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Jusqu’où va « l’altruisme intégral » de Matthieu Ricard ?

samedi 26 septembre 2015, par Elisabeth Martens


Matthieu Ricard, biologiste, lama et interprète du dalaï-lama, sera l’invité de Catherine Vincent le 27 septembre 2015 à l’Opéra Bastille (Paris) dans le cadre du « Monde Festival », dont le thème cette année est « Changer le monde ». Il parlera de son dernier ouvrage, « Plaidoyer pour les animaux. Vers une bienveillance pour tous », sorti il y a un an et déjà vendu à 50.000 exemplaires.

On ne peut qu’approuver les initiatives allant dans le sens d’une diminution de la consommation de viande dans le monde. Outre l’aspect éthique de respect vis-à-vis de nos congénères mammifères relevé par le lama français – qui par ailleurs arbore une bonne panse sous sa chasuble rouge sang ! -, on peut ajouter l’aspect de protection de l’environnement. En effet, freiner l’élevage d’animaux domestiques, ovins et bovins principalement, va dans le sens de la protection de la biodiversité, e.a. grâce à une chute drastique des pesticides, engrais, fongicides, etc., et, à la longue, cela contribue également à diminuer la concentration des gaz à effet de serre : l’élevage des bovins et ovins produit 18 % du dioxyde de carbone et 64 % des émissions d’ammoniac produits par l’homme.

Mais à qui s’adresse le message de Matthieu Ricard ?

Les statistiques de la FAO (2011) font état d’une consommation de viande de 120 kg par an aux États-Unis, 90 kg par an en Europe, 55 kg par an en Chine, et plus de 35 kg par an en Région Autonome du Tibet. Les Tibétains aisés, dont les lamas – la lignée des dalaï compris ! -, sont traditionnellement de grands consommateurs de viande. Comment en aurait-il pu être autrement puisqu’en ces régions où le sol est permafrozé une grande partie de l’année (voire toute l’année dans les régions les plus élevées), le régime alimentaire était relativement restreint : bouillie d’orge, navets, oignons, beurre et fromage de yack, et surtout, comme apport de protéines indispensable dans un régime offrant une variété minimale de légumes : viande de yack et de mouton. Alexandra David-Neel raconte dans ses mémoires qu’un lama en bonne santé cachait toujours dans sa manche gauche une tranche de viande de yack séchée en réserve, en cas de besoin, à côté d’un couteau bien acéré.

Au marché de Xigazé (2007)

Heureusement, depuis le début de ce 21ème siècle, de nombreuses serres à légumes ont fleuri sur le Toit du monde, abritant des plants de tomates, de potirons, de courgettes, de céleris, de pomme-de-terres, de poivrons, etc. ainsi qu’un grand choix de légumineuses susceptibles d’apporter les protéines végétales remplaçant les protéines animales (voir « Le Tibet se végétarise » de J-P. Desimpelaere, 2009)... et ce, grâce aux techniques agricoles importées de Chine intérieure. Ainsi, grâce aux Chinois, le vœux pieux de Matthieu Ricard de consommer moins de viande devient plus réaliste, aussi en R.A.T., et même pour les lamas !

Serre à légumes dans la région de Lhassa (2005)

« Il est tout-à-fait possible à quiconque d’avoir un régime végétarien sain », insiste Matthieu Ricard. Il n’a pas tort, bien que les nutriments provenant des produits animaux soient de meilleure qualité et plus facilement absorbés. Qui plus est, la quantité de protéines végétale doit être suffisante pour remplacer l’apport minimal de 20 gr de protéines animales par jour et par personne, et plus de 20 gr pour les femmes enceintes et les enfants. Les serres à légumes devront-elles recouvrir la R.A.T. pour obtenir ce résultat ?.. à moins que les Chinois aient encore d’autres cordes à leur arc ! En effet : il existe l’alternative de l’élevage d’insectes ... traditionnel en Chine ! Que ce soit dans une mégalopole comme Canton ou dans les villages les plus reculésde la Chine intérieure, les sacs de grillons, cafards, araignées séchés, de papillons en poudre, de larves ou de scorpions en brochettes sont courants sur les marchés. Certains font même partie de la pharmacopée traditionnelle. Très « tendance » chez nous pour le moment, cet élévage offre de nombreux avantages, tant au point de vue économique que écologique : les insectes émettent 99% de gaz à effet de serre en moins que les bovins.

Sur un marché nocturne de Pékin (2014)

Cependant, le père spirituel de Matthieu Ricard, Kangyour Rinpoché, honorable lama tibétain, lui a dit un jour : «  Selon le bouddhisme, tous les êtres sans distinction ont au fond d’eux-mêmes la “nature de Bouddha”, et tous ont le droit fondamental d’exister et de ne pas ­souffrir  ». Aïe !... et nos amis les insectes ? Doit-on laisser voler les moustiques qui nous rendent insomniaques ? Ou pire, ceux qui transmettent le paludisme, maladie infectieuse qui se trouve parmi les plus mortelles dans les pays à faible revenus ? Et que faire alors de l’alternative « élevage d’insectes » qui peut garantir une alimentation équilibrée aux bientôt 8 milliard de personnes sur notre planète (chiffre estimé pour 2025) ?

Suite à la sortie de son best-seller « Plaidoyer pour les animaux », Matthieu Ricard a reçu des remarques de la part de lecteurs qui s’indignaient de son manque de compassion à l’égard des 795 millions de personnes sous-alimentées dans le monde... : tout le monde n’aurait pas le droit à manger de la viande ? A ces remarques qu’il qualifie de « presque comiques et complètement absurdes   », il rétorque que permettre l’abattage des animaux ne va pas diminuer la souffrance humaine. Il parle même d’un « sophisme de l’indécence », et argumente : «  en quoi tuer des milliards d’animaux aide-t-il les droits de l’homme en Chine  ? En quoi décider que je ne vais plus manger de viande nuit-il aux Syriens  ?  » Une série de causes à effets qui, sans doute, ne se comprend qu’en s’initiant aux secrets cachés du Bouddhisme tibétain.

La Roue du Samsara

par Elisabeth Martens samedi 26 septembre 2015


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