisme tibétain » du 20/01/2016 (à lire sur le site www.tibetdoc.eu, → Religion → Développement du bouddhisme au Tibet), Élisabeth MARTENS montre que, dans le bouddhisme tantrique, les comportements aberrants d’un Robert Spatz sont loin d’être des cas isolés. Dans son monumental ouvrage Introduction to Tibetan Buddhism (Snow Lion Publication, 2007), John POWERS, expert australien reconnu et très apprécié du dalaï-lama, note incidemment que les initiations tantriques secrètes donnent parfois lieu, non seulement à des débordements sexuels, mais encore à l’ingestion, notamment, de … chair humaine (human meat) et de … sperme (semen) (p. 270, n. 26). Nul doute que les bouddhistes sincères seront ébranlés en apprenant l’existence de ces pratiques dont il est permis de douter qu’elles appartiennent à un passé révolu.  

Indépendamment de ces pratiques difficilement imaginables, il faut encore noter que, dans l’Ancien Tibet, les grands monastères abritaient des dobdos, c’est-à-dire des moines voyous rivalisant entre eux pour savoir qui serait le meilleur prédateur sexuel de jeunes garçons. [6]  

Existait aussi la coutume très répandue voulant que de jeunes moines soient mis au service de moines plus âgés dont ils devenaient les partenaires sexuels (les drombos). Le témoignage de Tashi Tsering est à ce titre très éclairant. [7] Le recrutement de jeunes garçons dans les monastères ayant été interdit en RAT (Région autonome du Tibet), cette pratique y a cessé. Mais il n’en est probablement pas de même dans les régions limitrophes à forte minorité tibétaine (Qinghai + une frange du Gansu, du Sichuan et du Yunnan) où le gouvernement chinois a laissé la bride sur le cou aux innombrables monastères, remplis de garçonnets… Il n’est pas impossible qu’un énorme scandale éclate un jour dans ces régions.  

5) Misogynie  

Une tare supplémentaire que le bouddhisme, notamment tibétain, partage avec les autres religions, c’est bien la misogynie. Ainsi Tsongkapa, le fondateur des Gelugpa, quand il prêche au sujet des réincarnations successives qui attendent les fidèles, ne s’adresse à l’évidence qu’à la seule gent masculine :

Après avoir longtemps vécu les plaisirs de caresser les seins et les reins des jeunes filles célestes, on est exposé à nouveau à l’insupportable supplice aux enfers par des machines qui broient, éventrent et déchirent (…) Après avoir séjourné dans les eaux calmes de cours d’eau peu profonds et pleins de fleurs de lotus dorées, en compagnie de demoiselles célestes, on sera forcé de se rendre à nouveau dans le fleuve des enfers Vaitarani et des sources acides, brûlantes et insupportables. [8]

Le dalaï-lama a beau affirmer que son successeur pourrait être une femme. Quand on connaît la structuration patriarcale de la société tibétaine, on est forcé de constater que cette déclaration, qui « ne mange pas de pain », est destinée à se faire bien voir de l’opinion occidentale, mais qu’elle n’a aucune portée réelle. La réalité sur le terrain est tout autre comme le note le jeune reporter français Constantin de SLIZEWICZ aux pp. 270-271 de son livre Les peuples oubliés du Tibet, Perin 2007 :  

Au moment où le soleil envahit lentement l’horizon et ourle de lumière le sommet de l’Amnyé Machen, nous gravissons le plus haut col du parcours. En grimpant, nous parlons de l’épouse de notre hôte. Durant toute la soirée, la femme, pourtant jeune et jolie, n’a pas une seule fois ouvert la bouche, elle n’a pas goûté un seul morceau de mouton, viande si douce et croustillante ! On imagine qu’il serait assez drôle de mettre une néobouddhiste occidentale, admiratrice naïve et béate du Tibet, dans la peau d’une autochtone ; mariage forcé à quinze ans, polygamie ou polyandrie, une vie à travailler aux champs, à ramasser de la bouse pour alimenter le feu, à préparer les repas, un gamin sur le dos et un autre dans le ventre, à se taire et à obéir à l’homme qui la brutalise, quand il ne la partage pas parfois avec ses frères. Bossue et tordue à trente ans à force de courber l’échine, puis vieille, assise sur le sol des bus dans le cambouis et les crachats, enfin juste bonne à désosser pour régaler les vautours… Le trait est forcé, j’en conviens ; pourtant, si on lui ôtait la violence et la soumission, j’aurais un faible romantique pour la belle Tibétaine, davantage que pour la vaine Européenne….  

On est bien conscient en Occident que l’Église catholique est une institution machiste, que les juifs orthodoxes confinent les femmes dans un rôle d’épouses et de mères et que la condition des femmes musulmanes n’est pas très enviable (euphémisme). Par quelle étrange mystification croit-on chez nous que les Tibétaines échappent au sort réservé aux femmes dans les autres religions ?  

6) Obsession de l’enfer et des châtiments post mortem  

Quand je me suis rendu pour la première fois dans les régions tibétaines (c’était en 1999), deux choses m’ont spécialement frappé : l’omniprésence des moines (alors qu’on m’avait parlé de « génocide culturel ») et les multiples représentations de divinités infernales (alors qu’on m’avait parlé d’une spiritualité de la sérénité). M’est alors revenu en mémoire le catéchisme catholique qu’on m’avait inculqué dans mon enfance, promettant les pires châtiments à ceux qui décédaient en état de péché mortel. Il m’est dès lors apparu que, pour inspirer la peur aux fidèles, le lamaïsme n’était pas en reste. Dans les croyances tibétaines, il n’y a pas un enfer, mais seize (huit « chauds » et huit « froids », plus des « annexes » et plus le « monde des démons affamés »). Si le bouddhisme tibétain ne connaît pas le concept de vie éternelle, il s’en approche néanmoins de très près : il fait errer les damnés – ou, dans sa terminologie, ceux qui ont un mauvais karma – sans fin dans les différents enfers, car les châtiments y durent des ères innombrables. Ainsi, une vie dans l’enfer des engelures dure autant de temps qu’on mettrait pour vider un grand grenier rempli de quatre-vingts quarts de quintaux de sésame en enlevant un grain tous les cent ans. Une vie dans chacun des autres enfers dure vingt fois plus. [9]  

La lecture de cet extrait m’a rappelé un souvenir d’enfance. Je me souviens d’avoir entendu tout gosse un prédicateur de « neuvaine » user, du haut de la « chaire de vérité » d’une comparaison du même tonneau : pour lui, l’éternité était comparable à une grosse sphère métallique qu’un oiseau viendrait effleurer tous les cent ans : « quand la sphère sera usée, vaticinait ce Récollet, l’éternité ne fera que commencer. » On ne peut que constater, chez ce religieux en bure brune et le bonze en robe safran, une même volonté d’inculquer à leurs ouailles la peur de l’enfer, méthode infaillible pour mieux les faire obéir à l’ordre établi.  

Depuis des temps immémoriaux, les pouvoirs politiques, dans leur volonté de se maintenir en place ou de conquérir de nouveaux territoires, ont su utiliser l’esprit de sacrifice et de soumission, présent à des titres divers dans toutes les religions. Les croisades et autres guerres de religion qui ont façonné l’histoire de l’Europe sont là pour en témoigner ; des millions de gens ont donné leur vie pour défendre « la vraie foi ». Et ce n’est pas fini : qu’on songe aux exactions innommables commises au 21e siècle par le soi-disant État islamique. Une telle instrumentalisation à des fins politiques du puissant ressort religieux n’est d’ailleurs pas le monopole des religions monothéistes. On pense ici à la traque hindouiste menée contre les musulmans par l’actuel Premier Ministre indien Narendra Modi quand il dirigeait l’État du Gujarat. Autre exemple : l’utilisation de la symbolique bouddhiste par les Khmers rouges. Comme l’écrit Ian HARRIS, certains slogans révolutionnaires étaient adaptés de poèmes didactiques traditionnels sur des thèmes moraux (cpap) et de dictons dont les formules étaient apprises par les jeunes moines (…) [10]

L’obsession des enfers au Tibet, matérialisée dans l’expression artistique, n’est pas sans rappeler ce que nous avons connu en Europe à la fin de l’époque médiévale, ravagée par la Grande Peste. Pour s’en convaincre, il suffit de feuilleter La Danse des Morts (éd. Findakly), le catalogue richement illustré d’une exposition qui s’est tenue dans la Galerie le Toit du Monde de Paris (du 15 septembre au 30 octobre 2004). On peut notamment y constater une étrange similitude entre les Citipati bouddhiques ‒ une paire de squelettes dansant au milieu des flammes ‒ et les Danses macabres et autres Vanités dont certains mystiques occidentaux se sont repus : « Ou mourir ou souffrir », telle était la devise de sainte Thérèse d’Avila. Comme l’écrit un des auteurs savants de ce recueil, on observera (…) que dans l’Occident chrétien et le Tibet lamaïque pourtant séparés par des milliers de kilomètres, la Mort s’est imposée comme thème artistique et intellectuel majeur à peu près à la même période (p. 120).   

7) Récompenses promises après la mort contre espèces sonnantes et trébuchantes  

Autre comparaison possible entre le christianisme et le bouddhisme : la foi dans une éventuelle récompense des comportements vertueux. Même si, comme l’explique Philippe Cornu, le terme punya n’est pas à confondre avec mérite et si on peut plus judicieusement traduire punya par ‘bienfait’, mot qui contient la notion d’acte bénéfique, vertueusement motivé et produisant à la fois un bienfait immédiat pour autrui et un bienfait différé (op. cit., p. 150), il me paraît difficile, quand on a mis le pied dans un lieu de culte tibétain, de ne pas faire le rapprochement avec les indulgences qui ont fait florès dans le catholicisme. Cornu écrit d’ailleurs que les fidèles bouddhistes, en faisant des offrandes aux bhiksu acquièrent ainsi des punya, des bienfaits spirituels prometteurs de meilleures conditions d’existence ultérieures (op. cit. p. 61-62). J’ai personnellement eu le cœur serré en voyant de très pauvres pèlerins tibétains distribuer leurs maigres économies à des moines replets et bien peu compatissants. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’indignation qui a saisi Martin Luther voici cinq cents ans, ni au fait que la basilique Saint-Pierre de Rome a été construite grâce au revenu des indulgences.   

Mais au moins, les oboles permettent-elles de consoler les survivants en faisant espérer un au-delà de félicité pour leurs chers disparus ? Rien n’est moins sûr, car, comme le dit le Lama Tsöndrü, ceux qui descendent dans les mondes inférieurs sont aussi nombreux que les grains de poussière de la vaste terre, tandis que le nombre de ceux qui migrent vers les sphères bienheureuses équivaut aux grains de poussière qui collent à l’ongle d’un doigt.  [11]  

Cela rappelle la doctrine janséniste qui a secoué l’Église de France aux 17e et 18e siècles, selon laquelle le sacrifice de Jésus sur la croix, n’a été accompli que pour sauver un tout petit nombre d’hommes (les « élus »).   

Dans son très intéressant écrit J’entends battre le cœur de la Chine, Glénat, 2013, Serge KŒNIG, vice-consul le France à Chengdu et formateur d’alpinistes tibétains, raconte comment un lama, en arrivant avec quarante-huit heures de retard pour bénir une expédition au Népal en 2005, a provoqué la mort de toute une cordée d’alpinistes (français et népalais). Les carnets retrouvés sept mois plus tard parmi les corps des victimes relatent le déroulement des jours précédant le drame :  

Après l’offrande de beurre rance, de tsampa et de bière aux divinités, le lama déclara être entré en communication avec les esprits de la montagne qui lui avaient assuré une réussite au sommet et douze jours consécutifs de beau temps. Le chaman récolta cinq cents roupies d’honoraires par personne et s’en repartit vers la vallée et son village (p. 133).  

Résultat : dix-huit personnes englouties.    

Kœnig poursuit son récit face aux corps allongés :  

Les religieux dans leur robe safran semblent détachés… Je me rappelle les mots écrits sur les carnets, les prédictions du chaman promettant avant l’ascension le beau temps, la clémence des dieux et le succès ! J’interroge les lamas, curieux de recevoir une explication sur cette prophétie, alors que se préparaient une tempête et un drame singulier. − C’est le karma ! C’est de la responsabilité individuelle de chacun. Les dieux n’y peuvent rien ! − Mais alors, pourquoi demander aux dieux ? Pourquoi monnayer une fausse prédiction ? Pourquoi faire perdre à ces alpinistes deux jours de beau temps à attendre le chaman pour une cérémonie de bonimenteur ? … Deux jours qui auraient certainement changé leur karma… Aucune réponse (pp. 135-136).  

8) Financement douteux  

C’est que de manière générale, quant à leur mode de financement, il y a lieu, me semble-t-il, de comparer le bouddhisme tibétain et le catholicisme. On connaît les efforts des Papes Benoît XVI et François pour tenter de restaurer une relation Église-argent moins éloignée de l’idéal évangélique ; la presse s’est abondamment penchée sur la gestion pour le moins contestable des œuvres pontificales et elle a même parlé de nettoyage des écuries d’Augias ! Elle devrait aussi, me semble-t-il, s’interroger sur le financement de la nébuleuse « Free Tibet », dont les moyens profitent largement à la diffusion en Occident du bouddhisme tibétain. Qu’on songe notamment à la puissante ICT (International Campaign for Tibet) ‒ coprésidée par Lodi Gyari Rinpoché, « Envoyé Spécial de Sa Sainteté le Dalaï-Lama » ‒ une institution très largement financée par des dons privés et publics étatsuniens. Qu’on songe aux centaines de milliers de dollars que la CIA a versés secrètement au dalaï-lama et à son entourage, et aux autres centaines de milliers de dollars que lui alloue encore aujourd’hui officiellement le NED (National Endowment for Democracy), sans oublier le trésor du dalaï-lama qui fut sorti du Tibet en 1950 et planqué dans les caves du Maharadja du Sikkim. [12]  

Le financement des institutions bouddhistes aux États-Unis et en Europe ne me paraît pas fondamentalement différent de l’afflux de capitaux sur les milliers de comptes bancaires du Vatican : même origine parfois douteuse, même absence de transparence et même tentation parfois de faire étalage de sa richesse, dans la construction d’édifices clinquants. On pourrait, à cet égard, comparer la Basilique de Yamoussoukro (Côte d’Ivoire) consacrée par Jean-Paul II en 1990 et le Grand Stupa de Dharmakaya (dans le Colorado) visité pour la première fois en 2006 par le dalaï-lama.  

Il ne faut pas non plus oublier que, dans le Tibet théocratique et féodal d’avant 1950, les monastères et les moines de rang élevé possédaient d’immenses propriétés agricoles où travaillaient des milliers de serfs, une situation assez comparable à ce que nos pays ont connu au Moyen Âge. C’est ainsi que parmi les gardes rouges qui ont saccagé des monastères bouddhistes, figuraient de nombreux Tibétains tout heureux de se venger de siècles d’humiliation cléricale, comme l’avaient fait les paysans français en incendiant églises et abbayes…   

9) Prises de position rétrogrades, voire abjectes  

Quand, dans une interview à la revue « Le Point » du 22 janvier 2007, le dalaï-lama déclare qu’ « un tremblement de terre est certainement le résultat d’un mauvais karma », il me fait immédiatement penser à Mgr Léonard, l’ex-Primat de l’Église catholique de Belgique, pour qui le SIDA est « une forme de justice immanente ».  Quand dans cette même interview le dalaï-lama affirme que « l’homosexualité est une mauvaise conduite », on croirait entendre Jean-Paul II ou Benoît XVI.   

Pire : quand, devant le Congrès américain, le dalaï-lama se permet de faire un rapprochement entre le sort des six millions de Tibétains et celui des six millions de juifs exterminés par les nazis, ce dérapage est odieux non seulement parce qu’il accrédite la « thèse » d’un soi-disant génocide de Tibétains par les Chinois, mais aussi parce qu’il banalise, par une utilisation intempestive, l’événement radicalement singulier de la Shoah. Cela me rappelle les réticences de l’Église catholique de Pologne à reconnaître la spécificité du massacre systématique des juifs − jusqu’à couvrir l’implantation d’un couvent de carmélites dans l’enceinte du camp d’Auschwitz.  

10) Formalisme hypocrite  

Dans l’alinéa de son livre Le bouddhisme : une philosophie du bonheur ?, intitulé « Les bouddhistes sont-ils végétariens ? », Philippe Cornu écrit que ce n’est pas une règle absolue et il précise : Quand manger de la viande s’avère nécessaire à la santé, la règle et la suivante : la viande doit provenir d’un marché, sans que l’animal ait été tué à votre intention personnelle. On ne doit pas avoir vu l’animal être abattu, ne pas avoir su qu’il allait être abattu ni se douter qu’il allait l’être (op. cit., pp. 218-219). Ce sont ces mêmes prescriptions, sans doute, qui ont confié aux musulmans Hui vivant parmi les Tibétains le soin d’abattre les animaux destinés à la consommation.   

Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre cette « division du travail » et celle qui a prévalu pendant des siècles dans nos pays où les opérations bancaires, interdites aux chrétiens, étaient confiées au juifs… J’aurais aimé que l’illustre bouddhologue qu’est Philippe Cornu prenne ses distances par rapport à ce type de formalisme qui permet aux fidèles d’une religion de profiter d’avantages dont d’autres ont assuré les basses œuvres. Les membres du haut clergé tibétain ont d’ailleurs toujours été de grands consommateurs de viande : beaucoup de visiteurs de l’ancien Tibet en apportent le témoignage et décrivent des scènes de gloutonnerie dans les grands monastères.  

Me revient en mémoire une anecdote vécue en août 2009. Ma femme et moi terminions la visite du grand monastère gelugpa de Ganden (à l’est de Lhassa). Un moine était en train d’acheter de la viande à l’étal d’un boucher ambulant Hui. En photographiant cette scène, ma femme a provoqué le vif mécontentement dudit moine…  

Moins anecdotique assurément, et plus dramatique pour les moinillons qui en furent les victimes, le service sexuel de moines plus âgés (mentionné plus haut) faisait lui aussi l’objet d’une justification qui laisse rêveur. Laissons la parole à Tashi Tsering qui a connu ce type de sévices pendant son adolescence :  

Dans la société tibétaine traditionnelle, la définition de la chasteté supposait expressément l’abstinence de rapport sexuel avec une femme ou, de manière plus générale, l’absence de tout acte sexuel comprenant la pénétration d’un orifice qu’il soit d’une femme ou d’un homme. Par conséquent, le sexe anal avec un homme ou le sexe vaginal avec une femme étaient strictement interdits, et si c’était découvert, cela entraînait l’expulsion des listes monacales. Toutefois, la nature humaine étant ce qu’elle est, les moines développèrent, au cours des ans, un moyen de contourner la loi de fer de la chasteté. Il se trouve que les règles monastiques ne disaient rien des autres formes d’activité sexuelle, et il devint habituel chez les moines et chez les fonctionnaires moines de satisfaire leurs pulsions avec des hommes ou des garçons, par des pratiques sexuelles excluant la pénétration. Ils utilisaient une variante de la « position du missionnaire » dans laquelle le moine officiel (jouant le rôle actif du mâle) mouvait son pénis entre les cuisses croisées de son partenaire en dessous de lui. Puisqu’aucune règle de discipline monastique n’était techniquement violée, ce comportement fut excusé et codifié comme un agréable soulagement de peu d’importance. [13]  

Ce genre de complaisance n’est-il pas au moins aussi critiquable que certaines arguties casuistiques, notamment la distinction entre péchés mortels et péchés véniels qu’on peut trouver dans des traités de théologie morale et dans le Catéchisme de l’Église catholique (3e partie, 1e section, chap. 1er, article 8) ?  

11) Perception très large du bouddhisme comme religion  

Même s’il n’était pas affecté par toutes les tares mentionnées plus haut, le bouddhisme n’en serait pas moins une religion en raison des cérémonies rituelles et des pratiques qui le caractérisent.  

Quand au milieu du 19e siècle, le missionnaire lazariste français Évariste Huc entre en contact avec le bouddhisme tibétain, ce qui le frappe, c’est précisément son caractère religieux contrastant avec le matérialisme chinois n’éprouvant pas le besoin d’une transcendance. Dans son zèle missionnaire, il se plaît à constater des parallélismes étonnants entre le christianisme et le lamaïsme, ce qui ne sera pas sans conséquences sur l’étrange fascination que le bouddhisme tibétain exercera en Occident, jusqu’à aujourd’hui. Voici un bref extrait de l’édition originale du livre de Huc :  

Pour peu qu’on examine les réformes et les innovations introduites par Tsong-Kaba [= Tsongkapa, le fondateur de la secte des Bonnets Jaunes] dans le culte lamanesque (sic), on ne peut s’empêcher d’être frappé de leur rapport avec le Catholicisme. La crosse, la mitre, la dalmatique, la chape ou pluvial, que les grands Lamas portent en voyage, ou lorsqu’ils font quelque cérémonie hors du temple ; l’office à deux chœurs, la psalmodie, les exorcismes, l’encensoir soutenu par cinq chaînes, et pouvant s’ouvrir et se fermer à volonté ; les bénédictions données par les Lamas en étendant la main droite sur la tête des fidèles ; le chapelet, le célibat ecclésiastique, les retraites spirituelles, le culte des saints, les jeûnes, les processions, les litanies, l’eau bénite : voilà autant de rapport que les bouddhistes ont avec nous. [14]  

Pour essayer d’expliquer ces ressemblances qui le troublent, Huc va même jusqu’à postuler que Tsongkapa aurait été initié par un missionnaire catholique qui n’aurait pas eu le temps de le convertir totalement (pp. 238 et ss.)… Ces propos un peu naïfs en disent plus que beaucoup de discours sur le caractère perçu comme éminemment religieux du bouddhisme, en l’occurrence du bouddhisme tibétain, surtout quand on pense aux persécutions violentes dont seront victimes de la part des lamas les missionnaires chrétiens (voir supra l’article d’Albert Ettinger, note 2).  

Dans son énumération des aspects du lamaïsme comparables à ceux du catholicisme, Huc aurait pu mentionner encore que le culte des saints s’accompagne d’une vénération assidue de leurs reliques. On sait l’importance que la chrétienté au Moyen Âge et bien au-delà a accordée aux reliques des saints dont la possession constituait un gage de prestige pour les princes, les cités et les corporations. Ce n’est pas différent dans le bouddhisme : en Thaïlande ou au Sri Lanka, on peut voir des reliques de Bouddha (une dent ou une empreinte de son pied énorme) ; quant aux paysages tibétains, ils ne sont pas imaginables sans la présence d’innombrables stupas (ou chortens), qui servent à abriter les reliques de lamas défunts.  

Le témoignage du Tibétain Tashi Tsering confirme le caractère intrinsèquement religieux du bouddhisme. Nous sommes dans les années 1953-1954. Il a assisté tout jeune à l’arrivée à Lhassa des premiers soldats chinois et il commence à s’intéresser au souffle nouveau qu’ils apportent à la société tibétaine traditionnelle. Je n’étais toutefois pas spécialement attiré par le communisme. En effet, dit-il, en ce temps-là, je ne suis pas sûr que j’aurais pu expliquer ce qu’était le communisme. Et je pensais vraiment que le bouddhisme tibétain était la plus grande religion au monde. [15] C’était pour lui une évidence.  

De son côté, quand il s’attache à cerner la spécificité du bouddhisme, l’érudit Philippe Cornu, Président de l’Institut d’Études Bouddhiques, écrit que le bouddhisme privilégie la voie spirituelle, plutôt que l’élément de structuration collective qui caractérise les religions plus fortement institutionnalisées (op. cit., p. 59). Si je lis bien, cela signifie que le bouddhisme est bien, selon lui, une religion, même si elle est moins fortement institutionnalisée que les autres. Si le bouddhisme n’était qu’une philosophie non confessionnelle (susceptible de s’intégrer à une religion), il n’éprouverait pas le besoin d’attirer l’attention sur les ambiguïtés des « bouddho-chrétiens » (id., pp. 88 et ss.), écrivant notamment que le Zen chrétien ne peut être qu’un Zen light (id., p. 169). Si le Zen authentique, et plus largement, si le bouddhisme authentique n’est pas soluble dans le christianisme, c’est donc parce qu’il s’agit d’une religion distincte du christianisme, comme des autres religions.

Aux États-Unis, le Pew Research Center n’hésite pas à classer le bouddhisme dans les religions. D’après une étude récente de ce think tank (2014), les bouddhistes aux U.S.A. représenteraient 0,7 % de la population étatsunienne, tout comme les hindous (0,7 %), un peu moins que les musulmans (0,9 %) ou les Témoins de Jéhovah (0,8 %), mais plus que les chrétiens orthodoxes (0,5 %).

En France, plusieurs organisations bouddhistes ont obtenu, par le décret du 8 janvier 1988, d’être reconnues comme congrégations religieuses par le Bureau Central des Cultes qui dépend du Ministère de l’Intérieur, selon la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l’État. Pour y arriver, le chef spirituel de l’école Kagyupa, Sa Sainteté Shamar Rinpoché, avait dû nommer des représentants "assimilables" aux Évêques de la religion catholique. Comme le dit explicitement le site de l’UBF (Union bouddhiste de France), une telle décision fut d’une importance considérable puisqu’elle a constitué la première reconnaissance du bouddhisme comme une des grandes religions présentes en France.  

Cela ne décourage pourtant pas une certaine élite universitaire hexagonale d’entretenir l’ambiguïté. Ainsi dans la traduction française (préfacée par … Anne-Marie Blondeau) du livre de Gonbojab Tsebekovitch TSYBICHOV, Un pèlerin bouddhiste dans les sanctuaires du Tibet (éd. Peuples du Monde, 1992), on a systématiquement traduit le mot russe « théologie » − matière enseignée dans certains « collèges » des monastères, à côté des rites, des prières et de la magie – par « philosophie ». Étrange paradoxe : dans la patrie de Diderot et de Voltaire, on en arrive à conférer aux croyances et même aux superstitions bouddhistes le statut de philosophie, ce qui constitue un précieux atout pour le prosélytisme de lamas rompus aux techniques de la communication.  

En Belgique, patrie du surréalisme, on constate que les démarches en vue de la reconnaissance officielle du bouddhisme comme … philosophie non confessionnelle se font en même temps que celles visant à la reconnaissance de l’hindouisme comme … Xe religion. Que Bouddha se soit démarqué de l’hindouisme de sa jeunesse ne suffit pourtant pas à transformer le bouddhisme, d’un coup de baguette magique, en philosophie non confessionnelle. Et surtout pas le bouddhisme tibétain qualifié par Alain Daniélou de « shivaïsme déguisé ». [16]  

Que le bouddhisme puisse se présenter ici et là comme une philosophie non confessionnelle me paraît résulter d’un énorme malentendu, pour ne pas dire plus, aboutissant non seulement à faire apparaître le dalaï-lama comme le pape des bouddhistes du monde (alors qu’il n’en représente même pas 1%) mais surtout à gommer aux yeux des Occidentaux tous les oripeaux religieux du bouddhisme, présenté – avec une maestria qui relève du tour de passe-passe – comme une pure sagesse, dont chacun peut faire son miel…   

11) Valeurs positives à reconnaître  

Les tares affectant toutes les religions, bouddhisme compris, ne doivent pourtant pas nous faire perdre de vue leurs valeurs civilisationnelles − éthique et esthétique − qu’il serait absurde de nier.   

J’avoue, par exemple, avoir été impressionné par ces files de jeunes moines bouddhistes défilant en silence à 6 heures et demie du matin dans les rues de Luang-Prabang (au Laos) afin d’y mendier leur nourriture de la journée ; bien sûr, les risques existent de manipulation de jeunes esprits, mais, à tout prendre, je préfère ce risque-là à la manipulation par la publicité commerciale et le culte du profit immédiat qui menace notre jeunesse. Les spiritualités orientales peuvent certainement aider les Occidentaux à dépolluer leur cerveau d’un matérialisme triomphant en recentrant les individus sur leur moi profond. Qu’elle soit ou non d’inspiration bouddhiste, la pratique de la méditation aide à mieux vivre ; ses bienfaits sur le comportement humain sont confirmés par les neurosciences.  

J’avoue aussi avoir été saisi d’une grande émotion esthétique à la vue du palais du Potala à Lhassa, tout comme je l’avais été en montant vers la basilique de Vézelay ou en pénétrant dans la Mosquée bleue d’Istanbul. Cela n’aurait aucun sens de nier que ces monuments splendides aient été inspirés par la foi, la foi bouddhiste dans le premier exemple, la foi chrétienne dans le deuxième et la foi musulmane dans le troisième. Les liens des religions avec l’expression artistique sont historiquement incontestables. Que ce soit en architecture, en sculpture ou en peinture, en musique, en littérature, en poésie, au théâtre ou au cinéma, les religions ont assurément inspiré d’innombrables chefs-d’œuvre.  

Pour l’immense majorité des humains, la dimension religieuse est inscrite dans la vie sociale, si ce n’est dans la vie personnelle. Depuis la nuit des temps, tantôt pour le pire, tantôt pour le meilleur, les religions accompagnent les hommes de la naissance à la mort. Elles ne semblent pas près de disparaître. L’histoire nous montre d’ailleurs que les tentatives pour éradiquer les religions sont vaines. Ainsi, par exemple, alors qu’il était un communiste sincère et qu’il accompagnait à ce titre une mission des gardes rouges à Lhassa au cours de l’hiver 1966-1967, Tashi Tsering a pu constater sur place les ravages de la Révolution culturelle. Je n’étais pas croyant, écrira-t-il bien des années plus tard, et (…) j’étais partisan d’un bon coup de balai dans la religion au Tibet. Mais je n’étais pas d’avis qu’il faille entièrement la détruire ou l’interdire. Une chose était l’abus de pouvoir des moines, une autre était la consolation et le soutien que la foi apportait aux gens. Je ne voyais pas pourquoi il fallait être pour ou contre. [17] Personnellement je partage pleinement ce type d’approche du phénomène religieux. Les États modernes n’ont pas à combattre ni à favoriser les religions, mais seulement à les reconnaître toutes sur un pied d’égalité.  

Si les autorités belges reconnaissent les cultes religieux catholique, protestant, anglican, israélite, orthodoxe et musulman, il serait inéquitable qu’elles ne reconnaissent pas ces autres religions que sont le bouddhisme et l’hindouisme.  

Questions ouvertes  

1) N’est pas traitée ici la question de savoir si la reconnaissance d’un culte implique son subventionnement par le pouvoir politique et si les finances publiques ne seraient pas mieux employées à d’autres fins.  

2) N’est pas non plus abordée la question du nombre minimum d’adeptes à partir duquel une reconnaissance officielle se justifie : quelle serait l’attitude de l’État si demandaient à être reconnus le taoïsme, le sikhisme, le jaïnisme, l’animisme, etc. ?   

3) Qu’en sera-t-il le jour où, à l’instar des chrétiens qui se sont divisés en catholiques, orthodoxes, protestants et anglicans, il prenait la fantaisie aux musulmans de se faire reconnaître en sunnites d’une part et chiites d’autre part ou si les bouddhistes exigeaient que soient respectées les particularités des écoles Theravāda, Mahāyāna et Vajrayna ?

  Prolongement  

À la réception de cette analyse, Carlo Luyckx, le Président de l’UBB, m’a fort aimablement invité à le rencontrer. C’est ainsi qu’il m’a reçu le 16 mars 2016 dans son bureau de la maison communale de Saint-Gilles (Région bruxelloise), une commune dont il est échevin de l’état civil. La rencontre a donné lieu à un échange très agréable, sans toutefois que l’un des deux parvienne à convaincre l’autre. Pour Carlo Luyckx, le bouddhisme, qui n’a pas de dieux, n’est pas une religion ; c’est une philosophie dont les techniques de méditation sont utilisables par les pratiquants du christianisme et du judaïsme, sans oublier les Chinois nombreux à adhérer au bouddhisme. Carlo Luyckx estime que notre approche du monde asiatique, et singulièrement du monde tibétain, est faussée par une vision judéo-chrétienne ; ainsi, par exemple, pour lui, la comparaison entre l’ancien Tibet et notre Moyen Âge est sujette à caution ; de même, les déités terribles de l’enfer tibétain n’ont-elles pour lui qu’un sens symbolique et finalement bienveillant, comme une maman faisant les gros yeux à son petit enfant. Par ailleurs, Carlo Luyckx reconnaît honnêtement que le bouddhisme n’est pas davantage immunisé contre les dérives que d’autres courants spirituels. Manifestement, Carlo Luyckx est un homme cultivé et sympathique avec lequel on aimerait pouvoir être d’accord…

André LACROIX 21 mars 2016  _________________________

Notes

[1] Ex Le bouddhisme, une religion tolérante ? sur le site « Sciences humaines », mis à jour le 12/07/2011

[2] Lire l’article d’Albert ETTINGER, intitulé À l’occasion de la Journée missionnaire mondiale, 21/10/2014, repris sur le site www.tibetdoc.eu, → Histoire → Histoire en général.

[3] ean-Paul DESIMPELAERE et Élisabeth MARTENS, Tibet, Au-delà de l’illusion, éd. Aden, 2009, pp. 221-222. Voir aussi Victor TRIMONDI, L’Ombre du dalaï-lama, Düsseldorf, 1999 – en français sur le site www.trimondi.de. 

[4] Voir notamment Jean-Paul DESIMPELAERE, Les monastères détruits, 2009, sur le site www.tibetdoc.eu, → Histoire → 20e siècle → Révolution culturelle.

[5] Lire à ce sujet le chapitre II, intitulé « Un dalaï-lama Père Fouettard » du livre de Maxime VIVAS, Dalaï-lama, pas si zen, éd. Max Milo, 2011. 

[6] Voir Melvyn C. GOLSTEIN, William R. SIEBENSCHUH et Tashi TSERING, Mon combat pour un Tibet moderne. Récit de vie de Tashi Tsering (traduction de l’anglais par André LACROIX), éd. Golias, 2010, pp. 40-41 en ce qui concerne le monastère de Sera et, en ce qui concerne le monastère de Drepung, voir Melvyn C. GOLDSTEIN et Matthew T. KAPSTEIN, Buddhism in Contemporay Tibet, University of California, 1998, p.19. 

[7] Ouvrage cité ci-dessus, Mon combat pour un Tibet moderne, pp. 37 et ss.

[8] Texte de Tsongkapa publié en annexe de Les Élixirs de l’Illumination, de Kongpo Lama Jesche TSÖNDRÜ traduit en allemand et édité par Jürgen MANSHARDT, Berlin, Pro Business, 2007, passage traduit en français par Albert ETTINGER. 

[9] Voir ouvrage cité Les Élixirs de l’Illumination, de Kongpo Lama Jesche TSÖNDRÜ, pp. 65 et 66. 

[10] in « Persécution et récupération idéologique du bouddhisme sous le Kampuchéa démocratique », un des articles du volumineux recueil Communisme 2013, Vendémiaire, 2013, p. 344.

[11] Voir ouvrage cité Les Élixirs de l’Illumination, de Kongpo Lama Jesche TSÖNDRÜ, pp. 51 et 52.

[12] Voir Mon combat pour un Tibet moderne, pp. 72 et ss

[13] Mon combat pour un Tibet moderne, pp. 38-39.

[14] ex Évariste HUC, Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine pendant les années 1844, 1845 et 1846, Casterman, Tournai, 1850, p. 237. 

[15] Mon combat pour un Tibet moderne, pp. 55-56.

[16] Alain DANIÉLOU, Shiva et Dionysos, le Rocher, 1985, cité par Daniel ODIER, L’incendie du cœur. Le chant tantrique du frémissement, Le Relié, 2004, p. 14.

[17] Mon combat pour un Tibet moderne, p. 134. 


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