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Interview de l’historien tibétain Tsering Shakya

parue en 2008 dans la New Left Review (extrait)

samedi 15 août 2015


La politique gouvernementale [au Tibet] semble avoir été celle-ci : tant que vous ne parliez pas d’indépendance ou de droits de l’homme, tout était permis. Beaucoup de nouveaux périodiques et de journaux ont vu le jour et le gouvernement a permis la constitution de nombreuses ONG locales qui se montrées très efficaces dans des campagnes de lutte contre la pauvreté. Des communautés de la diaspora tibétaine en Amérique du Nord et en Europe ont été autorisées à constituer des ONG dans leur village d’origine pour financer la construction de maisons. Le nombre de Tibétains partant étudier à l’Ouest, en Amérique et en Europe, n’a cessé de croître dans les années 90. Il y a eu plus d’ouverture au monde extérieur. En ce sens, ce fut une époque prometteuse.

En matière de culture, on a pu observer deux voies distinctes de développement. D’une part, il y a eu une renaissance de la culture tibétaine traditionnelle, des arts et de l’artisanat. D’autre part, on assiste à l’émergence d’une nouvelle pratique chez des artistes tibétains : une peinture moderne figurative. Certains d’entre eux, à Lhassa, se sont groupés et formé une association d’artistes ; ils vendent leurs peintures et participent à des expositions internationales. Il n’y a rien de proprement tibétain dans leur production ; et de fait, les milieux conservateurs y voient une sorte de rejet du Tibet, une imitation de l’Occident : ils considèrent que ce n’est pas de l’art tibétain. Mais c’est quelque chose de nouveau et de bien vivant au Tibet, produit par une génération plus jeune dont la vision du monde est très différente de celle des éléments conservateurs de notre société.

De même, en littérature, les auteurs de la nouvelle génération, qui s’expriment en tibétain, n’utilisent plus la versification traditionnelle, mais font de la poésie en vers libres, ou bien ils écrivent des romans sur des sujets nouveaux et différents. Et là aussi, les conservateurs considèrent que cette production n’est pas authentiquement tibétaine dans la mesure où elle n’imite pas une tradition existante. Mais, pour moi, la naissance d’une littérature tibétaine moderne : romans, nouvelles, poésie, à partir de 1980 – reflet de ce qui se passe au Tibet, à savoir aspirations des gens ordinaires et promesse de développement futur de la région – constitue une tendance bien plus enthousiasmante que les diverses formes de contestation ou de mouvements politiques.

Il y a aussi de nombreux romanciers tibétains qui écrivent en chinois et depuis 1985 ils ont acquis une réelle présence littéraire en Chine. Le plus connu est Alai, dont le roman Les pavots rouges a paru en anglais en 2002 (*). Il y a aussi Tashi Dawa, cité comme le García Márquez de la Chine en raison de son recours à un style s’apparentant au réalisme magique. Ceux qui écrivent en tibétain n’ont, bien sûr, pas la même notoriété. C’est une situation comparable à celle que rencontrent les écrivains indiens : s’ils écrivent en anglais, ils ont accès au marché mondial ; mais si leur œuvre est en hindi, elle risque de n’être connue que par bien moins de monde.

Pour les traditionnalistes, l’important, c’est de cultiver le passé ; ils considèrent le maintien des formes traditionnelles de d’art comme vital pour maintenir l’identité tibétaine. Partout au Tibet, de telles formes sont réapparues dans la peinture et l’artisanat, et elles sont toujours très populaires. Elles sont populaires en Chine également, malgré la récente ferveur patriotique et l’hostilité à l’égard des Tibétains (**). Depuis 1980 environ, l’intérêt pour la culture et les traditions tibétaines n’ont cessé de croître en Chine. Le Tibet est vu comme quelque chose d’assez différent, possédant des caractéristiques uniques que la Chine a perdues. L’attachement des Tibétains à des formes traditionnelles d’habillement, de peinture et de style de vie est vu comme digne d’admiration. Beaucoup d’écrivains et d’artistes chinois sont allés au Tibet et en ont tiré leur inspiration, y voyant un exemple de la façon de vivre en harmonie avec la nature. Effectivement, une vision du Tibet, bien plus romantique que celle qu’on en a en Occident, est apparue parmi la population chinoise.

On a aussi assisté à l’efflorescence d’une historiographie tibétaine moderne, incluant des projets d’histoire orale sur la vie rurale, de même que l’enregistrement de proverbes et de chants populaires traditionnels. Il y a eu un grand nombre de récits de vie parmi lesquels on trouve quelques mémoires très intéressants écrits par des femmes tibétaines, lesquelles, bien sûr, sont toujours exclues des chroniques conservatrices traditionnelles ; dans les écoles tibétaines de Dharamsala, les livres d’histoire s’arrêtent au 10e siècle. Et moi, j’ai été attaqué pour avoir dédicacé The Dragon in the Land of Snows à ma femme plutôt qu’au dalaï-lama.

Quant à l’éducation, elle est dispensée en langue locale dans les régions rurales, mais dans les zones urbaines, les écoles ont tendance à recourir au chinois. Au niveau universitaire, les cours de littérature et d’histoire tibétaines sont dispensés en tibétain, mais les autres matières sont enseignées en chinois. Ce n’est pas nécessairement le fait de la politique du gouvernement ; en effet, beaucoup de parents préfèrent donner à leurs enfants une éducation suffisante en chinois, simplement parce que, plus tard cela leur donnera de meilleurs chances de trouver un emploi et aussi parce que la majorité des étudiants tibétains de l’enseignement supérieur – ça représente aujourd’hui quelque 3.000 diplômés chaque année – ont tendance à se rendre dans des universités un peu partout en Chine. Il y a aussi ce qu’on appelle aujourd’hui les « écoles de l’intérieur », à savoir des internats pour des enfants tibétains qui sont recrutés au Tibet et ensuite envoyés dans des écoles éparpillées à travers la Chine – certaines étant situées aussi loin qu’au Liaoning ou au Fujian. La raison invoquée par le gouvernement, c’est qu’il ne peut pas engager sur place assez d’enseignants, ni convaincre des enseignants qualifiés d’un peu partout de venir en Région autonome du Tibet [RAT] ; c’est aussi un moyen pour les provinces côtières plus développées de remplir leurs obligations d’aider les plus pauvres, en finançant la construction de ces écoles sur leur territoire. Cela fait partie d’une tentative pour favoriser un sentiment d’ « unité nationale » et de loyauté vis-à-vis de la Chine. Bien entendu, quelques Tibétains et des étrangers n’y voient qu’une sinistre manœuvre, comparable à la manière dont les Britanniques, les Canadiens et les Australiens ont tenté de christianiser les autochtones en les envoyant dans des internats. L’enseignement dispensé dans les « écoles de l’intérieur » se fait presque intégralement en chinois et il est de très bonne qualité. Mais des étudiants tibétains ont tendance à sortir de ces écoles, en étant beaucoup plus nationalistes : sur leur blog et leur site, ils sont souvent les premiers à récriminer contre le gouvernement chinois pour les avoir privés de leur identité culturelle et de leur langue.

On a assisté à l’émergence d’un nouveau tibétain littéraire standardisé, beaucoup plus proche du langage familier, ainsi qu’à à une simplification de l’écriture – dans l’idée que cela devrait faciliter la communication avec tous ceux qui savent lire et écrire. Mais dans le parler de tous les jours, il a eu aussi l’usage croissant de mots empruntés au chinois. Un doctorant en philosophie d’Oxford a fait une recherche sur le « code alterné » au Tibet où les gens emploient tantôt le tibétain tantôt le chinois en fonction du contexte ; il a aussi trouvé qu’en moyenne 30 à 40 % du vocabulaire des Tibétains de Lhassa sont des emprunts au chinois. En général, comme aujourd’hui moins de Tibétains étudient la langue à un haut niveau, le niveau moyen a baissé. Mais ce serait une grande erreur de penser que la langue est en train de disparaître. En fait, depuis 1985, les publications en langue tibétaine ont été florissantes. Il y a deux nouveaux quotidiens en tibétain, « Le Soir de Lhassa » et « Le Journal du Tibet », et un grand nombre de journaux et de périodiques sont apparus, tant en RAT que dans les autres régions tibétaines. C’est dû en partie au fait que chaque province est obligée d’avoir un journal littéraire et aussi que, dans les territoires [majoritairement] tibétains il doit y avoir des publications en langue tibétaine, en vertu des dispositions constitutionnelles de la RPC sur le droit d’association. Non seulement la RAT, mais aussi le Qinghai et le Yunnan, par exemple, ont ainsi leurs journaux littéraires en tibétain. Jusqu’aux environs de 1985, ils avaient un lectorat nombreux ; ainsi « Littérature du Tibet » était tirée à 10.000 exemplaires, et comme cette publication était bien subventionnée, elle était distribuée gratuitement dans les écoles et les universités, et auprès de quiconque désirait un numéro. Mais les subventions de l’État ont diminué progressivement ou même cessé, et ces revues sont aujourd’hui obligées d’être rentables. « Littérature du Tibet » ne s’imprime plus aujourd’hui qu’à environ 3.000 exemplaires, et les gens doivent payer pour s’en procurer.

Même chose pour les livres : le tarissement des subventions a entraîné une importante hausse des prix, de sorte qu’il est difficile pour les publications en tibétain de rentrer dans leurs frais. Dans les années 90 il y a eu une réelle renaissance de l’édition tibétaine, causée en partie par la réédition de quasiment tous les titres jamais publiés en tibétains depuis le 7e siècle. Cette première vague semble avoir pris fin, et le manque de financement signifie que des écrivains doivent chercher des donateurs ou payer leur publication de leur poche. Par exemple, un romancier écrivant en tibétain doit payer à l’éditeur 10.000 yuans (1.400 $) (***) pour que son livre soit publié ; il peut alors recevoir la moitié des 3.000 exemplaires du tirage et être invité à les vendre lui-même. J’ai vu d’autres cas : ainsi pour ce garçon de la campagne devenu poète, c’est le village qui va se cotiser pour payer les frais d’impression des poèmes ; ailleurs c’est un homme d’affaires local qui sponsorise la publication.

Qu’en est-il de la télévision et de la radio ?

Il y a une programmation de télévision très active en tibétain, mais les gens ont tendance à préférer les émissions chinoises, simplement parce que la production en tibétain se fait à très petite échelle et qu’elle semble être beaucoup plus lourdement contrôlée et censurée que les nouvelles chaînes chinoises qui sont disponibles en abondance. C’est vrai aussi des médias imprimés : aucun des journaux ou magazines en tibétain n’est indépendant ; ils sont tous produits sous l’égide de différents bureaux gouvernementaux. Maintenant que de plus en plus de gens se débrouillent en chinois, ils ont beaucoup plus de choix de lecture et se tournent vers l’énorme variété des magazines chinois. Jusqu’à un certain point, le choix des langues que les gens ont à ce jour est responsable du déclin du lectorat des publications en tibétain.

Traduit de l’anglais par André Lacroix août 2015

(*) Alai, Red Poppies, A novel of Tibet. Translated from the Chinese by Howard Goldblatt and Sylvia Li-chun Lin. Boston, New York : Houghton Mifflin, 2002. York, NY and London, UK : Routledge, 2003. La traduction française à partir de la traduction anglaise ( !), due à Aline Weill, a été publiée en 2010 chez l’éditeur Philippe Picquier sous le titre Les pavots rouges (Note du traducteur). (**) Tsering Shakya fait allusion aux réactions de l’opinion publique chinoise aux émeutes organisées à Lhassa et dans différentes autres régions tibétaines ainsi qu’aux actions à l’étranger contre les Jeux Olympiques de Pékin (NDT). (***) Aujourd’hui, 10.000 yuans valent plus de 1.600 $ (NDT).


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