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Tibet : l’école professionnelle d’Emagang

lundi 14 janvier 2013, par André Lacroix


Je reviens avec ma femme d’un troisième voyage sur le Haut Plateau tibétain. Notre premier voyage date de l’été 1999, dans la bordure occidentale des provinces du Gansu, du Sichuan et du Yunnan, où vit une importante minorité tibétaine : nous avions été frappés par la richesse des monastères et par l’omniprésence des moines. Deuxième voyage en août 2009 : après avoir embarqué à Xining (capitale de la province du Qinghai) dans le plus haut train du monde, nous découvrons Lhassa, ses sanctuaires et ses festivals attirant une foule considérable venant de tous les coins du Haut Plateau, et surtout nous rencontrons Tashi Tsering en chair et en os (après l’avoir découvert dans un livre). Dernier voyage en date : décembre 2012. Au cours de retrouvailles chaleureuses, nous revoyons à Lhassa Tashi Tsering, un peu vieilli certes mais toujours accueillant, généreux et combatif. Il tient à nous faire visiter le quartier général de son ONG socioculturelle, officialisée il y a un an, qui occupe huit permanents, dont le slogan 1+1>2 en dit long sur sa volonté de solidarité. Au cours d’un délicieux repas préparé par sa femme Sangyela et une cousine, deux femmes âgées et souriantes, il nous présente la nouvelle édition de son dictionnaire trilingue anglais-tibétain-chinois, un ouvrage de 1.500 pages constituant un outil remarquable pour tous ses compatriotes et aussi pour ceux qui, de par le monde, désirent se familiariser avec la langue tibétaine au sein de la Chine et en contact avec le monde moderne. Et, last but not least, Tashi Tsering organise à notre intention la visite d’une des écoles qu’il a fondées, l’école professionnelle d’Emagang dont il a érigé le premier bâtiment il y a dix ans.

C’est ainsi que le lundi 17 décembre 2012, nous faisons route plein ouest, en remontant le cours du Yarlung (Brahmapoutre) vers Xigatze (Shigatse), la deuxième ville du Tibet, en compagnie de Tawa, notre chauffeur souriant, Pentok, notre guide compétent et Lhakpa Tsering, un des associés de Tashi Tsering. Avant d’arriver à Shigatse, Lhakpa Tsering nous quitte pour se rendre directement à l’école d’Emagang et y préparer notre rencontre du lendemain. Après l’installation dans notre hôtel à Shigatse, nous consacrons l’après-midi à la visite du vénérable monastère de Tashilumpo, résidence traditionnelle du Panchen lama, admirablement situé sur un arrière-fond de montagne et de ciel bleu, scintillant sous les rayons généreux du soleil et regorgeant d’imposantes statues et de fresques multicolores (que nous nous contentons d’admirer, car les droits de photographier à l’intérieur y sont exorbitants…) Au sortir du monastère, nous cherchons et nous finissons par trouver, dans une rue de la bourdonnante Shigatse, une petite annexe de l’école d’Emagang où quelques (très) jeunes élèves, particulièrement doués, se perfectionnent dans l’art de reproduire au pinceau avec une extrême minutie, soit des thangkas soit des façades de monastères.

Après une nuit à l’hôtel, nous reprenons la route vers l’est pendant quelque vingt-cinq kilomètres jusqu’à l’entrée d’un pont récemment construit sur le Yarlung, là où il n’y avait voici quelques années qu’un ferry. Lhakpa nous y attend ; il monte dans la voiture ; nous traversons le fleuve plein nord dans la direction de Namling (chef-lieu du canton) et puis nous tournons à droite vers l’est à travers un paysage assez sablonneux, propice à l’élevage du mouton ainsi qu’à la culture de la pomme de terre et du colza. Un quart d’heure plus tard, nous entrons dans l’immense enclos de l’école professionnelle d’Emagang. Nous sommes un peu déçus de n’apercevoir aucun élève, car c’est un jour de congé, mais, par contre, cette absence va permettre au directeur et à quelques uns de ses professeurs d’être tout à fait disponibles pour nous présenter leur institution.

Parmi toutes les écoles fondées par Tashi Tsering, Emagang occupe une place particulière : ce n’est plus une modeste école primaire ne comportant parfois qu’un ou deux bâtiments comme c’est le cas dans une bonne cinquantaine de cas. Nous somme ici en présence d’un vaste quadrilatère entouré d’un mur imposant qui doit bien faire dans les 150 mètres de côté, abritant de nombreux pavillons. Nous pénétrons dans l’un deux : la salle des profs. Après nous avoir offert une hada blanche et un thé au beurre de dri (la femelle du yak), le directeur nous présente son école et répond à toutes nos questions (grâce à la complicité de notre guide qui se révèle un précieux interprète).

l’atelier de coûture

Le corps professoral compte 32 personnes, 8 femmes et 24 hommes, dont 3 Chinois Han. Il y a 320 étudiants (en majorité des garçons), tous internes et tous provenant des environs. Ils ont entre 16 et 18 ans. Il n’y a pas de problèmes disciplinaires : ils aiment apprendre, et les relations garçons-filles sont beaucoup plus faciles à gérer que chez nous… Les cours généraux sont : tibétain écrit, chinois de base, éléments de mathématiques et de sciences. Comme cours pratiques, il y a surtout : la peinture (d’intérieur et de thangkas), la couture, la broderie, la cuisine, ainsi qu’une initiation expérimentale à l’horticulture, l’élevage et le commerce. Horaire : lever à 8 h 00 (ça paraît tard, mais n’oublions pas que le Tibet, comme la Chine entière, vit à l’heure de Pékin ; à 8 h 00 au Tibet, il fait encore bien noir…) ; après la toilette du matin et les exercices physiques, petit déjeuner à 9 h 00. Début des cours à 10 h 00. Comme loisirs, il y a le basket-ball et le soir la télévision (les feuilletons américains n’ont pas la cote ; deux chaînes émettent uniquement en tibétain) ; chaque mois, professeurs et élèves se retrouvent, sur une immense cour bétonnée, pour une séance de danse et de musique. Beaucoup de parents ont des contacts avec l’école et sont très fiers des progrès de leurs enfants.

Après cette série de questions-réponses, le directeur M. Tsowandjatso (= Océan de Longue Vie) nous fait visiter avec fierté tout le campus : dortoir des filles, dortoir des garçons, résidence des enseignants, classes de cours généraux (le poster représentant les présidents successifs de la Chine n’a pas encore la photo de Xi Jinping…), classes de cours pratiques : dans la salle de dessin, nous recevons une magnifique toile représentant le Potala, peinte par des élèves (trop grande pour entrer dans nos valises, nous la roulerons et l’emporterons dans nos bagages à main) ; dans la salle de couture, il y a douze machines électriques et de nombreux coupons de tissus de toutes les couleurs ; dans la salle de cuisine, toute une batterie de casseroles et autres ustensiles, comme une machine à fabriquer les pâtes. Mais le clou de la visite allait suivre : une série impressionnante d’immenses serres ; la dernière en date, installée par un collègue chinois, est même dotée d’un contrôle électronique de la température. Dans ces serres, dont l’atmosphère douce et humide tranche singulièrement avec l’air extérieur froid et sec, nous nous émerveillons de voir pousser, à 3 900 mètres d’altitude, une incroyable quantité de superbes légumes (choux, salades, navets, courgettes, pommes de terre, piments verts, etc., etc.) arrosés régulièrement par une citerne (les hautes montagnes ne sont pas loin) et engraissés par du lisier provenant directement de la porcherie construite il y a un an, qui abrite une soixante de cochons bien propres…

le directeur, fier de ses légumes

Régulièrement – c’est un exercice qui vaut tous les cours d’économie et de sciences commerciales – des professeurs et des élèves se rendent au marché de Shigatse pour y vendre des légumes variés ainsi que de la viande provenant de leur basse-cour et de leur porcherie. Tous ces articles se vendent à un bon prix, car les gens savent que ce sont des produits parfaitement bio. Ajoutons-y les magnifiques thangkas, fruits de centaines d’heures de travail minutieux, pour lesquels les Tibétains sont prêts à payer le prix, et l’on comprendra que l’école est quasiment auto-suffisante, d’autant plus que les autorités locales lui fournissent du matériel d’équipement (comme ce tracteur que nous avons aperçu dans un hangar).

Quand ils quitteront leur école d’Emagang, les jeunes Tibétains et Tibétaines auront acquis des compétences qui vont leur permettre non seulement de bien gagner leur vie, mais encore de contribuer à l’élévation du niveau de vie de leurs concitoyens en étant des multiplicateurs de progrès. L’alimentation des Tibétains, traditionnellement basée sur le yak et l’orge, est en train d’évoluer considérablement. Tout le monde sait aujourd’hui que, notamment à cause du réchauffement climatique, les pâturages ne suffisent plus à l’élevage de millions de yaks ; les basses-cours et les porcheries constituent une solution d’avenir, qui, grâce à Emagang, est appelée à se généraliser dans le canton. Quant à la traditionnelle quasi-monoculture d’orge, elle ne peut satisfaire tous les besoins nutritionnels d’une population ; la production intensive de légumes variés va contribuer, et contribue déjà, à diversifier l’alimentation et à améliorer la santé des Tibétains. Étant donné que la technologie des serres est maintenant bien au point et que le soleil est particulièrement généreux sur le Haut Plateau, il y a là tout un créneau de développement dans lequel les anciens étudiants d’Emagang vont pouvoir s’investir.

les enseignants

Notre visite à l’école d’Emagang, qui s’est clôturée par un plantureux repas de mouton et de pommes de terre et par une photo-souvenir autour du directeur, de quelques professeurs et de leurs enfants, nous a laissé un souvenir impérissable. Impossible d’oublier cette remarquable réalisation, née de la volonté de cet homme extraordinaire qu’est Tashi Tsering. Impossible d’oublier l’enthousiasme qu’il a réussi à communiquer à son équipe éducative, bien décidée à poursuivre et développer l’œuvre entreprise.

Après une telle visite, nous sommes plus que jamais convaincus que Tashi Tsering et ses amis en font sûrement davantage pour le peuple tibétain et sa culture que ceux qui, de l’extérieur et sans qu’il leur en coûte, entretiennent des fantasmes de reconquista, au risque de dresser les unes contre les autres des communautés qui ont tout intérêt à collaborer.

André Lacroix

auteur de la traduction

Mon combat pour un Tibet moderne

Récit de vie de Tashi Tsering (éd. Golias, 2010)

photos de Thérèse De Ruyt

janvier 2013


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