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Une réponse à l’article : "Tibet : les enjeux géoéconomiques et géostratégiques pour la Chine" de Léonard Lifar

jeudi 2 octobre 2014


Une réponse à l’article : "Tibet : les enjeux géoéconomiques et géostratégiques pour la Chine" de Léonard Lifar (L.L., ci-dessous) du 29/09/2014 sur le site de ARTE

L.L. : "En mandarin, le Tibet (Xizang) signifie « Maison des Trésors de l’Ouest ». La région est effectivement richement dotée en ressources naturelles. Son sous-sol est extrêmement complet et divers : la région possède les plus importantes réserves de chrome et de cuivre chinoises ; mais aussi parmi les plus importantes réserves mondiales de borax, d’uranium et de lithium."

Si le caractère "xi, 西" signifie bien "ouest", "zang, 藏" transmet plutôt l’idée d’un entrepôt. Cela va dans le sens de « trésor », mais n’accède toutefois pas à ce statut, car pour le mot « trésor », il faut faire précéder « zang, 藏 » par « bao, 宝 ». Ceci dit, lorsque l’empereur Qianlong a actualisé le terme « xizang, 西藏 » pour désigner le Tibet, au 18 ème siècle, il ne pensait certainement pas aux minerais du sous-sol tibétain (qui, soit dit en passant, ne profitent à personne pour le moment étant donné les difficultés techniques que présente leur extraction), mais il pensait certainement au « Tsang » de « U-Tsang », soit l’ouest du Tibet comprenant la région de Xigazé. Un peu comme on parle chez nous de la Flandre « occidentale » ou « orientale ». Ceci n’est qu’une question de vocabulaire, me direz-vous, cependant ce genre de détail participe à la construction du mythe du « Tibet-martyr » : « les méchants Chinois volent les trésors des Tibétains », c’est ainsi que cela s’inscrit dans notre inconscient d’Occidentaux peu critiques dès qu’il s’agit du Tibet.

L.L. : « Le Tibet possède également la deuxième biomasse forestière de Chine, bien que largement entamée aujourd’hui à cause du déboisement massif."

« La forêt est largement entamée par un déboisement massif », lit-on, sans que soient précisés ni le lieu ni les acteurs du drame... ce qui laisse supposer que ce sont les Chinois qui rasent la montagne et profitent de cette exploitation forestière sur le dos des Tibétains. Or la province tibétaine (la Région autonome du Tibet, ou « RAT » ci-dessous), grande comme 2,5 fois la France, est largement occupée par des Hauts plateaux ; la forêt y est quasi inexistante. Les forêts couvrent surtout les contreforts de l’Himalaya qui ne se situent plus dans la RAT, mais dans le Sichuan et le Yunnan. Ces deux provinces sont habitées de populations variées, dont de nombreuses familles tibétaines. Les Tibétains, ayant bénéficié de subsides du gouvernement chinois, y construisent de nouvelles habitations dignes du roi Geisar, énormes et magnifiques... en bois sculpté, peint, décoré... de style traditionnel, des demeures dont ils sont fiers, et avec raison ! Nous, pauvres touristes occidentaux, on en est vert de jalousie (surtout les écolos). A propos du déboisement des « forêts tibétaines » (couvrant les contreforts de l’Himalaya donc), on pourrait encore ajouter que, dès la fin des années 1940, Heinrich Harrer en constata le déboisement, non pas par les Chinois, mais par les Tibétains eux-mêmes, pour le chauffage et la cuisson principalement. Dans « Sept ans au Tibet », il reproche aux lamas de n’avoir aucune notion de sylviculture et de ne pas s’y intéresser. Dans ce contexte, il décrit la ville de Lhassa polluée non pas par des fumées en provenance d’usines quelconques, mais par la bouse de yak séchée qui était devenu le seul combustible disponible. Pour ce qui est des régions du Sichuan et du Yunnan, administrées à l’époque (depuis près de deux siècles) par le gouvernement chinois, Alexandra David-Néel constate (au début du 20e siècle donc), un déboisement sauvage systématique par les charbonniers tibétains, ainsi que les efforts de l’administration chinoise en vue d’enrayer le phénomène par la protection des forêts et le reboisement. Et justement, parlons-en de ce programme reforestation : nommé la « Grande muraille verte » et lancé dans les années septante par le gouvernement chinois, il s’agit de la plantation de jeunes arbres qui d’ici l’an 2074 formeront une barrière verte de 4500km de long sur quelques dizaines de large. Le but est de freiner la désertification qui, venant du nord, touche le Haut plateau tibétain depuis une dizaine d’années. Durant ces dix dernières années, 56 milliards d’arbres ont été planté. La Banque Mondiale affirme que la Chine serait aujourd’hui l’un des seuls pays au monde à augmenter la taille de ses forêts ; elles seraient passées de 16 % à 20 % du territoire depuis le lancement du programme. «  La Chine plante 2,5 fois plus d’arbres chaque année que l’ensemble du reste du monde », a confirmé Al Gore, connu pour son engagement contre le changement climatique. L.L. : « Mais c’est surtout pour son eau que le Tibet est crucial dans la stratégique économique et politique chinoise. Dans les terres du « Château d’eau de l’Asie », c’est dix des plus grands fleuves régionaux qui y prennent leurs sources. C’est le berceau du Brahmapoutre qui traverse l’Inde et le Bangladesh, du Mékong qui sillonne le Myanmar, le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et le Viêtnam. Le « Toit du Monde » est le quatrième plus grand réservoir d’eau douce au monde : capital pour la région puisqu’il alimente en eau près de 47% de la population mondiale, crucial pour la Chine puisque qu’il constitue 30% de ses réserves hydrauliques."

Le problème crucial du Tibet est aujourd’hui la désertification, non pas les inondations ! Si les sources de ces grands fleuves démarrent bien du Haut plateau tibétain, l’économie tibétaine n’est pas impliquée dans cet héritage géographique étant donné que ces fleuves prennent du volume et de la puissance au Sichuan, dans le goulot formé par les plis de l’Himalaya, et ceci principalement grâce aux précipitations (5000 mm/an au Sichuan contre 300 en RAT et 100 au Qinghai). Hélas, ces dernières années, en raison du réchauffement climatique, l’eau douce en provenance des glaciers s’y ajoute ; est-ce de cette eau-là dont on parle quand on assimile le Tibet au « Château d’eau de l’Asie » ou quand on cite « l’or bleu du Tibet » ? C’est plutôt cynique ! Faut-il rappeler que les pays industrialisés sont les premiers en cause dans les bouleversements climatiques et dans les catastrophes qu’ils engendrent ? Les pays voisins de la Chine ne sont (et ne seront) pas plus ou moins victimes des catastrophes naturelles que la Chine elle-même, Tibet compris.

L.L. : « Mettant ses impératifs économiques et industriels au premier plan depuis des décennies, la Chine n’a fait qu’aggraver ses problèmes intrinsèques : assèchement des sols, destruction des ressources halieutiques et des écosystèmes, pollution importante. La Chine a donc impérativement besoin de l’or bleu du Tibet pour compenser les problèmes relatifs à l’eau dans les autres régions. Or les nombreux barrages déjà existants et les projets en phase de réflexion inquiètent les pays voisins dépendants des fleuves tibétains, que Pékin ne prend pas le soin de consulter. A long terme, certains rapports pointent le risque d’une guerre de l’eau en Asie au niveau du plateau himalayen."

Mettre des impératifs économiques et industriels au premier plan n’est pas typiquement chinois. Je reconnais là une caractéristique plutôt occidentale, les pays émergeant ne faisant que se mettre au diapason d’une économie mondiale absurde. Que ce type d’économie aggrave les problèmes écologiques de la planète n’est pas nouveau et ce n’est pas non plus typiquement chinois. Passons. Mais que ceci soit clair : la Chine ne compte pas sur l’eau du Tibet, elle compte sur l’eau de ses deux grands fleuves, le Bleu et le Jaune, leurs innombrables affluents et ses pluies magistrales. A-t-on oublié que la Chine est le « pays de l’eau » ? De tous temps, ses ingénieurs ont inventé des systèmes pour la dompter, la canaliser, la transformer en électricité, etc. La Chine n’a pas l’intention de régler ses problèmes d’eau potable grâce aux réserves d’eau stockée dans les glaciers du Tibet. Elle a d’autres projets en cours : aménager des réservoirs pour récupérer l’eau de pluie, recycler les eaux usées pour irriguer les champs et, encore mieux, l’assainir et la rendre à nouveau potable. Quant au projet pharaonique proposé en 2006 par Guo Kai (auquel fait allusion L.L.) de dévier 200 milliards de mètres cubes d’eau en provenance du Yarlung Tsangpo (Brahmaputra), du Lancang (Salween), et du Nujiang (Mékong) vers le Fleuve Jaune pour préserver le Nord de la Chine de la sécheresse qui y sévit régulièrement, il a été rapidement abandonné. Le ministre des « Affaires de l’eau », Wang Shucheng, lui-même ingénieur en hydraulique, déclara que "cette proposition est inutile, irréalisable et non scientifique. Le Fleuve Jaune provoque des inondations quand il y a des crues de 58 milliards de mètre cube d’eau. Si à cela s’ajoutait encore 50 milliards de mètres cubes en plus, toutes les digues se briseraient immédiatement. Que penser dès lors de 200 milliards en plus ? Il y a suffisamment d’eau dans le Nord de la Chine, mais il faut mieux la stocker mieux , et à plus grande échelle pendant la saison des pluies. Il y a des travaux en cours pour cela ». Le ministre des Affaires Étrangères s’immisça également dans le débat, et ajouta pour sa part : « Si nous diminuons l’acheminement en eau vers le Sud-est de l’Asie, cela occasionnerait des catastrophes naturelles à nos voisins du Sud. Il pourrait en résulter des conflits internationaux et nous n’en voulons pas. C’est pourquoi nous choisissons, pour raison d’État, de réfuter l’idée du professeur Guo d’une façon unilatérale. Il n’existe pas de plans dans ce sens-là. » Puisqu’il est clair que la Chine renonce à ce projet, pourquoi les indépendantistes, dalaïstes, et autres journalistes en mal de papier, y reviennent-ils systématiquement, si ce n’est pour assoier une dose suffisante de mépris vis-à-vis de la Chine dans l’inconscient occidental ?

L.L. : « le Tibet occupe une position géopolitique clé, en étant en surplomb de l’Asie. La région du Xizang possède près de 3.000 kilomètres de frontières, en contact avec la Birmanie, l’Inde, le Bhoutan, le Népal et le Pakistan. Des tensions existent toujours aujourd’hui entre l’Inde et la Chine sur le tracé des frontières, remettant chacun en cause la « ligne Durand », le tracé réalisé par les Britanniques au 19ème."

La « ligne Durand » se trouvant au coeur de l’Afghanistan, je ne vois pas bien ce qu’elle vient faire à la frontière sino-indienne ? Il y a bien une dispute de frontières entre la Chine et l’Inde, mais c’est autour de la ligne Mc Mahon, càd une frontière définie par le Royaume-Uni au début du 20ème siècle et qui sépare l’Inde britannique du Tibet, à la hauteur de l’Arunachal-pradesh. Cette région boisée et inaccessible est entourée du Bouthan, du Tibet, du Yunnan et de la Birmanie. Dès le 18ème siècle, les Britanniques en ont interdit l’accès aux étrangers et même aux Indiens, ils avaient compris l’importance stratégique de cette zone : elle fait office de tampon entre les deux géants asiatiques, Inde et Chine. Ils ont ainsi voulu la maintenir sous contrôle. Aussi, lors de la conférence de Simla en 1913 pendant laquelle fut discuté l’avenir du Tibet en présence des trois acteurs intéressés, la Chine, les Royaumes-Unis et le Tibet, Mc Mahon (un anglais, of course) a proposé le tracé d’une frontière entre le Tibet et l’Inde, en ayant soin d’engloutir la région de l’Arunachal-pradesh dans le territoire indien. La convention qui a résulté de la conférence de Simla ne fut signée que par deux des acteurs présents : l’Inde et les Royaumes-Unis. La Chine n’a pas signé cet accord qui, donc, n’en fut pas un. Il n’a d’ailleurs jamais été reconnu comme tel par la commission internationale, et c’est bien pourquoi le Tibet fait toujours partie de la Chine... et que la question frontalière est restée en suspens. En 1962, soit trois après le départ du Dalaï Lama, durant une guerre éclair, la Chine a tenté de se saisir de l’Arunachal-pradesh, mais au bout d’un mois d’occupation et de milliers de morts dans les deux camps (mais surtout dans le camp indien), l’Armée Populaire de Libération s’est retirée. Alors qu’elle avait les moyens de continuer, la Chine a choisi la solution diplomatique. Toutefois, le gouvernement indien (de Nehru, à l’époque) s’est senti humilié et l’Inde s’est tournée d’autant plus volontiers vers les nouveaux libérateurs du monde : les États-Unis. Ceux-ci ne se sont pas empêchés de prêter main forte à l’Inde dans sa bataille contre la Chine. Les agents de la CIA furent dès lors très présents dans la région de l’Arunachal-pradesh pour soutenir, armer et former les indépendantistes tibétains. Actuellement, la région de l’Arunachal-pradesh est toujours revendiquée par le gouvernement chinois et est encore source de tension entre Pékin et New Delhi.

L.L. : « Le Tibet, région à la charnière de l’Asie Centrale et du Sud, joue un rôle capital dans la stratégie régionale de Pékin. Il permet tout d’abord de sécuriser les approvisionnements énergétiques en provenance de l’Asie Centrale, particulièrement le gaz et le pétrole de la mer Caspienne. De surcroit, le Tibet participe à la phase terrestre de la „stratégie du collier de perles“. Parallèlement à sa politique de développement des ports en mer chaude (comme Gwadar au Pakistan ou Chittagong au Bengladesh), le Tibet est un espace vital dans le dispositif d’encerclement du voisin hindou, à côté des bonnes relations entretenues avec le Pakistan et les autres pays voisins de l’Inde."

Il me semble que les « approvisionnements énergétiques en provenance de l’Asie Centrale, particulièrement le gaz et le pétrole de la mer Caspienne » ne transitent pas par le Tibet, ou alors ils feraient un sacré détour ! Ne confond-on pas ici avec la province du Xinjiang ? Tibet et Xinjiang sont deux zones stratégiques qui protègent le bassin chinois, mais elles sont aussi deux provinces chinoises reconnues comme telles par la communauté internationale. Sans vouloir m’engager dans une partie de Go interminable (le Go est un jeu chinois où les blancs entourent les noirs et les noirs entourent les blancs, une histoire d’amour et d’influence en quelque sorte !), je me demande quand même qui entoure qui... On pourrait tout aussi bien décrire un encerclement de la Chine par l’armée américaine, en cela soutenue par l’Inde (depuis l’affaire de l’Arunachal-pradesh en 1962, le gouvernement indien s’est bien accommodé de l’insolence américaine). On ne compte plus le nombre de missiles américains dirigés vers Pékin ni le nombre de bases militaires implantées autour de la Chine : à Taïwan, en Corée du Sud, au Japon, en Mongolie, sans parler de la zone sinistrée par nos bons offices aux frontières ouest de la Chine, Afghanistan et Pakistan. Cela ne s’appelle-t-il pas une Chine encerclée ?... Mais non, évidemment, il manque le Tibet ! Heureusement notre bien-aimé le 14 ème dalaï est dans le bon camp pour donner un coup de pouce au Pentagone. Que va-t-on faire quand il ne sera plus là ???

L.L. : « George Ginsburg, auteur de ’La Chine Communiste et le Tibet’, résume ainsi la valeur géostratégique du Tibet : « Celui qui contrôle le Tibet domine le piémont himalayen ; celui qui domine le piémont himalayen menace le sous-continent indien ; et celui qui menace le sous-continent indien peut à n’importe quel moment se saisir de l’Asie du Sud, et même de toute l’Asie ».

L’idée que le Tibet peut servir de tour de contrôle à l’Asie entière ne vient pas de Monsieur Ginsburg, évidemment ; par contre cette citation se retrouve dans nombre d’articles parlant des enjeux géostratégiques du Tibet ! Cette position clef du Tibet, les Britanniques l’avaient perçu clairement et c’est pourquoi, dès le 19 siècle, ils ont installé leurs comptoirs de commerce là-haut. Peu à peu, ils ont aussi installé l’idée que le Tibet pourrait être indépendant de la Chine, cela les arrangeait bien d’avoir une vue générale sur l’Asie. D’où le fameux « accord de Simla » qu’ils ont orchestré de main de maître qui exigeait le retrait de l’armée chinoise, remettait le contrôle militaire du Tibet aux mains des Britanniques, et interdisait l’accès du Tibet à tout autre pays étranger. L’indépendance du Tibet fut également exigée, mais étant donné que cet accord ne fut pas signé par la Chine, le Tibet est resté en territoire chinois comme il l’était depuis le 18ème siècle. Il n’empêche, le mythe d’un « Tibet indépendant » a fait son petit bout de chemin, au point que si vous demandez à Google une carte du Tibet, ce n’est pas le Tibet actuel qui apparaît (c.-à-d. la « Région Autonome du Tibet » ou province chinoise dont les frontières ont été dessinées par les Mandchous au 18ème siècle), mais le « Grand Tibet » ou le « Tibet historique » qui se présente. Deux fois plus grand que la province actuelle du Tibet, ce « Grand Tibet » réduirait la Chine d’un quart de son territoire !... et si ce « Grand Tibet » était placé sous tutelle américaine, comme le sont la plupart des pays voisins, on comprend mieux l’entêtement de la Chine à ne pas vouloir négocier avec le 14ème dalaï... ni d’ailleurs avec ses cousins et autres relations proches du gouvernement en exil, tous « démocratiquement élus » !

Élisabeth Martens (02/10/2014)


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