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RÉACTION AU LIVRE Immolations au Tibet. La Honte du monde de Tsering Woeser

Préface de Robert Badinter, Couverture d’Ai Weiwei, Indigènes éditions, 2013

mercredi 8 avril 2015


RÉACTION AU LIVRE Immolations au Tibet. La Honte du monde de Tsering Woeser, Préface de Robert Badinter, Couverture d’Ai Weiwei, Indigènes éditions, 2013

Quand on referme ce petit livre de 48 pages, impossible d’échapper à un sentiment de tristesse en pensant à ces quelque 125 Tibétains qui ont choisi de s’immoler par le feu. N’y aurait-il qu’un cas, ce serait encore un de trop. Mon propos n’est évidemment pas de banaliser cette vague tragique, mais de tenter de la contextualiser et de dépassionner la question, ce que manifestement la poétesse Tsering Woeser ne fait pas, sous le coup d’une émotion compréhensible.

Il n’est pas non plus dans mon intention d’innocenter les Chinois. S’ils sont parfaitement fondés de combattre les forces centrifuges qui instrumentalisent le bouddhisme à des fins politiques, cela ne les autorise pas à sévir sans nuance ni surtout à calomnier les Tibétains ayant choisi de s’immoler (p. 34 et ss.). De telles pratiques n’honorent pas la République de Chine.

Cela étant dit, il est permis de n’être pas d’accord avec nombre d’affirmations de Mme Woeser.

Dès la p. 9, elle parle des « émeutes de mars 2008 au cours desquelles de très nombreux Tibétains ont été tués, arrêtés, condamnés ou enlevés. » Mais que s’est-il passé au juste le 14 mars ? Ce sont des Tibétains qui ont attaqué sauvagement, à coup de barres de fer et de couteaux, des Han et des Hui, provoquant la mort d’une vingtaine de personnes. Les journalistes et touristes occidentaux présents sur place en ont témoigné unanimement, avant que mystérieusement ces informations ne disparaissent des écrans radars des agences de presse occidentales pour faire place à de larges reportages sur la répression chinoise (voir l’article bien documenté de Peter Franssen, sur le site www.tibetdoc.eu, rubrique : Conflits ; sous-rubrique : Incident mars 2008). Que la répression ait été disproportionnée, c’est sûrement vrai (c’est aussi ce qu’on a reproché à George Bush père après les émeutes de Los Angeles en 1992), mais de là, comme le fait Mme Woeser à parler du « Tibet : source de la non-violence » (p. 44), il y a une marge difficile à franchir.

On ne peut pas, comme le fait Mme Woeser, écarter d’un revers de la main la thèse avancée par les autorités chinoises du « complot organisé, prémédité et méthodique » (p. 34). Le 10 mars 2008, en effet, une marche était partie de l’Inde vers le Tibet, organisée par le « Tibetan People’s Uprising Movement » : comment traduire uprising autrement que par soulèvement ? (plus de détails dans Tibet : Un appel à l’esprit critique d’Elisabeth Martens sur le site www.modialisation.ca du 18/04/2008). Ce mouvement avait d’ailleurs des relais un peu partout dans le monde : Daniel Cohn-Bendit estimait qu’il fallait profiter de la perspective des Jeux Olympiques de Pékin pour « foutre le bordel ».

Difficile de suivre Tsering Woeser lorsqu’elle déplore que « les immolations de Tibétains aient été l’une des informations les moins rapportées au monde » (p. 41). Il suffit de taper sur Google : « opinion occidentale et immolations au Tibet » pour voir apparaître une cohorte d’articles ayant pour origine Le Monde, Le Figaro, Huffington Post, Le Point, Le Nouvel Observateur, Marianne, L’Express, etc., etc. : l’opinion occidentale est largement au fait des immolations au Tibet. En revanche, qui sait dans nos pays que des milliers de paysans indiens, étranglés par Monsanto, se sont suicidés ? Plus près de chez nous et même au sein de l’Union européenne, sept Bulgares, désespérés par leur situation sociale, se sont immolés en 2013 : qui le sait ? Suite à l’immolation à Lhassa, le 27 mai 2012, de « deux (*) ouvriers tibétains non originaires de la capitale », Mme Woeser nous dit que Lhassa est devenue « comme un ghetto au temps des nazis » (p. 37), fermée aux Tibétains et réservée aux Chinois « comme s’ils se promenaient dans un vulgaire parc d’attractions » (p. 40). Tout ce qui est excessif est insignifiant : si une telle accusation était fondée, comment aurions-nous pu voir et photographier, en décembre 2012, des centaines et des centaines de pèlerins tibétains faisant le tour du Barkhor et des dizaines et des dizaines se prosternant pendant des heures devant le Jokhang ? « Déjà, avant 2008, écrit-elle p. 19 sans autre précision, un journaliste occidental en visite au Tibet avait écrit : ‘La terreur des Tibétains est palpable’. » Comment se fait-il alors que nous ayons pu, en août 2009, discuter tout à fait librement avec des Tibétains dans la rue, que ce soit en RAT (Région autonome du Tibet) ou dans les provinces limitrophes (Qinghai, Gansu, Sichuan, Yunnan) ? Mme Woeser nous signale aussi (dernière page) que son livre, entamé à Pékin, a été achevé à Lhassa le 31 août 2013 : cela prouve au moins que Lhassa ne lui était pas interdite…

« Aucun des Tibétains à s’être immolé à ce jour ne l’a fait par intérêt personnel », note Mme Woeser à la p. 14. Elle a entièrement raison, mais la pureté des intentions et la volonté de ne pas agresser autrui suffisent-elles à justifier l’auto-immolation comme moyen de protestation ? Ce point semble acquis aux yeux de Mme Woeser ; il est pourtant loin de faire l’unanimité dans le monde bouddhiste. Pour le moine Gyalton, vice-président du l’Association Bouddhiste de la Province du Sichuan, "le suicide constitue une grave déviance de la foi bouddhiste (...) » (d’après China.org.cn). Cet avis est partagé par l’un des principaux moines exilés, le karmapa-lama, qui a invité publiquement les Tibétains de Chine à ne pas s’immoler par le feu (voir L’Express du 10/11/2011). Si, d’après Mme Woeser, le dalaï-lama a « incité, à maintes reprises, les Tibétains à cesser de s’immoler » (p. 33), force est de constater qu’il a singulièrement manqué de conviction. Comme le dit Robert Barnett, qui n’est pourtant pas tendre pour la Chine, « si le dalaï-lama demandait lui-même l’arrêt des immolations, son appel pourrait être suivi » (Le Soir, 13/12/2012)… Parmi les griefs formulés à l’égard du pouvoir, Mme Woeser cite l’obligation imposée aux moines de suivre un « enseignement du patriotisme » (p. 17). On imagine sans peine que ces cours de patriotisme ne doivent pas être des modèles de pédagogie et de psychologie, et qu’ils méritent en cela d’être contestés, mais si les autorités ont cru bon de les imposer, n’est-ce pas parce que nombre de monastères étaient devenus des foyers d’émeutes, comme l’ont montré deux chercheurs américains, Enze Han et Christopher Paik (in The China Quarterly) ?

Mme Woeser accuse aussi les Chinois d’« atteintes à l’environnement du haut plateau tibétain ». Mais c’est oublier que l’accroissement démographique (nul sous l’Ancien Régime où sévissait une effroyable mortalité infantile !), conjugué à la raréfaction des pâturages due au réchauffement climatique ont rendu nécessaire le regroupement de familles entières dans des villages et imposé à nombre de pasteurs une diversification de leurs moyens de subsistance. N’est-ce pas un procès d’intention que de voir dans cette politique une volonté de priver les habitants « de leur dignité et de leur mémoire » (p. 17-18) ? P. 25, Mme Woeser mentionne une collégienne qui « s’est immolée pour protester contre la politique éducative qui institue ‘le chinois comme langue principale, et le tibétain comme langue auxiliaire’. » Pauvre jeune fille à qui on a monté la tête au lieu de lui faire comprendre que si elle était née soixante ans plus tôt, elle serait à coup sûr restée analphabète ! Comme d’autres adolescents de par le monde, fanatisés par un discours fondamentaliste, elle n’a pas pu réaliser la chance qu’elle avait d’aller à l’école et elle a payé de sa vie un discours irresponsable, trop souvent tenu par de vieux exilés ou de vénérables moines ! « Mourir pour des idées : D’accord mais de mort lente ! », disait Brassens. Quant aux menaces pesant sur la langue tibétaine, elles sont largement exagérées, même si, comme toute langue minoritaire, elle aura toujours à se défendre… et elle le fait très bien, jouissant du double atout d’être une langue écrite et d’être enseignée à l’école.

Mme Woeser signale encore que « dans leurs dernières paroles, dix immolés revendiquent clairement l’indépendance du Tibet » (p. 26). Pauvres gens, pauvres jeunes gens ‒ « la moyenne d’âge étant de 26 ans » (p. 12) ‒ devant qui on a fait miroiter ce fantasme ! Même si le dalaï-lama arrive à brouiller les cartes devant l’opinion internationale en ne parlant plus que d’ « autonomie poussée au sein de la Chine » ou de « voie médiane » , il lui est difficile de faire croire à ses adeptes qu’il ne revendique plus l’indépendance du Tibet alors que lui et son entourage n’ont cessé d’accuser les Chinois d’être des envahisseurs et des génocidaires. Quelle tristesse devant ce gâchis humain !

Quelle tristesse aussi de voir Robert Badinter, un homme qu’on a tant aimé – et qui n’a sans doute jamais mis les pieds au Tibet ‒, recopier les pires lieux communs (« éradication des coutumes et de la langue », « génocide culturel », etc.) dans une préface qu’aurait tout aussi bien pu écrire Robert Ménard…

André Lacroix 8 avril 2015


(*) D’après notre guide tibétain qui nous a accompagnés en décembre 2012, ils étaient trois : un adolescent qui est mort de ses brûlures et deux adultes qui ont été sauvés et puis emprisonnés. Sur la concentration des immolations en dehors de la RAT (parfaitement illustrée par la carte reproduite p. 5), voir mon article Des immolations par le feu de quelques dizaines de moines du 13/10/2013.


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