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Suite à la conférence sur le Tibet au "Centre d’Information Tiers Monde" tenue à Luxembourg-ville le 24 juin 2015.

mercredi 10 juin 2015, par Albert Ettinger


Suite à la conférence sur le Tibet au "Centre d’Information Tiers Monde" tenue à Luxembourg-ville le 24 juin 2015.

Cette conférence a été donnée par Albert Ettinger (auteur de : ") devant un public nombreux et intéressé dont une demi-douzaine d’"Amis du Tibet". Un participant (ainsi que d’autres personnes présentes) s’est montré particulèrement outré quant aux propos tenus par Monsieur Ettinger, au point d’avoir envoyé aux organisateurs une lettre énonçant son courroux.

Voici la réponse du conférencier, Monsieur Ettinger :

 Monsieur,

Je me permets de répondre aux reproches que vous avez adressés à M. Decker des « Amis du Monde diplomatique » et aux responsables du CITIM [Centre d’Information Tiers-Monde], qui ont modéré ma conférence du 24 juin 2015, ou ont permis qu’elle se tienne dans leurs locaux à Luxembourg-ville.

Pourquoi vous en êtes-vous pris à eux, au lieu de vous adresser directement à moi ? Serait-ce pour tenter d’imposer une censure à l’encontre d’idées et d’écrits qui vous déplaisent ? Pourtant, vous dites être un adepte d’une religion qui se prétend tolérante.

Comme la plupart des « Amis du Tibet », voire des Occidentaux en manque d’informations réelles et concrètes, vous parlez tout d’abord de «  l’éradication de la culture et de la langue tibétaines au Tibet chinois  », culture et langue qui, d’après vous, seraient « seulement préservées par les exilés tibétains ».

Voici ce qu’en dit Françoise Robin, chercheuse et enseignante à l’INALCO : «  Il faut en outre souligner que, depuis le milieu des années 1980, la création artistique et intellectuelle (littérature, musique, peinture, sculpture et, depuis peu, cinéma) est plus vivace au Tibet qu’en exil. » Et elle observe au Tibet chinois « l’éclosion de formes culturelles et artistiques à la fois issues de la tradition et inscrites dans le contemporain », tandis que les exilés « se sont astreints à l’idéal officiel de préservation culturelle, qui voit en toute création ‘moderne’ trahison et sinisation. » (Françoise Robin : Clichés tibétains, pp. 128-129)

En ce qui concerne la langue, « en Région autonome du Tibet (RAT) […] le tibétain est la langue d’enseignement en primaire ». Hors de la région autonome, «  l’enseignement peut se dérouler en tibétain si les Tibétains sont localement majoritaires ». Au niveau du secondaire, « le tibétain est la langue principale d’enseignement dans quelques établissements, dits ‘des nationalités’, qui se trouvent dans les provinces du Qinghai, du Gansu et du Sichuan.  » (Ibid., p. 139 et 141)

Comparons, si vous le voulez bien, la situation de l’alsacien en France, du kurde en Turquie ou du hawaiien à Hawaii !

Ceci pour les deux clichés les plus répandus à propos de la Région Autonome du Tibet par lesquels vous commencez votre complainte.

Mais vous allez plus loin en pointant du doigt «  l’incompétence du conférencier montrant l’une des divinités courroucées du bouddhisme tibétain pour en déduire qu’il s’agit d’une religion sanguinaire, tandis que les attributs terrifiants de ces divinités symbolisent tout simplement la destruction de l’égo et des passions négatives (avidité, colère, etc.) qui empêchent de progresser spirituellement » ?

Tout ne serait donc que symbole ? Même le classique de la tibétologie européenne qu’est Rolf A. Stein en doute fortement puisqu’il écrit, à propos des lamas adeptes du tantrisme : « Ils tenaient (…) à présenter, au non-initié et au peuple surtout, une interprétation symbolique des gestes rituels qui, pris à la lettre, devaient choquer la morale commune. » Qualifier les doctrines et rites du lamaisme de purement « symboliques » serait donc une vieille tactique pour éviter de heurter les sentiments de décence des laïques et, de nos jours, des Occidentaux.

Voici en tout cas quelques exemples d’autres auteurs (d’après vous, également incompétents ?) qui traitent du côté terrifiant du lamaïsme et surtout de l’extrême cruauté de la société dont ce lamaïsme fut la légitimation et le fondement idéologique :

Alexandra David-Néel, que j’ai citée lors de ma conférence et qui écrit : « mais le lamaïsme est une religion terrifique, on y jongle avec des crânes, il n’y est question que de choses macabres.  » (David-Néel : Journal de voyage, 1904-1917, p. 200) Kongpo Lama Tsöndrü, qui fait méditer ses adeptes : « Ô horreur ! […] Si, à cause de la force énorme des actions négatives … je tombais dans le précipice des basses sphères terrifiantes, comment pourrais-je supporter leurs souffrances ?  » Il faut savoir que les pires punitions attendent ceux qui manquent de respect envers leur gourou, comme le dit le kalashakra tantra : « dans cette vie vont apparaitre maladie, démons, mort prématurée, etc. ; dans les vies ultérieures, j’errerai à l’infini dans les basses sphères », car «  il n’y a rien qui puisse engendrer un fruit karmique plus grave. Autant de moments de colère qui surgissent en moi envers mon maitre spirituel, autant d’ères devrai-je passer dans les enfers.  » Après une description très détaillée des seize ( !) enfers bouddhistes, il continue : «  Tellement insupportables sont les fortes souffrances des êtres dans les enfers ! Par surcroit, on est obligé de les éprouver non pas pendant un court moment, mais pendant d’innombrables millénaires. Si, en face de cet enseignement, tu n’éprouves pas de l’effroi et de la terreur – ton esprit ne doit-il pas être de pierre ou de quelque chose de similaire ? » Ces éternités dans les enfers ou dans le domaine des « démons affamés » seront d’ailleurs le lot de l’immense majorité des humains dans leurs vies futures, selon le même gourou tibétain : « Notre protecteur et maître n’a-t-il pas enseigné cette doctrine infaillible et vraie disant que ceux qui migrent en descendant dans les basses sphères sont aussi nombreux que les particules de poussière de la vaste terre, tandis que ceux qui migrent en montant vers les sphères bienheureuses ne sont pas plus nombreux que les poussières qui restent collées à un ongle.  » (Kongpo Lama Jesche Tsöndrü : Les élixirs de l’illumination.)

Le « pèlerin bouddhiste » Tsybikov qui parle, lui, du côté terrifiant du régime politique et social instauré et défendu par les lamas : « Quelles que soient les lois régissant le pays, la justice au Tibet est assez illusoire car la concussion établie depuis des siècles a fait de la quantité de pots-de-vin distribués sa mesure… La peine la plus cruelle est appliquée pour les vols qui sont commis, comme partout dans le monde, par la partie la plus pauvre de la population. On peut voir quotidiennement à Lhassa les victimes de cette passion pour le bien d’autrui, les doigts ou le nez coupés, ou même aveuglées, passant leur temps à demander l’aumône. Sont ensuite courants les châtiments suivants : le port à vie de petites cangues rondes autour du cou, de fers aux pieds, l’exil dans les confins du pays et l’esclavage auprès de princes ou de gouverneurs de districts. La peine suprême est bien entendu la condamnation à mort qui est pratiquée par la noyade dans une rivière (à Lhassa) ou la précipitation depuis un roc (à Shigatse). Des témoins nous ont décrit le tableau effrayant de l’exposition au bazar de condamnés à mort enfermés dans des cages et le supplice lui-même de la noyade pour lequel on attache au cou du criminel une lourde pierre. » (Tsybikov : Un pélerin bouddhiste au Tibet, p. 168)

Ekai Kawaguchi, qui souligne : “Tortures are carried to the extreme of diabolical ingenuity. They are such as one might expect in hell”, montrant ainsi la relation qui existait entre la religion (les enfers bouddhistes) et la triste réalité sociale. À propos du châtiment le plus répandu, la flagellation, il écrit : “In nine cases out of ten the victims of this corporal punishment fall ill” ; il traita lui-même plusieurs “persons who, as the result of flogging, were bleeding internally. The wounds caused by the flogging are shocking to see”… (Kawaguchi : Three Years in Tibet, p. 99). Le même auteur bouddhiste admet d’ailleurs que les écrits tantriques des “bonnets rouges” sont gardés secret, y compris par lui-même, “for they are too full of obscene passages to allow of their being read by the many”, et que “they proved to be too pernicious even for such a corrupt country as Tibet.” (p. 107)

Ces quatre témoins directs d’un Tibet hautement culturel sont sans doute plus au fait de la société tibétaine que vous et moi pour y avoir séjourné pendant plusieurs années.

Quant à l’argument des « monastères rasés » sous les ordres de la Chine communiste, vous semblez perdre de vue que le pillage et la destruction des monastères a été une vénérable tradition tibétaine et bouddhiste.

Vous êtes vous rappelé du monastère Kagyupa de Drigung Thil, détruit par les Sakyapa en 1290 ? Ou avez-vous songé au monastère que les Karma-Kagyüpa avaient construit près de Lhassa en 1480 avant qu’il ne soit incendié et détruit par les Gelugpa (qui en plus tentèrent d’y tuer le septième Karmapa) ? Le monastère Tselpa-Kagyüpa de Gungthang, détruit en 1546, vous est-il venu à l’esprit ? Parmi les monastères détruits, avez-vous aussi comptabilisé le grand temple des Talung-Kagyüpa, incendié l’année suivante (en 1547) ? Vous vous êtes sûrement souvenu des monastères de Drepung et de Sera que le seigneur de la province du Tsang, lui aussi bouddhiste, attaqua en 1618, tuant la plupart de leurs moines ? Peut-être vous êtes-vous rappelé des monastères Gelugpa du Kham, détruits au milieu des années 1630 par les troupes du prince de Beri à l’instigation du seigneur du Tsang ? Et de Gushri Khan, l’allié des Gelugpa, qui commença par attaquer les monastères des Karma-Kagyüpa au Kham avant de se tourner en 1641 vers Lhassa et de prendre Shigatse ? Vous êtes-vous rappelé Tsurp´hu, le siège principal des Karma-Kagyüpa près de Lhassa, qui fut alors pillé ?

Vous ne comptabilisez probablement pas les monastères de la secte mineure des Djonangpa, puisqu’ils ne furent pas détruits, mais seulement confisqués par les « inquisiteurs » Gelugpa (c’est l’historien Deshayes qui les appelle ainsi) ? Par contre, les monastères Nyingmapa, pillés au début du 18e siècle par les Tsoungares, grands alliés des Gelugpa, devraient faire partie de votre bilan, tout comme Tashilhunpo, saccagé en 1791 par les Gurkhas népalais conduits par des hommes du Sharmapa. À la fin de la même année, il y eut d’ailleurs aussi la saisie par les Gelugpa, de tous les monastères des Karma-Kagyüpa et l’occupation de leur siege de Yangpatchen.

Ce sont là d’assez vieilles histoires, j’en conviens.

Mais qu’en est-il du célèbre monastère de Tengyeling rasé par les troupes du 13e dalaï-lama ? Ou du monastère de Loseling, partie intégrante de Drepung, qui fut attaqué et assiégé par 3000 soldats du dalaï-lama en 1921 ? Vous devez vous rappeler que, en 1947 encore, l’armée de Lhassa s’est livrée à une guerre civile avec les moines du monastère de Sera. Le régent de l’époque fit bombarder Sera Che par son artillerie et raser le monastère de Reting.

Il semble donc que le pillage ou la destruction de monastères soit une vénérable tradition tibétaine et bouddhiste. Les « Chinois communistes » ont-ils réactualisé cette tradition tibétaine et bouddhiste de pillage et de destruction ? Pas nécessairement puisque la disparition de la grande majorité des 2.500 monastères du Tibet dans les années 1959-1962 fut une conséquence quasi immédiate de la réforme agraire. Celle-ci, en distribuant la terre aux serfs et aux vilains, a enlevé à ces monastères leur base économique. Il ne faut pas oublier que les moines bouddhistes comptaient parmi les plus grands propriétaires fonciers du Tibet. Les destructions survenues au cours de la « Révolution Culturelle » qu’on invoque souvent pour prouver une volonté chinoise de détruire la culture tibétaine ont été le fait de « gardes rouges », en grande majorité… tibétains.

Cher Monsieur, que vous n’ayez supporté d’écouter mes propos « qui ridiculisaient la culture et la religion tibétaines en citant ce qu’en disaient David-Néel ou le moine japonais Kawaguchi » et que vous ayez quitté la salle en protestant n’a rien pour m’étonner. Je suis habitué à ce genre de réactions de la part du public européen qui, faute de temps (j’ose l’espérer ainsi !) et d’esprit critique, ingurgite sans broncher les savoureuses fadaises de son bien-aimé Dalaï, elles-mêmes dictées par une volonté géo-politique qui semble le dépasser (restons poli). Je me souviens qu’après votre départ de la conférence, une dame assez hystérique s’est efforcée de me décrédibiliser en me reprochant de publier chez un éditeur "extrémiste de droite et de gauche, et en plus antisémite" et d’écrire sur le "site chinois"(sic !) tibetdoc.eu, où j’aurais attaqué l’irréprochable Frédéric Lenoir ! En plus, j’aurais falsifié ou biaisé le contenu de la biographie de Tashi Tsering en citant sa critique de l’ancienne société au lieu de celle, beaucoup plus soutenue et importante selon elle, des "Chinois qui l’ont fait jeter en prison", suivant en cela le mauvais exemple de mon ami André Lacroix qui d’ailleurs ne serait "que le traducteur du livre de Melvin Goldstein », etc. Le public n’a pas apprécié ces attaques personnelles et je n’ai pas manqué de lui répondre, ce que je me permets aussi à votre égard.

Bien à vous,

Albert Ettinger, auteur de : “FREIES TIBET ? Staat, Gesellschaft und Ideologie im real existierenden Lamaismus”, éditions Zambon de Francfort et de : "Kampf um Tibet. Geschichte, Hintergründe und Perspektiven eines internationalen Konflikts, Frankfurt a. M., Zambon Verlag, 2015”

Ouvrages cités :

« Clichés tibétains, idées reçues sur le toit du monde  », sous la direction de Françoise Robin, éd. Du Cavalier bleu

« Journal de voyage », Alexandra David-Néel, éd. Seuil, livre de poche

« Les élixirs de l’illumination  », Kongpo Lama Jesche Tsöndrü

« Un pélerin bouddhiste au Tibet  », Tsybikov, éd. Peuples du monde

« Three Years in Tibet “, Kawaguchi, éd. Bibliotheca Himalayica

« Mon combat pour un Tibet moderne », récit de vie de Tashi Tsering, Traduit en français par André Lacroix, éd. Golias

« The Struggle for Modern Tibet : The Autobiography oh Tashi Tsering », Melvyn C. Goldstein, William R. Siebenschuh, Tashi Tsering (Paperback)


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