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BNB et Bhoutan bio

Elisabeth Martens 30/07/2015

jeudi 30 juillet 2015, par Elisabeth Martens


Pourtant, le jeune roi allait rapidement être confronté à une saga familiale qui aurait pu sérieusement entamer son bonheur brut. A peine fut-il introniser que la concubine préférée de son père se fit complice d’une conspiration d’assassinat du roi qui devrait être suivi d’un coup d’État. Elle avait pour alliée la petite communauté tibétaine, quelques 5000 réfugiés, installée au Bhoutan depuis la fin des années cinquante. Leur projet final était de rattacher le petit Royaume du Bhoutan au Tibet et d’en faire un État tibétain. Le commanditaire de ce coup d’État n’était autre que Gyalo Thondup, le frère du 14ème DL. Le pot aux roses fut découvert à temps et le jeune roi fit massivement expulser les réfugiés tibétains. C’était en 1973, un coup dur pour le BNB !

Néanmoins, le petit État au sourire compassioné, poursuivit vaillamment sa politique de BNB. En 1985, il s’est soudainement senti menacé par les Lhotsampas, une communauté de Népalais qui vivaient au Bhoutan depuis plusieurs générations. Ceux-ci ne fomentaient pourtant aucun coup d’état ni ne conspiraient aucun assassinat. Leur seul crime était de n’être pas bouddhiste. Le roi a estimé qu’il était urgent de valider une loi préservant la culture bouddhiste de son royaume. La loi, qualifiée d’ethno-nationaliste par l’ONU, ôtait à ces Népalais leurs droits civils, elle limitait leur accès à l’emploi et privait les enfants d’un enseignement en népalais. C’était les mettre à la porte au compte-goutte... si bien qu’en 2010, les Lhotsampas étaient plus de 120.000 à se presser aux frontières de l’Inde, cloisonnés dans des baraquements de fortune et nourris par l’UE.

Le bonheur des uns fait le malheur des autres, rien de plus naturel.

C’est au moment de ces expulsions que le gouvernement en exil du 14ème dalaï-lama a publié son texte « Guidelines for international development projects and sustainable development in Tibet ». Dans ce texte, l’état bhoutanais était cité comme modèle à suivre pour constituer un futur Tibet « libre »... Depuis lors, le DL, avec sa bonne humeur contagieuse, se sert à qui mieux mieux de la notion de BNB qu’il confesse d’ailleurs avoir emprunté au Bhoutan. Aurait-il oublié la conspiration de son frère contre le jeune roi du Bhoutan ? Non, puisqu’il était parfaitement au courant, tel qu’il l’explique lui-même dans ses « Mémoires » (p.271). Il s’agit sans doute d’un sarcasme légèrement revanchard : il fallait bien que ce petit État qui n’a pas daigné faire partie du Tibet lui laisse un dédommagement moral !

En 2008, la Constitution bhoutanaise en est venue à sacraliser la politique du BNB aux yeux du monde et, dans la foulée, elle a ajouté la démocratie à son programme déjà bien chargé. Le nouveau roi, Jigme Khesar Namgyel Wangchuk, l’a expliqué ainsi : «  aujourd’hui, le BNB en est venu à signifier beaucoup de choses à beaucoup de personnes, mais pour moi cela signifie simplement : le développement avec des valeurs . Pour ma nation, le BNB est un pont entre les valeurs fondamentales de bonté, d’équité et d’humanité et la poursuite nécessaire de la croissance économique.  »

Les « Tout-vert », comme on pouvait s’y attendre, se sont immédiatement pris au jeu (http://www.toutvert.fr/un-pays-entier-passe-au-bio-2/) : « ce bonheur passe en premier lieu par la recherche d’une harmonie avec la nature. De ce postulat est né ce défi : devenir la première nation 100% productrice de produits biologiques. Produits chimiques, matériaux artificiels et synthétique, pratiques intensives vont donc être supprimés d’ici les 10 prochaines années afin d’atteindre l’objectif du 100% bio. Une mission qui est tout sauf velléitaire, basée sur une économie principalement agricole, une population réduite (on recense environ 700 000 âmes) et un territoire quasiment non contaminé. Les terres cultivées ne représentent que 3% de la superficie totale, et compost et feuilles pourries sont très souvent utilisés comme engrais naturels. Ce choix est surtout dicté par la nécessité : les habitants de ce pays asiatique sont en effet très pauvres et ne peuvent se permettre d’acheter des composants chimiques. S’ajoute à cela le problème des transports, l’absence de grandes artères et la morphologie du territoire qui ne favorise pas le rapprochement des foyers humains. Aujourd’hui encore, l’importation du riz, aliment de base de la population, reste très difficile. Cette démarche biologique, explique le gouvernement, naît de la conviction que la prospérité du Bhoutan dépend de sa capacité à travailler en harmonie avec la nature. Santé, écologie, attention et solidarité sont les piliers à la base de ce changement. »

Ainsi s’inventent les mythes...

Ce que cette analyse bio du Bhoutan omet de dire, c’est que le système économique du pays repose entièrement sur la propriété foncière et sur les entreprises privées, ce qui entraîne inévitablement des différences de revenu énormes. Tandis que la famille royale et son administration paradent en Inde et en Occident en défendant les bienfaits du BNB, la population continue à subvenir à ses besoins premiers grâce à l’agriculture qui représente 90% de l’activité économique. Et à force de mettre les indésirables à la porte pour maintenir la pureté ethnique, le million de Bhoutanais (en 2009) se réduit rapidement (700.000 actuellement). Ne peut-on pas aussi lire dans ces informations une volonté délibérée de la part du gouvernement bhoutanais de ne pas moderniser le pays et de maintenir la population dans une certaine forme d’ignorance ?

Sabine Verhest, envoyée spéciale au Bhoutan pour « La Libre Belgique », raconte cette remarquable pratique scolaire : « Quand la cloche tinte, plus qu’elle ne sonne, tous se pressent avec lenteur vers leur rang, face au drapeau jaune et orange du pays du dragon tonnerre. Ils entonnent l’hymne national avant de méditer quelques minutes en silence. On appelle cela le ’’brossage de cerveau’’. ’’Tout enfant sait ce qu’est se brosser les dents, c’est une habitude’’, nous explique la directrice, Deki Choden, de sa voix douce. ’’De la même manière que vous vous brossez les dents pour votre hygiène dentaire, vous vous brossez le cerveau pour l’hygiène du cerveau. Cela revient à observer consciemment le silence, l’instant présent. Nous faisons cela une fois le matin et une fois en fin de journée. Cela permet de développer le pouvoir de concentration’’, note-t-elle, inspirée par le Dr Dan Siegel, neuroscientifique et psychologue de l’université américaine de Berkeley. »

Belle habitude que le « brossage de cerveau », on pourrait en prendre de la graine pour nos petites têtes blondes. Mais dans un pays où la télévision et le Net ont été proscrits jusqu’au début des années 2000, cela ne ressemble-t-il pas plutôt à un lavage de cerveau ? Le BNB est-il à ce prix ? Il est vrai que le bonheur n’a pas de prix ! Pour qualifier ce petit pays au BNB où l’espérance de vie ne dépasse pas 66 ans (World Factbook, Cia), laissons la parole au médecin Thierry Janssens devenu célèbre pour ses écrits philosophiques (dans : Le défi positif, Une autre manière de parler du bonheur et de la bonne santé, éd. LLL Les Liens qui Libèrent, 2011 (p.319)

« Partout où plusieurs individus œuvrent ensemble, le ’’capital humain’’ tend à être revalorisé, pour le plus grand bénéfice des personnes, mais aussi des organisations et des institutions. Toutefois, il convient d’être prudent car, dans certains cas, la volonté de créer un plus grand bonheur peut déboucher sur des dérives absolument contre-productives. Prenons l’exemple du Bhoutan et de sa politique en faveur du ’’bonheur national brut’’ (BNB) – un concept qui englobe le développement et la croissance économiques du pays, la conservation et la promotion de sa culture bouddhiste, la sauvegarde de son environnement et l’utilisation durable de ses ressources, ainsi qu’une bonne gouvernance des affaires de l’État. Dans une interview parue en 1986 dans le Financial Times, le roi Singye Wangchuk expliquait le manque de développement de son pays en déclarant : « Le bonheur national brut est plus important que le produit intérieur brut. » Pendant longtemps, cette justification servit de prétexte pour retarder la modernisation du Bhoutan et créer une identité nationale autour de l’idée d’un bonheur spirituel. La télévision et Internet ne furent autorisés qu’en 1999, le port du costume traditionnel fut rendu obligatoire, les livres écrits en népalais furent interdits et brûlés, les écoles réservées aux enfants hindous furent fermées, et les Lhotsampas – une minorité d’origine népalaise vivant dans le sud du pays – furent expulsés selon des procédés proches de ceux d’une purification ethnique. Devenu une démocratie parlementaire en 2008, le Bhoutan accuse un important retard de développement, la plupart des élèves qui souhaitent acquérir une éducation supérieure doivent s’expatrier, de nombreux projets de modernisation restent bloqués et la dépendance de l’État à l’égard des aides extérieures ne cesse d’augmenter. L‘urbanisation s’accélère, entraînant la disparition de nombreux réseaux sociaux d’entraide, et le taux de chômage s’accroît, participant à l’augmentation de la consommation de drogue et à la multiplication des tentatives de suicide 19. »

Bonjour le BNB !

 19 Norberg J., « GDP ant its enemies : the questionable search for a happiness index”, Centre for European Studies, septembre 2010 ; Buncombe A., “Suicides au pays du Bonheur”, The Independent, en français dans Courrier International : www.courrierinternational.com/article/2009/10/07suicides-au-pays-du-bonheur ; Adhikari I.P., « Déception au pays du bonheur national brut », Himal, en français dans Courrier International ; www.courrierinternational.com/article/2009/07/27/deception-au-pays-du-bonheur-national-brut.


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