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Quelques remarques supplémentaires sur la « Chronologie historique détaillée du Tibet » de la « Campagne Internationale » pour le Dalaï-lama

lundi 1er décembre 2014


Quelques remarques supplémentaires sur la « Chronologie historique détaillée du Tibet » de la « Campagne Internationale » pour le Dalaï-lama

Par Albert Ettinger, auteur de : Freies Tibet ? Staat, Gesellschaft und Ideologie im real existierenden Lamaismus, Frankfurt a. M., Zambon Verlag, 2014 et de : Kampf um Tibet. Geschichte, Hintergründe und Perspektiven eines internationalen Konflikts, Frankfurt a. M., Zambon Verlag (à paraître)

Le site de la « Campagne Internationale pour le Tibet » recèle une « chronologie historique détaillée du Tibet » (http://www.savetibet.fr/2009/12/ chronologie-historique-detaillee-du-tibet/) dont nous avons déjà commenté une partie dans un premier article. Nous allons poursuivre ici nos commentaires pour corriger et compléter cette « chronologie » qui n’est qu’une pure œuvre de propagande, et nous commençons avec l’année qui, en Europe, amène la fin de la « Grande Guerre ». La « chronologie » nous apprend :

1917-1918 : guerre frontalière sino-tibétaine ; victoire tibétaine et signature de l’accord de Rongbatsa plaçant la frontière sino-tibétaine sur le cours du Dritchou (Drichu) – Yangtse en chinois.

À retenir donc, en dépit du pacifisme généralement affiché par les lamas : les troupes de Lhassa combattaient pour conquérir des territoires chinois. Pour cela ils bénéficiaient du soutien britannique. A. David-Néel écrit : « Le consul anglais à Tatsienlou soutenait les Tibétains. Il allait – paraît-il – passer leurs troupes en revue à Chiamdo. C’était pourtant la Grande Guerre n°1 ; les Chinois avaient pris le parti des Alliés et leur fournissaient des travailleurs. L’appui prêté à leurs adversaires était de nature à les étonner. » (À l’ouest barbare de la vaste Chine, dans : Grand Tibet et vaste Chine, p. 776-777) Deshayes, pourtant co-auteur de cette « Chronologie » du site « savetibet », confirme lui- même dans son livre : « les fusils étaient britanniques ou japonais ( !), les ordres ont été donnés en anglais ». Il pousse même les confidences jusqu’à reconnaître des crimes de guerre tibétains : « Mais, à l’ombre du modernisme, la barbarie des temps anciens est tapie », car la plupart « des prisonniers de guerre chinois » sont « noyés par groupes de plusieurs dizaines d’hommes », et « ceux qui parviennent à Lhassa vivent un calvaire. » Ils sont forcés de « défiler derrière les cadavres démembrés des soldats chinois morts en route. » (Histoire du Tibet, p. 278)

Une petite remarque encore : Les auteurs ne savent pas grand-chose de la Chine. Yangtsé (ou plutôt Yang-tsé-kiang) n’est pas le nom chinois du Drichu, mais seulement de son cours inférieur. En chinois, le fleuve s’appelle Cháng Jiāng. Ce sont les colonisateurs européens à Shanghai qui sont à l’origine de ce malentendu.

1922 : ouverture de la ligne télégraphique Lhassa – Calcutta (alors capitale de l’Inde britannique).

… d’une ligne donc qui permet la communication directe du 13e Dalaï Lama avec le vice-roi des Indes britanniques, Lord Reading. On aurait pu mentionner, comme le fait d’ailleurs Deshayes dans son Histoire du Tibet (p. 284), qu’un sujet britannique proche de Bell (le « Political Officer » britannique à la tête du Sikkim chargé des relations de l’Empire avec Lhassa), le Sikkimais Ladenla, devient le chef de la nouvelle police de Lhassa, et que les Britanniques envoient conseillers militaires, armes, munitions, uniformes et casques coloniaux (et même des cornemuses !) pour former une armée « moderne » pouvant combattre la Chine. La « militarisation » du régime absorbe « une partie croissante des revenus fiscaux. » (Deshayes, pp. 282, 283)

À noter à ce propos la grossièreté des mensonges que le 14e Dalaï Lama a l’habitude de raconter aux Occidentaux, ignorants et crédules, qui forment son public habituel. Ainsi, dans son allocution du 26 juin 1989 à San José, Costa Rica, il affirme : « Mon pays, le Tibet, vivait dans la paix et l’harmonie ; notre peuple n’avait jamais vu de forces de police ni d’armée modernes avant l’invasion chinoise. » (Voir : Pierre-Antoine Donnet, Tibet mort ou vif, Paris, Gallimard, 1992, p. 33) Les auteurs de cette « chronologie » de propagande ont surtout oublié de mentionner la fuite, le 26 décembre 1923, du plus haut dignitaire religieux du Tibet : le Panchen Lama doit se réfugier en Chine parce qu’il sent sa vie menacée par son très saint confrère de Lhassa.

1924 : émission des monnaies suivant les procédés mécanisés (équipement importé du Royaume-Uni).

La prérogative de la frappe est considérée généralement comme étant une marque d’un État souverain. Voilà la raison pourquoi on en parle ici. L’origine de l’équipement montre déjà qu’il s’agissait d’une idée britannique : Sir Charles Bell voulait ainsi faire miroiter aux yeux du monde l’existence d’un Tibet indépendant. Pourtant, le système féodal fonctionnait sur la base de corvées et de redevances en nature, rendant l’économe monétaire insignifiante ; le « gouvernement » lamaïste ne disposait pas du métal nécessaire pour la frappe de pièces en argent et devait importer du cuivre… britannique. Les pièces, et à plus forte raison les billets (imprimés un à un, à la main, sur du papier fabriqué à la main !) n’étaient guère acceptés par les marchands. Les Allemands qui passèrent trois mois à Lhassa début 1939 n’y voyaient d’ailleurs que des roupies anglo-indiennes.

La même chose vaut pour l’émission de timbres-poste tibétains : il s’agit encore d’une modernisation de façade ou de vitrine. Les timbres étaient inutiles puisque Lhassa ne faisait pas partie de l’Union Postale Internationale et n’avait pas de service postal digne de ce nom (et une population analphabète à 95%).

1925 : opposition du clergé conservateur : le Dalaï Lama suspend ses réformes ; rupture avec la Grande-Bretagne.

Les auteurs de la « Chronologie » laissent planer le mystère total sur les raisons de ce revirement qui d’ailleurs n’est pas une rupture définitive. Une des raisons en est le comportement d’un favori du 13e Dalaï Lama, Tsarong, commandant en chef de l’armée et très proche des Britanniques. Celui-ci, pour avoir puni un soldat en lui faisant couper une jambe (le pauvre bougre en meurt), est démis de son poste sur demande d’un haut dignitaire religieux opposé à la « militarisation du pays ». (C’est ce que la « chronologie » appelle « réformes ».) Cela réveille parmi les officiers des velléités de putsch et d’attentat qui inquiètent le Dalaï Lama et derrière lesquelles il soupçonne les Britanniques. Le 13e tente désormais d’affaiblir l’armée tout en renforçant sa loyauté. Ainsi, il nomme à sa tête Namgyal, un de ses neveux et « opiomane » notoire. (Deshayes, p. 286)

Autre fait qu’on a pris soin d’omettre pour des raisons évidentes : des « délégués tibétains participent aux réunions préparatoires à la révision de la Constitution (de la République de Chine) en 1931. Le Panchen Lama en personne siège à la tribune d’honneur … » (Deshayes, p. 290)

1932 : guerre frontalière sino-tibétaine ; défaite des Tibétains : la frontière est désormais fixée sur le Dzatchou (Dzachu) ou Mékong.

À noter dans ce contexte qu’en septembre 1931, les Japonais occupent la Manchourie ; le 29 janvier 1932, Shanghai est bombardée par l’aviation nipponne, faisant 18.000 morts et 240.000 de sans-abri. L’agression japonaise fait donc de Lhassa, qui guerroie contre la Chine, un allié pour le moins objectif des criminels de guerre japonais.

17 déc. 1933 : décès du XIIIème Dalaï Lama Thouptèn Gyatso.

La « chronologie » ne souffle mot sur les combats pour sa succession et les troubles qui s’en suivent. Les cinq prochains mois voient la destitution, la flagellation, l’emprisonnement et finalement l’exil de Kumbela, un ancien favori du 13e Dalaï Lama ; ils voient la rébellion armée de Pandatsang Tobyé dans l’Est et le conflit avec la famille Pandatsang à Lhassa, fusillade comprise ; ils voient les intrigues et la tentative de coup d’État de Lungshar, l’emprisonnement de celui-ci et son châtiment public (il est puni d’ « énucléation », i. e. on lui arrache les yeux).

6 juillet 1935 : naissance de l’actuel Dalaï Lama, le XIVème, à Taktser, près de Kumbum dans l’Amdo.

La « chronologie » omet de préciser que le village de Taktser se situe dans une région multi-ethnique qui n’a jamais fait partie du « Tibet politique », mais était administrée depuis des siècles par la Chine. L’« Amdo » dont parlent les auteurs n’existe pas en 1935. Le petit garçon « reconnu » comme étant le 14e Dalaï Lama est né sur territoire chinois et de ce fait, il est de nationalité chinoise. De surcroît, sa langue maternelle est le chinois : Tandis que sa mère comprend le dialecte tibétain local, tout en ignorant complètement celui de Lhassa, le futur Dalaï Lama ne parle ni ne comprend le tibétain, ainsi qu’en témoigne le premier « Occidental » qui le rencontre au monastère de Kumbum, le jésuite allemand Matthias Hermanns.

1936 : reprise des relations avec la Grande-Bretagne ; une mission de l’Inde britannique ouvre à Lhassa. Sir Basil Gould, Political Officer du Sikkim se rend à Lhassa.

L’invasion de la Chine par le Japon impérial et même la Deuxième Guerre Mondiale ne figurent pas dans cette « chronologie ». Ce sont apparemment des évènements mineurs qui ne méritent pas d’être mentionnés. On évite ainsi de parler :

- du refus de Lhassa de laisser passer le ravitaillement allié destiné aux troupes chinoises résistant à l’envahisseur nippon,
- de sa « neutralité » bienveillante et des sympathies de ses dirigeants pour l’Empire du Soleil Levant sur fond d’une « foi bouddhiste commune »,
- de la visite officielle et de l’accueil plus qu’amical d’une délégation SS, qui au début de 1939 séjourne pendant trois mois dans la ville « interdite ».

25 novembre 1939 : neuf membres d’une délégation du gouvernement Guomindang (Kuomintang) de la Chine nationaliste arrivent et s’installent à Lhassa.

Encore un petit oubli à signaler : à partir de 1939, le régent Djampel Yéshé, plus connu sous le nom de Réting Rinpoché, tient seul les rênes du pouvoir après avoir évincé le « kaleun Trimeun, dont la santé mentale est chancelante ». Il utilise son pouvoir surtout pour amasser une fortune colossale. Son avidité, sa vie de débauche et son favoritisme sont notoires. Ainsi, il refuse de nommer le gouverneur de la province de Hor, Kyunggram, à une importante fonction gouvernementale, lui préférant le père de Phünkang Jetrunglas, son amant « officiel ». Pour avoir osé critiquer en public l’avidité de ce « maître tout-puissant aux mœurs dissolues » (Deshayes, p. 307), Kyunggram est arrêté, torturé et par la suite « complètement anéanti », ainsi que sa famille. Autre exemple : Réting destitue et humilie publiquement Kheme, un haut fonctionnaire qui a osé lui refuser des fonds publics qu’il veut utiliser pour ses affaires privées, et le remplace par Cogtray, dont l’épouse est une de ses maîtresses.

La « chronologie » ne mentionne même pas le nom de ce tulku (le mot tibétain désignant un haut lama réincarné) faiseur de miracles, très vénéré en son temps, et qui fut de surcroît le Premier tuteur du 14e Dalaï Lama.

1940 : intronisation de l’actuel Dalaï Lama Tenzin Gyatso.

La « chronologie » ne mentionne pas non plus l’arrivée à Lhassa, en 1945, de Heinrich Harrer et Peter Aufschnaiter. Pourtant, le livre de Harrer où il raconte son séjour au pays des Lamas (Sept ans au Tibet. Ma vie à la cour du Dalaï Lama) est un bestseller international, et le film que Jean-Jacques Annaud en a tiré a fait couler beaucoup d’encre. Harrer, un nazi autrichien de la première heure, membre à la fois du parti nazi, de la SA et des SS (ainsi que du « Nationalsozialistischer Lehrerbund » etc.), s’était échappé d’un camp de prisonniers britannique avec l’intention de rejoindre les lignes japonaises en Birmanie ou en Chine. Son but : continuer de se battre pour son « Reich » et son « Führer ». Il passe par le Tibet pour éviter d’être à nouveau capturé par les Anglais. Bien accueilli à Lhassa par une élite politique très favorable aux puissances de l’« Axe » (un haut responsable se révèle être un grand admirateur du Maréchal Rommel ), il n’a d’autre choix que d’y rester pendant plusieurs années puisque son « Reich » a cessé d’exister et qu’en Europe, les nazis s’attendent à devoir rendre des comptes. Harrer devient même le précepteur d’un jeune Dalaï Lama qui désire acquérir quelques connaissances sur le monde moderne. Ainsi, c’est un précepteur nazi qui marque l’esprit du jeune 14e. . Lui aurait-il inculqué ses conceptions de nation, de race, de démocratie, etc. ?

Mars 1947 : le Gouvernement tibétain demande l’achat d’armes auprès du gouvernement de l’Inde britannique pour se défendre contre la Chine. L’accord est donné.

Juin 1947 : l’Inde britannique fournit des matériels militaires dont des mitraillettes semi-automatiques, des cartouches, des canons.

Très intéressant : des armes modernes pour une armée qui, selon les affirmations du Dalaï Lama et de son frère Thubten Jigme Norbu, n’a jamais existé… On aurait pu souligner par ailleurs le paradoxe, tout à fait révélateur, d’une Grande-Bretagne qui maintient encore l’Inde sous son joug colonial et qui se trouve en pleine lutte contre le mouvement anticolonialiste, tandis qu’elle se soucie de « l’indépendance » du Tibet et fait d’excellentes affaires en vendant des armes qui sont destinées à massacrer les ressortissants d’un pays allié.

Autre fait qu’on aurait pu relever : les Britanniques expulsent du territoire indien les exilés et réfugiés tibétains. Ils informent le gouvernement tibétain du retour forcé d’un de ces dissidents, Gedün Chöpel, un ancien lama et tulku (réincarnation) que le tibétologue Jeffrey Hopkins appelle un « brillant érudit ». Chöpel est membre d’un parti « révolutionnaire pro-chinois », le Tibet Improvement Party, fondé en 1939 à Kalimpong par Pandatsang Rapga, Kumbela und Canglocen Kung. Arrivé au Tibet en 1947, il est tout de suite arrêté pour activités subversives et jeté dans un cachot dont il sort en 1949, après 28 mois, « très maigre, hirsute et habillé de haillons malodorants » (Jeffrey Hopkins). Il meurt peu après, en 1951.

24 septembre 1949 : Zhu De (Chu Teh) présente pour la première fois son “Programme Commun” et déclare que “la guerre révolutionnaire doit être menée pour libérer Formose, les Iles Pescadores, l’Ile de Hainan et le Tibet”.

La langue est souvent révélatrice, et ni les termes ni les noms ne sont jamais tout à fait innocents. Écrire « Formose » au lieu de Taiwan et « Pescadores » au lieu d’Iles Penghu, c’est préférer aux noms chinois les noms donnés par les « explorateurs » et conquérants européens. Il s’agit pourtant bien de territoires ayant appartenu à la Chine depuis des siècles (depuis 1683 pour les îles Penghu), mais annexés par le Japon en 1895.

Janvier 1950 : Radio Lhassa, opérée par le gouvernement tibétain, relaie pour la première fois des informations en tibétain, en chinois et en anglais (par Reginald Fox).

Où le gouvernement lamaïste, qui interdisait jusqu’à l’usage de la roue sur « son » territoire, trouvait-il les moyens techniques et humains nécessaires pour faire fonctionner cette « Radio Lhassa » ? En Grande-Bretagne, bien sûr. Ce n’est donc pas le « gouvernement tibétain » qui opérait cette Radio, mais bien Mr. Réginald Fox, un Britannique qui, après avoir fait ses preuves dans différentes parties de l’Empire britannique (à Bagdad et en Inde), fut muté au Tibet dès 1935. Il fut opérateur radio à la mission britannique à Lhassa de 1937 à 1947. La Chine voit d’ailleurs en lui un espion et agent secret britannique.

31 janvier 1950 : Radio Lhassa rejette la revendication de Pékin qui considère le Tibet comme faisant partie de la Chine.

Mai 1950 : premier conflit entre les forces communistes et tibétaines à Denkhog dans la province du Kham.

La région indiquée (en chinois : Nángqiān Xiàn) se trouve dans le sud de la province chinoise du Qinghai. Jadis il y avait un petit royaume semi-autonome qui ne dépendait aucunement de Lhassa, mais de la province chinoise du Gansu et, depuis 1928, de la province nouvellement établie du Qinghai. La prétendue province tibétaine du « Kham » est une fiction ; elle n’a jamais existé comme une unité administrative tibétaine, sauf dans les temps les plus reculés de l’empire tibétain il y a bien plus de mille ans (avant le 9e siècle). L’utilisation de ce nom historique tente à avaliser la revendication du « gouvernement en exil » qui vise à l’établissement d’un « Grand Tibet » et au nettoyage ethnique de larges parties du territoire chinois peuplé de populations mixtes.

La même constatation vaut pour la « province tibétaine d’Amdo ».

La « chronologie » aurait pu mentionner un évènement qui s’est passé en août 1950, quelques mois avant l’avancée des troupes de l’Armée Populaire de Libération (APL) au-delà de la frontière du Tibet politique. Je parle de l’assassinat de Geda Tulku, un saint lama que le gouvernement chinois a envoyé à Chamdo pour ouvrir des négociations en vue d’un règlement pacifique. Les Chinois accusent l’agent britannique Robert Ford d’avoir été impliqué dans ce meurtre politique. On aurait d’ailleurs aussi pu parler, dans ce contexte, du soutien que la population locale du « Kham », y compris une partie du clergé, apporte à l’APL.

7 octobre 1950 : tandis que la guerre de Corée bat son plein, 40 000 soldats de l’Armée populaire de Libération (APL) franchissent le fleuve Dritchou (Yangtse).

N.B. Tous les documents officiels chinois citent cet événement comme étant la “libération pacifique” du Tibet car, pour la Chine communiste, il s’agit de “libérer le Tibet du joug des forces impérialistes occidentales” et “d’éléments réactionnaires”.

19 octobre 1950 : Ngabo Ngawang Jigmé, le gouverneur du Kham (Do-tchi), capitule face aux troupes communistes. A cette occasion, la Chine annonce « la liquidation de 5 638 ennemis, 180 soldats tués et blessés ».

Déjà le chiffre de 40.000 soldats chinois est fortement gonflé : Goldstein parle de 20.000, donc de la moitié. Les forces tibétaines de Tchamdo sont anéanties par l’APL en moins de deux semaines. Elles ont 180 tués ou blessés, le reste (environ 5.200) est fait prisonnier ou se rend (et n’est donc pas massacré, comme le fait croire la « chronologie » en parlant de « liquidation » !). L’APL victorieuse arrête sa progression. Les prisonniers tibétains sont libérés ou, comme le gouverneur Ngabo Ngawang Jigmé, traités avec tous les égards, en attendant que Lhassa accepte enfin les négociations que le gouvernement central lui propose depuis longtemps. (Cf. Goldstein, The Calm before the Storm, pp. 48 etc. ; Grunfeld, The Making of Modern Tibet, p. 108 ; Goldstein et al. : A Tibetan Revolutionary, p. 141)

La « chronologie » se garde bien d’attirer l’attention du lecteur sur les agissements, en coulisse, des autorités américaines. Dès le 16 octobre 1950, avant le désastre militaire de son armée à Tchamdo, une délégation du gouvernement de Lhassa rencontre l’ambassadeur des É.U. en Inde, Loy Henderson, pour demander de l’aide militaire. Suivent des contacts fréquents pendant les mois à venir. En mars 1951, pendant que les délégués de Lhassa se rendent à Pékin, James Burke du magazine Time-Life arrange une rencontre entre Henderson et le SS Heinrich Harrer, qui lui aussi demande aux Américains d’aider les forces les plus réactionnaires du gouvernement tibétain dans leurs efforts pour convaincre le Dalaï Lama de s’opposer à tout arrangement avec le gouvernement chinois. Au printemps 1951, Henderson envoie une lettre confidentielle au Dalaï Lama pour lui déconseiller vivement de rentrer à Lhassa ou d’y faire rapatrier ses « trésors ». Il devrait plutôt s’exiler à Ceylan (c’est l’ancien nom du Sri Lanka) et y transférer les richesses emportées de Lhassa. Shakabpa, un haut responsable tibétain, demande au premier secrétaire de l’ambassade, Wilkins, si les É.U. étaient disposés à 1) soutenir financièrement et militairement des „groupes“ tibétains qui se soulèveraient contre la Chine et 2) de subvenir, le cas échéant, aux besoins du Dalaï Lama et de sa suite d’une centaine de personnes aux USA. Le télégramme envoyé par l’ambassade au State Department contient la petite phrase : « Il faudrait de l’argent pour encourager de tels groupes. » (Voir : Goldstein, The Calm Before the Storm, p. 124)

23 mai 1951 : accord en 17 points signé à Pékin entre la Chine et le Tibet, dit « Accord entre le Gouvernement central de la Chine et le gouvernement local du Tibet sur les mesures pour la libération pacifique du Tibet ».

N.B. Accord signé sous la menace d’une invasion du Tibet central, et par des délégués qui n’avaient pas l’autorité du gouvernement du Tibet. Par ailleurs, le sceau-signature des délégués tibétains a été fabriqué sur place à Pékin. Accord accepté par un télégramme du Dalaï Lama à Mao Tsétoung en septembre 1951 ; dénoncé en avril 1959 par le Dalaï Lama à Tezpur (Assam), Inde.

La remarque sur la menace d’une « invasion » de la part du gouvernement chinois est ridicule. Est-ce que les États-Unis, eux, ont jadis hésité longtemps pour mettre un terme à la sécession de leurs États « confédérés » du Sud ? Et ils ne l’ont pas fait juste en menaçant d’employer la force, mais bien par une « invasion » et une guerre en règle, brutale et sanglante à souhait. D’ailleurs la prétendue « indépendance » du Tibet en 1913 ne fut-elle pas elle-même le résultat d’une action militaire de la part du 13e Dalaï Lama ? Lui et son régime « militarisé » n’ont d’ailleurs jamais hésité à employer la force et la violence pour agrandir leur territoire ou pour éliminer physiquement des opposants.

Les deux autres affirmations qu’on trouve ici (le désaveu des « délégués » et de leur « autorité » ainsi que l’insinuation d’une contrefaçon frauduleuse des sceaux ayant servi à la signature du traité) ont été réfutées catégoriquement par la recherche historique américaine (cf. Grunfeld, The Making of Modern Tibet, p. 111-112 ; Goldstein et al., A Tibetan Revolutionary, p. 140-153 ; Goldstein, The Demise of the Lamaist State, p. 761 suivantes ). D’ailleurs, l’autorité suprême du gouvernement de Lhassa, l’Assemblée Nationale ou tsongdu (composée du kashag - le conseil des ministres - et des lamas à la tête des grands monastères) qui siège à partir du 28 septembre 1951, approuve, confirme et ratifie l’accord en 17 points signé à Beijing par la délégation tibétaine. Dans le télégramme que le Dalaï Lama adresse à Mao le 24 octobre, il confirme que le « kalön Ngabo » et les « quatre autres délégués plénipotentiaires envoyés par le gouvernement local tibétain » ont négocié et signé cet accord sur « une base amicale » et que le « gouvernement local, les moines et tout le peuple proclament leur soutien unanime de cet accord ».

28 août 1951 : le 18ème corps d’armée sous le commandement de Zhang Gouhuo et Tan Kua Sen, quitte Tchamdo à destination de Lhassa.

9 septembre 1951 : plusieurs milliers de soldats de l’APL entrent à Lhassa.

La date est fausse. Comment les fantassins de l’APL partis le 28 août de Tchamdo auraient-ils pu arriver à Lhassa après seulement une douzaine de jours ? On parle d’une distance de plus de 1.700 km sur des chemins de haute montagne. Selon Goldstein, le gros de ces 6.000 soldats de l’APL commandés par le général Zhang Guohua (et non pas « Gouhuo » !) arrive à Lhassa le 26 octobre

1951. Les 1.600 hommes de la Première Armée de Campagne du Bureau Nord-Ouest de l’APL, sous le commandement de Fan Ming, arrivent un mois plus tard.

Aurait-on indiqué une fausse date pour insinuer que le télégramme qui avalise et confirme l’accord en 17 points… aurait été envoyé sous la menace des fusils chinois ? Honni soit qui mal y pense !

11 mars 1952 : premier soulèvement à Lhassa des Tibétains contre la présence chinoise.

27 avril 1952 : sous pression chinoise, deux Premiers ministres tibétains, Lukhangwa et Lobsang Tashi ont été congédiés.

Ce qu’on appelle ici un « premier soulèvement » sont les activités non pas « des Tibétains », mais d’une organisation extrémiste encouragée, patronnée et protégée en secret par les éléments les plus réactionnaires au sein du gouvernement de Lhassa. Il s’agit des sitsab Lukhangwa et Lobsang Tashi ainsi que de la clique de Namseling, un haut responsable du bureau des finances. Les actions de cette organisation secrète, la mimang tsondu ( « assemblée du peuple ») rappellent celles du Ku Klux Klan dans le Sud des États-Unis après l’effondrement des « Confédérés » esclavagistes. Outre les actes de sabotage et les lâches attaques contre des soldats isolés de l’APL (qui sont victimes de vols, d’insultes, de coups de poing ou, pour les femmes, d’agressions sexuelles), la mimang tsondu s’en prend surtout aux enseignants et aux élèves des nouvelles écoles publiques ainsi qu’aux membres de l’Union des Femmes tibétaines et de la Ligue de la Jeunesse. Les enseignants tibétains reçoivent des menaces de mort, sont insultés, on leur jette des pierres ou leur crache dessus quand ils vont au marché. Les femmes tibétaines qui profitent de leur nouvelle liberté sont lâchement agressées. Ainsi, Goldstein relate que madame Thangmé, après avoir parlé en public lors d’un meeting au Trungjilingka, est sauvagement bâtonnée par plusieurs moines qui lui ont tenu une embuscade.

L’idéologie et le programme politique de la mimang tsondu sont simples : protéger la bonne vieille religion et maintenir l’ancien système politique et social. Dans une « pétition » remise au gouvernement local, elle souligne ainsi que « le bouddhisme est la source de tout bénéfice et de tout bonheur » et que « les trois grands monastères et les autres institutions monastiques constituent la base du bouddhisme tibétain ». Dans l’ancienne société, tous les Tibétains auraient « vécu heureux et en paix, grâce à la bonté de tous les Dalaï Lamas qui ont régné » ; et « même les mendiants » auraient vécu en « pleine liberté et sans soucis ». La mimang tsondu exige le départ de l’APL, dont la présence provoquerait une détérioration des conditions de vie, et (démagogie éhontée !) la levée, par le gouvernement chinois, de l’embargo sur la laine tibétaine. Il faut savoir qu’il s’agit en fait d’une mesure prise par les États-Unis qui interdisent désormais tout commerce avec la Chine devenue « rouge ». Avant, la laine tibétaine était utilisée pour rembourrer les sièges des voitures américaines.

1954-1955 : voyage officiel du Dalaï Lama en Chine.

Il ne s’agit pas du tout d’un simple voyage. Déjà, en l’entreprenant, le Dalaï Lama passe outre à l’opposition farouche des milieux réactionnaires. Ensuite, il assiste à Beijing, ensemble avec le Panchen Lama, à la première session du Congrès National du Peuple. Le 16 septembre 1954, il y tient un discours faisant l’éloge de la politique du gouvernement chinois. Le 27 septembre, il est élu au poste de Vice-directeur du Comité permanent du Congrès National du Peuple. Il rencontre plusieurs fois Mao qui lui fait une forte impression. Pendant tout son voyage d’environ un an qui lui permet de visiter un grand nombre de villes chinoises, il se montre « plein d’enthousiasme » par rapport à la « modernisation et l’appartenance à la nation chinoise » (Goldstein, The Calm…, p. 515), au point de vouloir adhérer au Parti Communiste chinois.

Mais entretemps, pendant l’été 1954, son frère Gyalo Thondup, le puissant Shakabpa et un moine-fonctionnaire nommé Lobsang Gyentsen lancent en Inde, en secret, une « Association pour le bien-être du Tibet ». Dans son programme, elle réclame l’interdiction de « toutes les activités communistes et athées » au Tibet et le maintien du système de gouvernement théocratique « sous la direction de Sa Sainteté ». Elle déplore (pure démagogie !) que le Dalaï Lama ait été « emmené » en Chine « contre la volonté des Trois Grands Monastères et du peuple » et accuse « les Chinois » de commettre « des atrocités » et « un génocide » au Tibet ! Moins de dix ans après les horreurs génocidaires – véritables, celles-là – perpétrées en Europe par les nazis et en Asie par leurs alliés japonais, cette accusation gratuite, qui ne correspond à aucun fait objectif, est d’une infamie à peine croyable.

Début 1956 : généralisation des révoltes des Tibétains de la région orientale du Kham contre l’instauration de communes populaires et les attaques contre le clergé.

Selon le professeur Grunfeld, historien canadien aux États-Unis, la révolte des Khampas n’est pas « généralisée », mais limitée à certaines régions et à certains monastères particulièrement récalcitrants.

Quand Heinrich Harrer parle pour la première fois des « Khampas », il explique que c’est le nom que les Tibétains donnent aux habitants de la région du « Kham », mais que ce mot a pris la signification de « bandit » et qu’il n’est jamais prononcé sans peur ou mise en garde sous-jacente. (Harrer, Sept ans au Tibet, éd. allemande, p. 128)

La région du « Far West » chinois avait donc une tradition bien établie de banditisme, et les différents clans nomades des Khampas avaient l’habitude de se battre entre eux pour voler, piller ou se venger, à moins qu’ils ne guerroient contre les troupes gouvernementales, tibétaines ou chinoises. Ernst Schäfer, le chef de l’« expédition SS au Tibet » qu’on peut difficilement accuser de propagande prochinoise ou communiste, constatait déjà « que dans l’Est tibétain, le métier de brigand, qui y constitue le gagne-pain principal, est considéré comme une activité légale » et que « les membres de tribus entières sont devenues des bandits professionnels ». Il relève même l’étrange symbiose qui s’était établie entre certains monastères et les brigands du coin : « Il y a en effet de grands monastères qui non seulement sont devenus les centres redoutés de puissantes bandes de malfaiteurs, mais qui enseignent même les ‘méthodes pratiques d’augmentation du patrimoine’. » Une constatation que le frère aîné du Dalaï Lama confirme avec une désinvolture stupéfiante quand il écrit au sujet de sa patrie : « Dans les régions plus sauvages et désertes, les montagnes sont souvent pleines de brigands qui attaquent chaque caravane, qu’elle soit grande ou petite. » Cela ne l’empêche pas de les considérer comme « de fervents croyants » et de les apprécier au plus haut point : « En tant que moine, j’avais l’habitude de rendre visite à ces bandes de brigands. Je fus toujours bien accueilli et bien traité. Ils comptent parmi les serviteurs les plus dévoués de la religion. Avant de partir pour dévaliser une caravane, ils disent toujours leurs prières, et ils ne manquent jamais de donner une partie de leur butin aux monastères. » (Thubten Jigme Norbu/Turnbull, Tibet, éd. Allemande, p. 37-38)

Les révoltes de Khampas commencent en 1956, à l’initiative de lamas, de chefs de clans féodaux et de riches marchands. Elles se dirigent contre une réforme agraire qui prive les monastères de leurs terres et donc de leur énorme pouvoir économique. Deshayes écrit que l’ « abolition du servage, progressive dans l’Est », a « des effets négatifs » (on aurait sans doute dû le garder, au Tibet aussi bien qu’en France ?) et que « la décision de désarmer la population traditionnellement guerrière » accroît encore « les sentiments antichinois ». À la place du gouvernement chinois, Deshayes aurait-il donc laissé leurs armes aux brigands professionnels du « Kham » et à leurs complices dans les monastères ?

Dans le nouveau contexte politique, certains de ces bandits se muent en « djihadistes » ou guerriers « boko haram » tibétains. Le chercheur canadien Grunfeld leur reproche d’avoir pillé, violé, massacré et incendié sans le moindre scrupule et d’avoir appliqué une tactique de la terre brulée. French, l’ancien dirigeant de la « Free Tibet Campaign », les caractérise comme ayant été « ruthless » - sans scrupules et sans pitié.

Novembre 1956 : le Dalaï Lama se rend en Inde pour célébrer le 2 500ème anniversaire du Bouddha Shakyamouni.

Cela prouve en tout cas qu’il bénéficie alors d’une totale liberté de mouvement et de la pleine confiance du gouvernement central. Ce long voyage, qui dure environ quatre mois, l’expose pourtant aux agissements des agents tibétains de la CIA qui vivent en exil volontaire en Inde. En effet ses frères Gyalo Thondup et Thubten Jigme Norbu ainsi que Shakabpa et Lukhangwa multiplient longues entrevues et contacts intensifs afin de l’influencer et de le persuader de rejoindre leur camp et de ne pas retourner au Tibet. Finalement, après deux entretiens avec le premier ministre chinois Zhou Enlai, le Dalaï Lama décide de ne pas se laisser suborner ou aguicher par les chants de sirènes des exilés. Il est de retour à Lhassa le 1er avril 1954.

1956 : soutien de la CIA aux Tibétains dans l’optique de la lutte de l’Amérique contre le communisme.

21 mars 1957 : organisation de la résistance armée tibétaine. Un premier groupe de 6 Tibétains a pu gagner l’île Pacifique de Sa‘pan pour être entraîné par la CIA.

La CIA – et donc le gouvernement US – se moque bien non seulement de la souveraineté chinoise, mais aussi de celle du gouvernement tibétain, car l’ingérence américaine (surtout des vols d’approvisionnement en armes) a lieu sans l’approbation du kashag ou du Dalaï Lama. On raconte d’ailleurs que le chef de la CIA ne sut même pas trouver le Tibet sur une mappemonde ; et il est établi que les USA n’avaient à aucun moment l’intention de reconnaître un Tibet indépendant. Leur seul but était de nuire à la Chine communiste en y créant un foyer de conflits et de troubles.

Sur l’île de Saïpan, la CIA forme dans les années 1950 et 1960 des combattants anticommunistes en provenance de différents pays asiatiques (Tibet, Corée, Laos, Vietnam…) dans les techniques d’espionnage, de sabotage, de torture et d’attentat terroriste. Ainsi, les américains qui se chargent de l’entraînement des khampas et de la conduite des opérations au Tibet sont souvent ceux-là mêmes qui, quelques années plus tard, « travailleront » au Vietnam ou au Laos. Tel que « Tony Poe » Poshepny, le « war-lord de la jungle » laotienne qui collectionne les oreilles coupées de ses victimes. Francis Ford Coppola s’est inspiré de lui pour le personnage de Kurtz (un tueur à moitié fou joué par Marlon Brando) dans son film Apocalypse Now.

À suivre…


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