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Abus sexuels et bouddhisme tibétain

mercredi 20 janvier 2016, par Elisabeth Martens


Abus sexuels et bouddhisme tibétain par Elisabeth Martens, le 20 janvier 2016

Le 10 janvier 2016, au JT de 19h30, sur les ondes de la RTBF, j’entends qu’un nouveau centre international du bouddhisme va ouvrir ses portes près de Beaumont en Belgique. La journaliste ajoute que "le bouddhisme est une philosophie, synonyme de tolérance, de patience et d’harmonie qui touche de plus en plus de Belges". Environ 100.000 personnes se disent bouddhistes actuellement en Belgique, d’après le président de l’Union belge du bouddhisme (UBB), dont 30.000 sont pratiquants. La manière dont s’est organisé ce nouveau centre du bouddhisme à Beaumont est assez typique de la bouddhomania occidentale : un adepte convaincu du bien-fondé de cette religion – qui comme toute autre religion propose une philosophie de vie mais n’en est pas moins une religion, puisqu’elle implique une foi en un au-delà (le nirvana comme transcendance bouddhiste), une croyance en des dieux et des démons et même des enfers), une pratique de rites (prières, cérémonies, invocations…) et qu’elle possède ses saints, ses apôtres et ses révélations - invite un Rinpoché pour une conférence ou une retraite de quelques jours, de quoi ameuter les environs. Lors de son séjour, le Rinpoché, d’un air de gourou inspiré, dit à ses hôtes : "bientôt, vous trouverez un centre hautement spirituel tout près de chez vous, à la frontière entre la France et la Belgique"... et hop, la prédiction s’accomplit, le couple investit ses avoirs dans l’achat et la rénovation d’une bâtisse qui, comme par hasard, a été trouvée à l’endroit indiqué. Quelques mois plus tard, le Rinpoché est réinvité, cette fois pour bénir le lieu et le consacrer comme lieu de retraite méditative pour les pauvres Belges qui se sentent déprimés, tristes et qui vivent dans le stress de défis de plus en plus nombreux et ingérables. Heureusement, "le bouddhisme peut nous aider à nous en sortir seul et à devenir indépendants", affirme Kalou Rinpoché.

Vraiment pas compliqué d’ouvrir un centre bouddhiste... même Théo Francken (ministre nationaliste flamand chargé en Belgique de l’accueil des réfugiés) pourrait y arriver, à condition qu’il enfile une robe safran, qu’il se couvre les épaules d’une couverture rouge, et surtout... - plus difficile pour lui ! - qu’il prenne un air compatissant. Mais cette annonce de la RTBF ne venait-elle pas en camoufler une autre beaucoup moins avouable ?

En effet, le même jour exactement, je reçois le mail suivant de mon ami luxembourgeois, Albert Ettinger (auteur de "Tibet libre ?" et "Combat pour le Tibet", respectivement publiés en 2014 et 2015, en allemand, aux éditions francfortoises Zambon ) : "À Bruxelles s’est ouvert un procès contre des gourous bouddhistes pour abus d’enfants, y compris des abus sexuels, en France et au Portugal".

En cherchant sur le Net, je trouve que ce procès est dirigé contre la communauté bouddhiste "Ogyen Kunsang Chöling (OKC)" considérée de longue date comme une secte par le ministère public belge. Or "OKC" est le nom donné à un ensemble de centres du bouddhisme tibétain répartis en Europe (Belgique, France, Portugal) et aussi à Tahiti. Le but de ces centres est "la transmission et la mise en pratique des enseignements bouddhiques de la tradition tibétaine ainsi que la réalisation de toute activité contribuant au bien-être et à l’évolution spirituelle des êtres", dixit le site d’OKC. Ces centres ont reçu la bénédiction de Sa Sainteté le Dalaï-Lama et des Maîtres les plus respectés du bouddhisme tibétain.

Les accusations sont graves : les 25 personnes qui se sont constituées partie civile se sont plaintes de mauvais traitements et d’abus sexuels. Ces personnes, élevées depuis leur plus jeune âge dans une des communautés OKC, ont grandi en ayant été séparées de leurs parents, dans la peur de ne pas les revoir, souffrant ainsi de manque affectif, mais aussi de faim et de froid. Une jeune femme raconte : " Je suis née à Château de Soleils (domaine situé en Provence, appartenant à l’OKC, ndlr), j’y ai vécu jusqu’à l’âge de 11 ans. C’étaient des années de soumission, de peur et de faim. Malgré que, à la différence des autres enfants, ma mère était aussi à Château de Soleils, j’ai souffert comme eux du manque d’affection parentale car je ne voyais jamais ma mère. Les enfants étaient véritablement coupés de leurs parents. Ensuite, j’ai dû partir dans un monastère de la communauté en Algarve, au Portugal. J’y ai perdu ma virginité à l’âge de douze ans », puis d’expliquer les abus sexuels dont elle a été victime, entre autres par Robert S., le fondateur de l’OKC, un bouddhiste belge considéré par la communauté comme un gourou et appelé "Lama Kunzang". Robert S. est en outre accusé de faux, usage de faux, fraude fiscale, escroqueries, extorsions, blanchiment, abus de confiance, infraction aux lois sociales, port public de faux nom, prise d’otages, association de malfaiteurs et organisation criminelle.

Robert S., ou Lama Kunzang, est un des disciples directs de Kangyour Rinpoché qu’il a rencontré en Inde à la fin des années soixante. Ce maître très vénéré venait du Tibet oriental (région du Kham, noyau de la résistance tibétaine) qu’il a quitté avec toute sa famille au début des années cinquante, pressentant la venue de l’Armée chinoise.

Il est allé s’installer à Darjeeling en Inde où il a fondé un monastère portant le nom d’Ogyen Kunzang Chökhorling. C’est là que le disciple belge a rencontré le maître tibétain et que Robert S. a été séduit par l’enseignement et les pratiques du bouddhisme tibétain. Le maître lui aurait-il parlé de la "petite porte du fond", celle qui donne accès à une cellule aménagée dans l’obscurité des temples en vue des pratiques tantriques des Rinpochés et lamas de haut rang ? C’est là que devaient se rendre les femmes minutieusement choisies par le Rinpoché du village en fonction de leurs mensurations vaginales, du volume des menstrues et autres indices qui leur prêtaient le nom d’ "épouses de sagesse".

Elles étaient parfois les parentes d’un moine (mère, sœurs, filles, épouse), voire d’un laïc venu auprès d’un lama avec une requête spéciale. Ne valant pas plus "qu’une corde pour attacher un yack", les "épouses de sagesse" n’avaient aucun recours contre le sort qui les attendait. Le rite tantrique auquel elles devaient participer était réservé aux seuls Rinpochés et lamas ayant accès au dzogchen (troisième degré d’initiation).

« Le rite commence avec des fillettes de 10 ans. Jusqu’à leur vingtième année, les partenaires sexuelles représentent des vertus positives. Au-delà, elles comptent comme porteuses d’énergie de colère, de haine, etc. et comme femmes-démons. Dans les étapes initiatiques de 8 à 11 du tantra de Kalachakra, l’expérimentation se fait avec une « seule » femme. Pour les étapes de 12 à 15 appelées le Ganashakra, 10 femmes participent au rite aux côtés du maître. L’élève a le devoir d’offrir les femmes comme « présents » à son lama. Les laïcs se faisant initier doivent amener leurs parentes féminines (mère, soeurs, épouse, filles, tantes, etc.). En revanche, les moines ayant reçu la consécration ainsi que les novices peuvent utiliser des femmes de diverses castes qui ne sont pas leurs parentes. Dans le rite secret lui-même, les participants font des expériences avec les semences masculines et féminines (sperme et menstruation) ; les femmes ne sont pour l’initié masculin que des donneuses d’énergie et leur rôle cesse à la fin du rite" (dans « Transcending Time, an explanation of the Kalachakra Six Session Guru Yoga », Gen Lamrimpa, 1999, Wisdom publication).

Pendant plusieurs millénaires, le système matriarcal a imprégné le Tibet de son courage et de sa sagacité, les femmes tibétaines s’étant donné un statut social plus élevé qu’ailleurs en Asie. Mais avec l’arrivée du bouddhisme et l’importation concomitante du système indien des castes, elles se sont vues humiliées, d’une part par les lamas qui ne les considéraient plus qu’en termes de « qualité tantrique », d’autre part par un système de plus en plus patriarcal au fur et à mesure que la hiérarchie ecclésiastique prenait le pouvoir moral, économique et politique. Finalement, elles ne valaient pas plus qu’une corde de paille pour attacher un yack, et leur intérêt dépendait de la profondeur et de la largeur de leur vagin. C’était toutefois une situation encore plus enviable que celle des prisonniers, des mendiants et des mutilés, que tout un chacun pouvait tuer comme bon lui semblait, puisqu’ils ne valaient rien. Or dieu sait combien ils étaient nombreux sous ce régime féroce. Ce système qui assurait la paix et la stabilité au pays des dieux a perduré jusqu’au milieu du 20ème siècle.

Les faits pour lesquels Lama Kunzang est inculpé datent de 2007, soit le début du 21ème siècle, et cela s’est passée près de chez nous. Il n’y a pas de raison pour que cela s’arrête si personne n’en parle.

Ne doit-on pas se demander la raison qui pousse la RTBF à annoncer l’ouverture d’un nouveau centre OKC en Belgique et à taire le procès d’une partie de leurs responsables qui s’ouvre à Bruxelles ?

Ce procès me rappelle une de nos mémorables conférences ; celle-ci se passait en 2005 dans un château surplombant la Meuse, près de Namur. C’était une réunion organisée par Madame la châtelaine, membre actif d’Amnesty International. Elle nous avait invités, mon mari (Jean-Paul Desimpelaere) et moi, suite aux ouvrages que nous avions écrits à propos de l’Histoire du Tibet.

Comme nous sommes de la région, elle faisait d’une pierre deux coups : du local et du sensationnel. Elle n’avait manifestement pas lu nos livres, dommage pour elle, car lorsqu’elle a entendu nos propos, elle s’est tout à coup sentie extrêmement mal à l’aise face à son honorable assemblée puisée dans la bonne bourgeoisie namuroise et déjà prête à sortir les stylos pour signer la énième pétition en faveur du énième lama torturé par les horribles Chinois.

Après que nous ayons expliqué brièvement le sort réservé aux femmes tibétaines dans les pratiques lamaïstes, un silence d’un noir absolu s’est immiscé entre les meubles Louis XVI. Une dame d’un âge incertain s’est alors levée et a dit à peu près ceci : "je peux témoigner de la véracité de ce que racontent les intervenants car c’est arrivé à ma nièce qui a voyagé dans les régions himalayennes pendant trois ans, de 2002 à 2005. A Katmandu, elle a été invitée à participer à une fête tantrique, cela s’appelait la "fête de la libération de la sexualité". Comme c’était un lama qui l’avait accostée et que la célébration se donnait dans un monastère bouddhiste, elle ne s’est pas méfiée. Intriguée, elle s’y est rendue sans aucune appréhension, juste par curiosité. Cette nuit-là, ce sont huit lamas qui l’ont violée tour à tour." Le silence noir s’est figé entre les pattes des fauteuils crapaud. Dans le salon de velours, il est devenu absolument concret.

Le bouddhisme, «  une philosophie de tolérance »... mais pour qui donc, concrètement ? ...

Avec un clergé tibétain qui s’est montré particulièrement cruel vis-à-vis des serfs, des esclaves, des mendiants, des estropiés, des femmes, des enfants, des bouchers, des musulmans, des chrétiens, etc., bref de la plupart des gens qui vivaient sur le Haut Plateau ?

Le Tibet a vécu un millénaire de terreur bouddhiste (du 9ème au 20ème siècle), alors pourquoi perpétuons-nous – intellectuels et médias en Occident - un tel déni d’une Histoire qui est maintenant reconnue ? Pourquoi avons-nous tant de difficulté à accepter que le bouddhisme tibétain ne correspond que fort partiellement à la belle image qui nous a été inculquée et qu’il s’agit d’une religion qui a un versant Nord aussi sombre et morbide que notre Sainte Église catholique ?

Elisabeth Martens 20 janvier 2016

(1)auteur de "Tibet libre ?" et "Combat pour le Tibet", respectivement publiés en 2014 et 2015, en allemand, aux éditions francfortoises Zambon

(2)dans « Transcending Time, an explanation of the Kalachakra Six Session Guru Yoga  », Gen Lamrimpa, 1999, Wisdom publication


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