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Des bergers tibétains le long de la ligne de chemin de fer vers Lhassa

vendredi 7 décembre 2012, par Jean-Paul Desimpelaere

En août 2007, j’ai eu la chance d’interviewer des familles habitant le long de la toute nouvelle ligne de chemin de fer Qinghai-Tibet. Il s’agit de la ligne entre la ville de Golmud dans la province de Qinghai et la frontière avec la région autonome du Tibet sur le col de Tanggula. Auparavant, le réseau ferroviaire s’arrêtait à Golmud. La ville servait donc de liaison entre la capitale Xining et le reste de la Chine. Vers le sud, en direction du Tibet, il y avait uniquement une route nationale pour les voitures et les camions. En 2006, on construisit une liaison ferroviaire entre Golmud et Lhassa, ce qui mit un terme au fait que le Tibet était la seule région administrative de la Chine qui n’était pas attachée au réseau. Le chemin de fer est une prouesse technique. La longueur totale de la nouvelle liaison Golmud-Lhassa est de 1142 km, dont près de 1000 se situent à plus de 4000 mètres et dont 70 km se trouvent au dessus des 5000 mètres. Les viaducs représentent au total 156 km et servent à éviter des sols instables. Pour les endroits où le chemin de fer passe sur un sol de glace, des techniques spéciales ont été mises en place pour garder le sol froid durant les brefs étés, afin que le sol ne devienne pas glissant. Il y a encore de nombreux autres détails techniques, mais ce n’est pas le sujet de ce rapport. J’en donne quelques-uns qui illustrent le contexte, car la recherche eut lieu dans une région reliant Golmud jusqu’au village de Tanggula et au col de Tanggulashan, sur les rives du Tutuohe, une rivière-source du Yangzi, et jusqu’au col du Tanggula, c’est-à-dire exactement le long des premiers 500 km du chemin de fer entre Golmud et Lhassa. La région est très inhospitalière, très sèche et se situe entre 4000 et 5000 mètres, excepté la ville de Golmud même, qui se trouve à 2780 mètres au dessus du niveau de la mer. Je connais la région au sud du col de Tanggula, qui se trouve au Tibet même et est plus verte et plus humide, donc plus propice à l’élevage et l’agriculture. Elle est également plus densément peuplée. La région depuis Golmud jusqu’à la frontière avec la région autonome du Tibet est peu habitée – encore moins que ce que j’aurais pensé. En cause, le projet « Sanjiangyuan » (en français : Les sources des trois rivières). La région sourcière des trois grands fleuves (le Fleuve Jaune, le Yangzi et le Mékong) est devenue une réserve naturelle. La hauteur moyenne atteint presque les 5000 mètres et le territoire est immense, presque aussi grand que la France. Là vivent entre autres des antilopes tibétaines et des ânes sauvages. Les dernières décennies ont été témoins d’une désertification de la région à cause du réchauffement de la planète, de l’élevage trop intensif pour la région et de la pression démographique. Depuis trois ans, les rares bergers sont invités à quitter la région. Au total, les autorités prévoient d’aider plus de 100 000 personnes à déménager d’ici 2010. On espère donc pouvoir faire reculer la désertification d’ici 10 ans. Une centaine de villages sont en passe d’être construits pour la population qui doit être replacée, et les familles reçoivent une maison gratuite de 70 à 80 m² ainsi que parfois une serre en plastique pour faire pousser des légumes.

La région qui fut choisie pour ma recherche se trouve en partie dans la zone de Sanjiangyuan et un certain nombre de familles que nous avons interrogées dut faire face à ce projet de réaménagement. Un autre exemple de l’immensité de l’endroit face au faible niveau démographique : la « ville » de Golmud représente une superficie équivalant à la moitié de la Grande-Bretagne, mais ne compte que 27 0000 habitants, dont plus de la moitié résident dans la ville de 50 km².


Nous avons interviewé 24 familles au total, 11 dans la région de la ville de Golmud, 4 familles originaires de la région de Tutuohe (la colonie de Tanggulashan) et qui ont émigré vers Golmud, 6 familles de Tanggulashan même et 3 qui sont en train de déménager. Les deux derniers groupes habitent donc encore dans la région à « évacuer » de Sanjiangyuan.

Le choix fut restreint aux familles d’agriculteurs et de bergers. Cela ne représente pas une grande étude sociologique, mais avant tout une première familiarisation avec la question de recherche, ainsi qu’un reportage avec des témoignages. Bien que l’étude soit de petite ampleur, elle permit de faire quelques observations intéressantes concernant aussi bien la question traitée que le contexte plus général. A propos de l’organisation des visites aux familles, j’ai reçu l’aide plus que bienvenue du China Tibetology Research Center. Le centre a mis à ma disposition deux jeunes chercheurs universitaires : Monsieur Zhang Yong Pan, sociologue de l’Academy of Social Sciences, et Monsieur Laxianjia, tibétologue du China Tibetology Reasearch Center. Grâce à ces derniers, les contacts avec les familles se sont déroulés de manière efficace. Ces deux chercheurs se révélèrent être d’excellents partenaires de discussion. Ils n’ont jamais interféré dans le choix des familles à interroger ; cette décision me revenait et m’avait été accordée par leur professeur, le Dr Lian Xiang Min du CTRC. Les recherches se déroulèrent de façon tout à fait informelle et les familles purent témoigner de leur vécu ainsi que partager leurs commentaires et leurs critiques. Mis à part cela, nous fument évidemment accueillis par les chefs politiques locaux de Golmud, qui nous encouragèrent à poser toutes nos questions sans nous accabler de discours économiques ou politiques. De plus, ils nous aidèrent à nous procurer une voiture de location ainsi que des logements à Golmud. Ils n’ont cependant pas interféré dans la réalisation concrète du projet.

Quelles familles furent interviewées ?

Les activités principales des 24 familles sont définies comme suit : 8 familles d’agriculteurs, 9 de bergers, 5 de commerçants, une d’ouvriers et une s’occupant du poste de médecin du village. Des 9 familles de bergers, 6 n’ont pas d’autres activités en dehors de l’élevage de bétail. Cependant, chez les agriculteurs, il n’y en a que deux qui vivent exclusivement de leur agriculture. Les autres ont également du bétail et oeuvrent de temps à autre comme travailleurs intérimaires dans la construction ou bien bénéficient d’une autre source de revenu grâce à leurs enfants. Les commerçants sont directement dépendants de l’agriculture et/ou de l’élevage. Il est en de même pour le docteur du village, vu que ses patients sont majoritairement des agriculteurs ou des bergers.

La grandeur des familles interrogées vivant sous le même toit est en moyenne de 5 personnes. La moyenne provinciale est de 3,8. Bien que limité quantitativement, cet échantillon correspond à la réalité : en effet, dans les régions agraires où vivent majoritairement des minorités ethniques, les foyers comptent environ 5 personnes (1) grâce à l’absence d’une politique de natalité.

Nous avons visité 14 familles tibétaines, 8 hui, et 2 han. Tous les bergers sont tibétains. Chez les agriculteurs, il n’y a qu’une seule famille tibétaine. Les familles restantes sont hui (cinq) et han (deux). Des 5 commerçants, deux sont hui et trois tibétains. La famille d’ouvriers est tibétaine. Le docteur et l’entrepreneur sont hui. La répartition de ces familles permet de se faire une idée de la composition de la population. En dehors des Hans, qui vivent principalement en ville, les deux plus grands groupes sont les Tibétains et les Huis. Cela vaut tout au moins pour la région autour et au sud de Golmud, car plus à l’ouest, la minorité mongole est en majorité. Des groupes plus petits sont constitués de Tu, de Salar, de Ouïghours et même de Kazakhs – un patchwork de peuplades, en somme, comme l’a toujours été la province de Qinghai.

Il est aussi significatif que peu de familles tibétaines s’adonnent à l’agriculture. Les Tibétains de cette région sont principalement des bergers. Ce n’est pas le cas pour la plupart des autres régions habitées par des Tibétains, où l’on peut constater une combinaison d’agriculture et d’élevage. La raison en est assez simple : la région est très sèche, avec seulement 20 à 65 mm de précipitations par an. Même pour des troupeaux de yacks, la région est trop sèche, d’où le fait que les familles de bergers se consacrent majoritairement à l’élevage de moutons. En moyenne, les 9 familles de bergers possèdent chacune 700 moutons et 45 yacks sur une superficie de 5000 ha (50 km²) par famille (le plus grand domaine compte 8000 ha, tandis que le plus petit ne représente que 3300 ha). Suite à la dépopulation de la région de Sangjiangyuan, l’activité des familles de bergers se diversifie de plus en plus. Nous trouvâmes les agriculteurs dans des villages près de Golmud.

Le nom « Golmud » vient du mongol et signifie « endroit où les rivières se rejoignent ». Que l’imagination ne se laisse pas emporter par cette définition : il s’agit plus de ruisseaux que de rivières. Ces ruisseaux proviennent de loin, par exemple de l’eau du glacier des monts Kunlun, à 200 km au sud de la ville. Les « rivières » finissent dans les lacs salés du bassin du Qaidam. Quelques-unes rendent possible l’irrigation en passant par Golmud, ce qui permet à l’agriculture – cultures en serres comprises – d’approvisionner la population en céréales et légumes de façon plus que suffisante.

Depuis combien de temps vivent les familles où elles résident actuellement ?

Seules 6 des 14 familles tibétaines vivent encore sur le sol de leurs ancêtres. Les 8 restantes ont abandonné leurs terres d’origine durant les 20 dernières années. Il y a 8 ans, une famille tibétaine arriva du nord, de Ledu près de Xining, et s’installa dans un village le long de la route, entre Golmud et Lhassa, pour y ouvrir un petit magasin. Dans le village, on peut maintenant également trouver une petite gare, servant principalement d’arrêt vu qu’il n’y démarre ni train de marchandises ni train de passagers. Cette famille s’occupait également d’agriculture. Grâce à leur magasin, ils ont augmenté considérablement leurs revenus – près de 20 000 yuans par an. Il y a cependant un problème : à cause de l’absence d’école dans leur village, leurs deux filles de 10 et 14 ans n’ont pas accès à l’éducation. L’ennui est que les aires autoroutières ont poussé comme des champignons entre Golmud et Tanggulashan, sans le moindre contrôle des autorités compétentes. Résultat : un petit chaos. Des baraques non-entretenues, presque pas de toilettes, de la boue d’égouts, une décharge publique autour des maisons, pas d’électricité via le réseau et, par conséquent, des générateurs au diesel polluant et bruyant, pas d’eau du robinet, une combustion gaspilleuse en charbon pour le chauffage et pas d’école. Ces aires sont cependant inévitables sur ce long et lent trajet de 500 km – les camions ne dépassent en effet jamais les 20 à 30 km/h. Des petits restaurants, des magasins, des petits lieux de repos ainsi que des logements seraient les bienvenus pour les centaines de camionneurs et leurs accompagnateurs qui sillonnent ces routes chaque jour – sans compter les voitures privées et les bus. Il faut cependant signaler que les autorités prévoient une baisse de 80% du nombre de camions sur les routes et le remplacement de ceux-ci par le transport ferroviaire. A côté de ce manque provisoire de planning et de gestion concernant les aires d’autoroute, un tout nouveau chemin de fer se déploie en parallèle à la route d’un à deux kilomètres de distance. Dans le village de Tanggulashan, un planning a été mis au point, mais uniquement pour les familles de bergers du village d’origine. Ici, des petits services ont également poussé comme des champignons le long de la route et de manière totalement erratique – ces services sont tout aussi bien entretenus que les aires décrites ci-dessus. Environ 400 personnes y sont actives. Il y a cependant une école primaire. Une partie du village où vivent les bergers se situe à quelques lieues de la route et est bien entretenue. Un chemin en béton y conduit et fait le tour du village. Chacune des familles de bergers reçut gratuitement par les autorités une installation de panneaux solaires.

Pour en revenir aux familles tibétaines qui déménagèrent récemment, on peut citer les 4 familles qui ont déménagé il y a 3 ou 4 ans de Tanggulashan pour emménager sans le moindre frais dans une maison aux environs de Golmud, et ce dans le cadre du projet Sanjiangyuan.

Mis à part cela, deux autres familles tibétaines de bergers émigrèrent depuis le Tibet pour aller à Tanggulashan – une provenant de la région de Lhassa et l’autre de celle de Qamdo, au Tibet de l’est. La raison de leur déménagement était qu’il y avait trop de bergers au Tibet à cause de la croissance rapide de la population tibétaine. Il n’y avait donc pas assez de place pour le nombre croissant de troupeaux.

Il y a aussi le fermier tibétain qui s’est installé il y a 18 ans de cela dans la région de Golmud. Ce cas est si intéressant qu’il mérite quelques mots. Ce berger arriva d’une région agricole pauvre de la région du monastère Ta’ersi (Kumbum), près de Xining. Alors qu’il déménageait, il eut la chance de pouvoir avoir une grande portion de terrain de deux hectares. En effet, il avait une grande famille avec 4 fils et 3 filles. Ce berger était déjà venu travailler auparavant à Golmud en tant que travailleur saisonnier pour d’autres fermiers. Il y apprit la culture des légumes. Son entreprise est maintenant relativement diversifiée et il cultive céréales et légumes tout en élevant des moutons. En effet, trois de ses fils se rendent encore actuellement sur les monts Nanshan et Kunlun pour y faire paître leurs 800 moutons. Son revenu familial s’élève à 20 000 yuans par an. En 2000, il s’est fait construire une grande nouvelle maison. Un diplôme honorifique est affiché à coté de la porte de sa chambre à coucher : « Sorti de la pauvreté par ses propres moyens ».

Les 10 familles han et hui vivent en moyenne depuis 18 ans au même endroit, dans la région de Golmud. Aucune nouvelle immigration n’a été observée, à part celle touchant les Tibétains de la région de Sanjiangyuan. La ville de Golmud connut sa plus grande croissance dans la deuxième moitié des années 80, moment auquel la ligne de chemin de fer entre Xining et Golmud fut instaurée. Toutes les grandes artères furent modernisées durant 10 ans et de nombreux pâtés de maisons furent érigés. Le tout fut sciemment planifié, avec beaucoup d’espace et de verdure. Durant la construction du chemin de fer, la population accueillit plus de 30 000 travailleurs immigrés. Depuis, ceux-ci ont quitté la région. À l’époque, il y avait plus à faire, mais à présent beaucoup de commerces sont fermés. Ces commerces étaient installés dans des bâtiments datant de la fin des années 90. Les nouveaux appartements coûtent environ 800 yuans le mètre carré.(2)

Le contexte économique de Golmud

Golmud devint une petite ville en 1954, lorsque la route nationale vers Lhassa fut construite. Mais une autre raison pour la création de cette ville était le sel. Le plus grand lac de sel de Chine se trouve au nord de la ville et fait presque 6000 km². Assez impressionnant. On y ramasse le sel sans problème. À partir du sel, on obtient de l’iode et du carbonate de calcium. La plus grande usine de Chine à cet effet se trouve à Golmud. Non loin de là, dans le bassin de Qaidam, se trouve aussi une exploitation de gaz naturel et de pétrole. Une raffinerie à Golmud fait en sorte que du carburant soit fourni au Tibet via un pipeline. Il y a de plus une usine pour du polyéthylène et du polypropylène. Le reste est composé de petits ateliers, tels que des briqueteries ou des usines de tapis.

Chez une famille tibétaine ayant emménagé suite au projet Sanjiangyuan, la mère travaille comme ouvrière dans une usine de tapis similaire. Elle gagne 60 yuans par jour, travaille 7 jours sur 7 – ce qui doit rester inconnu des syndicats chinois. Grâce à cela, elle gagne autant par mois qu’une ouvrière à Pékin. À Tanggulashan, où elle vivait encore il y a deux ans, la famille était moins bien lotie. Le mari était ouvrier dans une mine de charbon aux conditions déplorables et le fils gardait les moutons d’autres bergers. Ils gagnaient uniquement de quoi survivre. C’est pour cela qu’ils acceptèrent la proposition de quitter la région de Sanjiangyuan et de la rendre à la nature. Leurs principales motivations étaient une maison gratuite dans les environs de Golmud – on leur offrit même des sofas vu qu’ils ne possédaient rien – et l’accès à l’enseignement pour les enfants. Les deux parents ont trouvé du travail en ville et reçoivent de plus une aide fédérale de 500 yuans par mois. Mais le fils s’ennuie et est nostalgique des grandes pâtures. Agé de 18 ans, il est à l’école primaire tandis que sa s ?ur aînée est nonne – afin de subvenir aux besoins familiaux – et la s ?ur cadette fréquente l’école de façon plus ou moins normale.

Le socialisme chinois n’est pas un banquet où tout le monde peut s’asseoir sans faire quoi que ce soit. Il faut travailler dur et saisir les occasions.

L’ampleur des décisions fédérales et des décisions des autorités locales ainsi que la créativité de la population créent une évolution favorable. Avec cependant des succès et des échecs. La lutte contre la pauvreté est un travail de longue haleine qui donne des résultats encourageants depuis quelques décennies. En Chine, un an ne représente rien, mais dix ans, c’est énorme. L’économie de marché socialiste laisse libre cours à des idées innovantes.

Golmud espère devenir le « Salt Like City » de la Chine. On y trouve énormément de matières premières pour l’industrie chimique ainsi que beaucoup de minerais pour l’industrie métallurgique, mais jusqu’à présent, seule une petite quantité a déjà été extraite. Une mine de fer à ciel ouvert a été ouverte récemment. On y a également commencé expérimentalement la production d’un métal important, le lithium, que l’on trouve aussi dans la mer de sel. Le nombre de travailleurs à Golmud croit de manière proportionnelle. Chaque année, des milliers de personnes suivent une formation technique spéciale dans des cursus organisés par les syndicats et la fédération des femmes ou dans « l’école locale de technologie ». Le nombre d’agriculteurs reste le même (approximativement 20 000 dans les environs de la ville. Environ la moitié de la population résidant dans Goldmud même ou dans les alentours travaille dans le petit commerce et la petite production. Par exemple, les travaux d’arts et de décoration sont fleurissants. En effet, on trouve de la jade dans les monts Kunlun. Son extraction reste cependant quelque peu rudimentaire : en général, une seule personne se rend dans les monts pour collecter la jade. Le gouvernement planifie d’extraire la pierre de manière plus organisée. Il en va de même pour la commercialisation d’une grande source d’eau minérale provenant de ces mêmes monts. La chaîne de montagnes de Kunlun est de plus un attrait touristique dont l’autorité locale veut tirer profit, mais pour ce faire, il sera quand même nécessaire de créer une infrastructure le long de la route nationale. En ce qui concerne l’énergie, la plupart des habitations ont des convecteurs solaires qui leur fournissent de l’eau chaude. Un parc éolien d’une capacité de 50 mégawatts va également être construit. Cependant, le chauffage des habitations ainsi que les cuisinières fonctionnent au charbon.

Qui a aidé à la construction du chemin de fer ?

Des 24 familles, 11 ont pris part à la construction du nouveau chemin de fer. Quatre familles fournirent une personne pour du travail manuel simple, comme charger de la terre et des pierres. Ils gagnèrent 40 à 50 yuans (2) par jour, ce qui est un peu moins que le salaire moyen d’un ouvrier de construction dans la province de Qinghai (3), mais cependant presque autant que le revenu complet de tout ce que la famille gagne grâce à leur élevage et à l’agriculture. (4)

Le revenu de ceux travaillant dans le transport dépendait de leurs moyens de départ : Avaient-ils leur propre camion ? S’agissait d’un camion ou d’une carriole ? Une famille d’agriculteurs hui a un fils qui travaillait comme chauffeur de camion pour un patron. Trois années durant, il devait remplir des missions pour la construction du chemin de fer. Son salaire journalier s’élevait à 60 yuans, ce que son père appelait « un bon salaire ». Le fils est marié et a quatre enfants. Tous n’ont pas la chance d’avoir une grande et heureuse famille. Nous avons rendu visite à un homme âgé d’une quarantaine d’années. Un fermier hui. Il n’a que deux enfants et vit dans une maison délabrée constituée d’une seule et unique pièce. On y trouve une petite télévision et un sol de béton poussiéreux. Sa femme décéda prématurément et il sombra dans la misère durant quelques années, mais maintenant, il est remarié et retrouve des forces.

Pour 100 yuans par jour, il transportait grâce à son petit tracteur du sable et des pierres pour la construction du chemin de fer. C’est déjà plus que du travail manuel pur. Mais d’autres gagnent encore plus. Une famille de bergers tibétains à Tanggulashan possède un petit camion et l’utilise également pour le transport de sable et de pierres. Ils gagnent cependant 250 yuans par jour, donc près de 60 000 yuans par an. Il faut ensuite mentionner les propriétaires de camions. Une famille hui en possède trois, qui servent au transport entre Golmud et Lhassa, chacun faisant six fois l’aller-retour par mois, et ce, depuis 15 ans. Mais durant la construction du chemin de fer, ces camions furent utilisés pour transporter des matériaux. Le revenu de cette famille augmenta durant cette période de 100 000 à 200 000 yuans, également durant un an. Avec une somme pareille, on est riche à Golmud.

Peu de changements structurels dans l’activité, plutôt un revenu supplémentaire temporaire.

Les familles qui ont collaboré directement à la construction du chemin de fer avaient un salaire non négligeable durant une période de un à trois ans. Leur activité agricole ou d’élevage continua entre temps. Seules deux familles ont connu un changement structurel dans leur activité après la construction du chemin de fer.

Un exemple – peu parlant – est une famille de bergers tibétains qui créa une maison de thé à Tanggulashan grâce à ses revenus plus élevés. La fille avait travaillé quelques années au chemin de fer et, grâce à l’argent récolté, elle put ouvrir un petit salon de thé il y aura maintenant deux ans. De plus, cette famille avait construit une maison au milieu de prairies, à 100 km de là. Tout le monde ne souhaitait pas déménager à Golmud et, de cette manière, rendre la région des Trois-Rivières (Sanjiangyuan) à la nature. Une autre famille de bergers tibétains avait également ouvert un salon de thé en 2001, donc avant la construction du chemin de fer. Ils avaient beaucoup de clients durant la construction de celui-ci. Actuellement, le nombre de clients a diminué. La mère de famille souhaiterait déménager à Golmud si elle a l’occasion d’y commencer un salon de thé. Son mari continue entre temps à garder le troupeau – 700 moutons et 70 yaks sur 3 500 ha de terres familiales – avec l’aide de salariés. Il s’agit d’un jeune couple avec un enfant qui va à l’école à Golmud. Leurs revenus, troupeau et salon de thé compris, s’élèvent environ à 20 000 yuans par an, ce qui n’est pas mal pour la région. On ne doit pas trop surestimer ce salon de thé : c’est seulement une baraque pour vingt personnes.

Ensuite, il y a également une famille han dont l’activité connut un changement structurel, et non des moindres. Dans la perspective de la construction du chemin de fer, le fils emprunta de l’argent à la banque et acheta un camion, un bulldozer et une pelleteuse. Il put les utiliser durant trois ans pour la construction et ils lui rapportèrent 200 000 yuans par an. Un vrai petit nouveau riche. Avec ses revenus, il a acheté de nouvelles machines et il en possède actuellement onze. La mère est très fière. Il y a trente ans, ils ont déménagé de la région assez pauvre du Huangyuan (dans la région du lac de Qinghai) pour s’installer près de Golmud. Ils furent dans les premiers à s’y établir en tant qu’agriculteurs et reçurent grâce à cela un terrain relativement grand : un hectare pour du blé et du colza. En conséquence de quoi ils purent jouir d’une vie un peu meilleure. Le père travaillait à l’agence pour machines agricoles et cela mit le fils sur les rails. Il commença avec un camion, bien avant la construction du chemin de fer. Mais l’annonce de la construction l’encouragea à franchir le pas. Sa petite entreprise fonctionne bien et la mère voyage : Shanghai, Suzhou, Hainan, Singapour, Thaïlande. Le décor de leur salon en témoigne : un cheval trois couleurs en porcelaine de Luoyang, de la broderie sur soie venant de Suzhou, de grandes pierres de jade et des photos de la province Yunnan. Actuellement, ils louent leur hectare de terre à des tiers. Six personnes se partagent cette richesse : elle et son mari, le fils et sa femme ainsi que leurs deux enfants.

Cependant, l’hôte de la famille hui avec ses trois camions se plaint car il devra vendre un camion à cause du transport de marchandises par train vers Lhassa, ce qui lui ‘vole’ du travail. Mais il était déjà riche auparavant et, durant la construction, il gagna considérablement plus. Il souhaite maintenant se lancer dans le commerce de l’or. Pour démontrer le confort de sa situation financière, il fit construire une grande maison en 2001, munie d’un équipement moderne et richement décorée. Les études de ses trois fils lui coûtent énormément, car deux sont déjà à l’université. Ce qu’il désire le plus au monde est qu’ils réussissent dans la vie. Bien qu’il se soit déjà rendu à maintes occasions à Lhassa, il désire de temps en temps voyager plus confortablement en tant que touriste en empruntant le train et traverser le Tibet. Cela fait 22 ans qu’il a émigré de Golmud. Il est originaire de la région très pauvre de Gansu. Il débuta en tant qu’agriculteur sur une petite parcelle de terre de 2 mu (5), qu’il utilise maintenant uniquement comme potager.

En dernier lieu, il y a aussi la famille tibétaine dont le fils travaillait chez les chemineaux avant la construction de la ligne vers Lhassa. Depuis 1983, il dirige la circulation dans la station de Golmud.

Au final, environ la moitié des familles interrogées dit avoir envoyé un membre travailler temporairement à la construction de la ligne de chemin de fer. De plus, ils reconnaissent que cela leur a offert un beau revenu supplémentaire. Cependant, seules deux familles ont connu un changement structurel dans leurs activités, et un seul de ces deux changements est marquant : celui-ci concerne la famille qui a investi dans les pelleteuses et les camions. Personne n’a arrêté ses activités normales durant la construction, les ‘mains travailleuses’ – c’est-à-dire seulement un ou deux membres de la famille – étaient là temporairement. Toutes les familles sauf deux continuèrent leurs activités habituelles après la construction. L’une devint une entreprise en construction routière. La famille hui, quant à elle, voit l’avenir moins sereinement avec ses trois camions.

Quelle influence le chemin de fer a-t-il exercée sur la vie des familles interrogées ?

Le questionnaire permettait de choisir entre « aucune influence », « peu d’influence « , « beaucoup d’influence » ou « énormément d’influence ».

En vue de la liste existante, on ne doit pas être surpris du résultat. 15 des 24 familles disent n’avoir subi aucune influence durable, 4 répondent « peu d’influence », 4 encore choisissent « beaucoup d’influence », et seulement une seule famille dit avoir connu « énormément d’influence ». Cette dernière est bien évidemment la famille qui devint une entreprise de travaux routiers. Dans la réponse « beaucoup d’influence », on trouve l’homme avec ses trois camions et le tibétain dont le fils est chargé de la circulation ferroviaire. De plus, il y a encore deux familles dont on a pas beaucoup parlé et à propos desquelles il est intéressant de mentionner quelques faits.

Il y a tout d’abord le médecin généraliste de nationalité hui habitant dans les environs de Golmud. Celui-ci possède un mini dispensaire avec seulement quelques lits. Sa spécialité est la réparation d’os cassés suivant la médecine traditionnelle. Il acquit cette technique à l’âge de 18 ans grâce à son père qui la tenait lui-même de son propre père. En 1985, il déménagea de Linxia – dans les environs du monastère Labuleng dans la province de Gansu – vers Golmud. Il y reçut 3 mu (4) de terre agricole pour y cultiver ses propres fruits et légumes. Mais soigner des patients avec des fractures est devenu depuis longtemps son activité principale, grâce à laquelle il gagne environ 40 000 yuans par an. Durant les travaux au nouveau chemin de fer, il reçut beaucoup plus de patients. Golmud comptait à cette époque 30 000 habitants de plus que maintenant, principalement des travailleurs temporaires pour la construction de la ligne ferroviaire. Durant la construction du chemin de fer, il fut réquisitionné pour assister les accidentés et les soigner. Sa renommée grandit, avec comme résultat plus de patients – parmi lesquels se trouvaient même des familles hui venant de Lhassa en train. Il a une belle camionnette qui peut faire office d’ambulance. Sa fille, elle, possède un petit restaurant dans les environs de la station de Golmud. Celui-ci a pas mal de succès. Cependant, il y a actuellement moins de clients que durant les travaux. Le fils du médecin va lui aussi suivre la trace de son père. Le docteur hui trouve que la ligne de chemin de fer a beaucoup influencé sa vie.

Une quatrième famille qui déclare la même chose est une famille de commerçants hui. L’homme a 55 ans et vit avec sa femme et ses enfants dans une nouvelle construction bien soignée, dont même la cour intérieure est richement pavée. Le coût de cette construction s’éleva à 170 000 yuans, un prix qui n’est évidemment pas comparable à ceux pratiqués à Pékin et dans d’autres métropoles où les prix sont dix fois plus élevés. Il a deux fils, l’un d’eux vivant chez lui avec sa femme et son enfant. Il y a dix ans, il déménagea de Minhe, une région pauvre du Xining, à Golmud. Vu qu’il avait émigré assez tard, il n’y avait plus de terres disponibles : tout avait déjà été partagé. Le commerçant a cependant réussi à se reconvertir. Pour 50 000 yuans, il achète 300 agneaux qu’il fait paître durant quelques mois pour ensuite les revendre. Cette petite transaction est effectuée deux fois sur l’an. Ses deux fils travaillent avec lui et il a un camion personnel pour aller vendre une partie de son cheptel à Lhassa. Pour quelle raison la construction du chemin de fer a-t-elle eu un effet important sur sa vie ? En fait, la demande de viande de mouton a augmenté à Lhassa et il y a plus de touristes au Tibet grâce au train. Il aime aussi vendre des moutons à Golmud : « Il y a environ autant de moutons que de personnes à Golmud, et un mouton par personne et par an, ce n’est pas suffisant. »

Jusqu’ici, nous avons parlé des personnes pour lesquelles le chemin de fer a eu « beaucoup d’influence » sur leur vie.

Nous arrivons maintenant aux quatre réponses « peu d’influence ». Les deux familles de bergers tibétains qui possèdent un salon de thé à Tanggulashan se trouvent dans cette catégorie. Une autre famille de bergers, relativement riche, déclare simplement qu’il y a beaucoup plus de choses à acheter à présent que la ligne est opérationnelle. En ce qui concerne la 4ème famille, nous ne disposons que de quelques informations éparses. Il s’agit d’une famille de bergers tibétains, domiciliée entre Golmud et Tanggulashan dans un village qui est abandonné pour la plupart à cause de la politique de déménagement due à la nouvelle loi pour la protection de la région des « Trois Rivières ». Auparavant, il y avait encore 10 familles qui y habitaient. Il n’en reste à présent plus que trois. Ce berger y resta avec sa famille et son enfant ainsi qu’avec un troupeau de 500 moutons et 70 yaks. La ligne de chemin de fer s’octroya une partie de ses pâtures. Il reçut pour cela une compensation de 20 000 ou 40 000 yuans par km. C’est pour cela qu’il déclare que la ligne de chemin de fer a eu une certaine influence sur sa vie. C’est aussi sûrement pour cette raison qu’il reste là. Sa maison est vieille, même si on peut trouver à l’intérieur une grande télévision sous un poster de Mao. Le berger reçut des panneaux solaires gratuitement par le gouvernement local ainsi qu’un régleur de voltage pour se pourvoir en électricité. Son revenu annuel s’élève à 10 000 yuans, ce qui est relativement peu, mais stable selon lui, car il gagna cela avant, pendant, et après la construction. Il mentionne le fait que les prairies deviennent plus sèches, que la désertification progresse et que les pikas – un animal entre marmotte et rat – sont trop nombreux et mangent l’herbe restante. À cause de la sécheresse, il ne trouve plus de « caterpillar fungi », la mine d’or de maintes familles tibétaines. Cependant, il souhaite rester là où il est, malgré les nombreuses raisons de déménager. Son chauffage fonctionne au charbon et aux déjections de yak.

Dans la catégorie : « pas d’influence »

Comme indiqué ci-dessus, les personnes déclarant que le chemin de fer n’a exercé que « peu d’influence » sur leur vie et leurs activités sont en majorité avec au total 15 sur 24 familles, dont 6 sur 8 pour les agriculteurs, 5 sur 9 pour les familles de bergers, 3 sur 5 pour les commerçants en plus de la famille d’ouvriers. Bien qu’un membre de la famille travaillait temporairement à la construction du chemin de fer, ce qui fut le cas pour 5 des 15 familles, ces familles choisirent la proposition « pas d’influence ». Les 5 familles qui participèrent à la construction de la ligne et qui dirent cependant que celle-ci n’avait exercé que peu d’influence sur leur vie étaient de simples ouvriers ou utilisaient un moyen de transport simple pour le chargement de terre et de pierres. Pour eux, c’était simplement un travail en plus, qu’ils pouvaient aussi trouver facilement en ville. Le fermier hui, par exemple, qui était assez pauvre et qui perdit sa femme très tôt, était habitué à travailler dans la ville avec son petit tracteur pour 30 yuans de la journée. Pour le fils d’une autre famille qui était chauffeur de camion, cela ne changeait pas grand-chose s’il devait effectuer ce transport pour la ligne ou pour autre chose : son salaire restait le même. Les trois restants sont des ouvriers.

Une conclusion subjective de ma part serait que trop peu d’ouvriers ont eu l’occasion de suivre une formation, aussi courte fût-elle, pour quelque chose qu’ils ne savaient pas faire avant. Le gouvernement souhaite délocaliser des bergers de la région des Trois-Rivières pour préserver l’équilibre écologique, ce qui est louable. Mais en même temps, la construction du chemin de fer se fait par des ouvriers qui sont transportés de Golmud en bus et qui logent le long du chemin de fer durant des mois. Cette logique m’échappe pour l’instant, mais je me demandais pourquoi on n’utilise pas plus de familles de bergers habitant sur place, qui sont formées pour un travail local, ce qui serait moins dangereux pour l’écologie que de les laisser continuer à vivre de leurs grands troupeaux.

Par exemple, il y a la famille tibétaine de Tanggulashan. Un couple, originaire de la région, deux fils, une fille et trois petits enfants. Ils gardent 800 moutons et 20 yaks sur une surface de 8000 ha. Leur revenu familial se trouve aux environs de 20 000 yuans par an, ce qui est relativement bon. La fille travailla durant un an comme ouvrier à la construction du chemin de fer. Le père de famille a 50 ans et souhaiterait aller habiter à Golmud avec ses petits-enfants pour les accompagner dans leurs études. Mais il voudrait que ses enfants restent à Tanggulashan pour continuer l’élevage et pour avoir des revenus, et ce, malgré la politique d’évacuation de la région. La seule raison pour laquelle ils pourraient quitter la région est l’éducation des enfants. Mais changer de travail et de revenu n’est pas envisageable actuellement. Pour lui, le nouveau chemin de fer n’avait donc « pas d’influence ».

Chez une autre famille tibétaine de Tanggulashan, le pas avait déjà été fait. Les grands parents et les petits enfants habitaient dans la région de Golmud, alors que le troupeau se trouvait dans la région de Tanggula avec les fils et les filles. C’est une famille riche, qui vit exclusivement de l’élevage. La famille compte 12 membres, dont seulement deux grands-parents ainsi que quelques petits enfants émigrèrent vers Golmud, où le gouvernement leur donna une maison. Celle-ci a été confortablement fournie, avec des tapis, un lecteur DVD, une grande véranda et plus encore. A Tanggulashan, le reste de la famille s’occupe d’un grand troupeau de 1000 moutons et de 100 yaks. Une des petites filles a maintenant son diplôme à l’université de Qinghai, mais est cependant au chômage depuis un an. Le chômage touche d’autres familles tibétaines qui sont parties vivre à Golmud, tout comme les familles hui ou han qui habitaient la région depuis plus longtemps.

En plus de demander si le chemin de fer avait eu « peu » ou « beaucoup » d’influence, nous avons également demandé aux familles si elles avaient été gênées durant les travaux ou si elles avaient subi une influence néfaste après coup. Personne ne se plaint d’un éventuel désagrément. Maintenant que la ligne ferroviaire est opérationnelle, les habitants mentionnent qu’il y a moins de bus entre Golmud et Lhassa et, par conséquent, moins d’arrêts de bus. En général, les personnes interrogées disent aussi que l’activité a nettement baissé, aussi bien dans la ville de Golmud que sur la route de Lhassa. Golmud était en effervescence durant les travaux de construction – ce qui est nettement moins le cas maintenant. Il va falloir attendre la naissance du « Salt Lake City » chinois. Personne ne semble avoir de problèmes avec l’augmentation des prix durant la construction. Au contraire, certains bergers ont pu vendre leur marchandise plus facilement et pour un meilleur prix.

Des revenus moyens.

Si on exclut les familles qui gagnent beaucoup et celles qui gagnent peu, alors on peut établir que le salaire moyen est de 25 000 yuans par an. Une telle évaluation n’est naturellement pas assez représentative que pour en tirer des conclusions générales. Pour le district de Golmud, le salaire moyen s’élevait en 2005 à 17 000 yuans par an et par famille pour la population agraire (6). On connaît les revenus plutôt élevés des familles interrogées : un entrepreneur routier, une famille avec trois camions et un éleveur de moutons. Leurs revenus s’élèvent à 100 000 yuans par an. Il est aussi intéressant de voir que les revenus qui sont plutôt bas atteignent 3000 à 4000 yuans par an.

Parmi les familles ayant un tel revenu se trouve un couple hui plutôt âgé – 70 ans – et dont les deux fils sont partis. Ils possèdent 3 mu de terres cultivables et gagnent un peu d’argent grâce à cela. Un des fils est parti pour Xiamen, dans le sud de la Chine, où il dirige un petit restaurant dont les nouilles de Qinghai sont la spécialité.

Une deuxième famille ayant un tel revenu est un cas qui peut presque être considéré comme un drame social. Une grand-mère vivant depuis sa naissance à Tanggulashan habite avec sa fille unique qui a un fils illégitime de 13 ans. Ils disposent seulement de 100 moutons et de 20 yaks qu’ils louent à d’autres personnes pour les garder. Leur maison est vétuste, avec un sol en terre dure, ce qui n’est pas étonnant pour un revenu de 4000 yuans par an.

Une troisième famille, résidant également à Tanggulashan, compte six personnes, deux personnes âgées, deux enfants et deux petits enfants. Leur seul bien est un troupeau de 400 moutons qui pâture sur 3000 ha de terres infertiles. La maison n’est pas neuve, l’intérieur pauvre. On y trouve une petite TV datant des années 50 et une moto. Ils ont cependant reçu des panneaux solaires par le gouvernement. L’année prochaine, ils projettent de déménager vers Golmud afin de scolariser leurs petits enfants qui ont déjà 8 et 12 ans.

Retour sur la politique de déménagement de la région de Sanjiangyuan.

Le combat contre la désertification est une nécessité dans la zone de la source des « trois grands fleuves ». Il faut également faire en sorte qu’il n’y ait plus de troupeaux à ces endroits et il faut faire déménager les bergers et les former. Environ 700 familles ont accepté de déménager. Nous avons parlé avec 4 familles qui émigrèrent récemment. Deux nouveaux villages ont été construits dans les environs de Golmud grâce à l’argent du gouvernement : l’un abrite 128 personnes, tandis que l’autre a de la place pour 240 habitants. Une maison est mise à disposition des familles qui ont quitté volontairement leur ancienne demeure. De plus, ils reçoivent une pension alimentaire de 500 yuans par famille et par mois, et ce, durant 10 ans. Les habitants sont reconnaissants. La principale raison pour un tel déménagement est la perspective d’une scolarisation meilleure pour leurs enfants, chose qui s’est réalisée. Il reste néanmoins un problème : trouver un travail pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Un ancien berger nous l’a expliqué : « Avant que nous ne déménagions, les journaux ainsi que des lettres d’informations nous ont promis une pléthore de travail. Cependant, nous n’avons pas de job stable, nous ne sommes pas habitués à la vie citadine, et nous rencontrons des problèmes linguistiques quand nous voulons travailler dans une petite entreprise. Nous n’avons aucune aptitude particulière, seulement celle d’ouvrier dans le bâtiment. Mais il y a aussi le problème des payements tardifs ou inexistants. » L’homme disposait auparavant de 80 yaks et de 700 moutons dans la région de Tutuohe. Par beau temps, ce qui signifie quand l’herbe était grasse et verte, il gagnait jusqu’à 30 000 yuans par an. Son revenu familial est beaucoup plus bas maintenant, et il vit essentiellement de la vente de son troupeau. Ses deux fils et ses deux filles suivent une éducation au niveau supérieur à Golmud, ce qui le satisfait. C’est sa plus grande inquiétude : un bon avenir pour ses enfants. De plus, il a été élu « bourgmestre » du nouveau village tibétain dans la région de Golmud. Grâce à cela, il reçoit une enveloppe annuelle de 2000 yuans. Cela revient à 200 euros, rien à voir avec les bourgmestres européens, même après avoir comparé avec le coût de la vie en Europe. 4 familles de bergers à Tanggulashan déclarent explicitement ne pas vouloir partir. Une 5ème famille – celle qui possède un salon de thé à Tanggulashan – veut bien émigrer vers Golmud dès qu’elle aura l’occasion de commencer un salon de thé rentable, mais pas avant. Des six familles interviewées habitant encore Tanggulashan, il n’y en a qu’une qui a l’intention de partir vers Golmud. Il y vit encore 6000 personnes en tant que bergers et 400 dans les services qui se trouvent le long de la route.

Dongcun, le plus vieux village d’agriculteurs dans la région de Golmud.

À Dongcun vivent 1037 familles sur 600 hectares. On y trouve des Hans, des Huis, des Tibétains, des Mongols et des Tu. Ce mixte représente en fait Golmud, qui est un mélange de nationalités diverses. Le grain constitue 70% de la production du village, et les légumes 30%. Seule une dizaine de familles sont également des bergers. En été, le village dispose d’eau venant des montagnes, et durant l’hiver, ils utilisent de l’eau de puits. Beaucoup de villageois travaillent aussi dans la construction. Une cinquantaine de familles a aidé à la construction du chemin de fer. Grâce à cette nouvelle ligne vers Lhassa, ils peuvent désormais vendre plus de produits au Tibet et à un prix plus bas grâce aux coûts de transport moins élevés. C’est environ tout ce que signifie cette nouvelle ligne pour eux. C’est également assez courant qu’un des enfants trouve de l’emploi hors de l’agriculture. Une des familles interrogées, par exemple, vit depuis 23 ans à Dongcun, et a un fils qui travaille dans l’usine de potasse (carbonate de potassium). Le revenu familial est considérable : environ toutes les familles disposent d’une petite camionnette et presque toutes les maisons à Dongcun ont été construites dans la dernière décennie ou rénovées de manière confortable. Dans un autre village, un village qui n’est pas « hukou », ce n’est pas toujours le cas : l’urbanisation est moins planifiée, bien qu’il y ait de l’électricité et de l’eau courante. « Hukou » signifie : « un permis de travail à durée indéterminée, couplé à une domiciliation fixe ». Auparavant, cela signifiait « appartenir à une unité de travail ». Dans ce village vivent notamment des familles hui possédant peu de terres cultivables, voire aucune, des travailleurs immigrés et des petits commerçants qui s’établirent ici il y a environ 10 à 20 ans de ça et qui y vivent encore actuellement malgré l’insécurité. L’adhésion à une mutuelle n’est également pas prise en charge. Des cinq familles que nous avons rencontrées, l’une nous confia que son principal espoir concernant l’avenir était d’acquérir le statut de « hukou ».

Avenir

Toutes les familles interrogées ne s’attendent pas à de grands changements dans un avenir proche. La même activité professionnelle, la même habitation. Un point revint cependant plusieurs fois : l’importance de l’éducation ainsi que la possibilité d’offres d’emploi pour leurs enfants et petits-enfants. Neuf familles l’ont mentionné ouvertement. Trois familles ont un enfant diplômé qui ne trouve pas de travail.

Golmud est fin prêt pour un changement économique important : il y a des matières premières, de la place pour l’infrastructure et la main d’ ?uvre se trouve facilement. L’éducation reste un problème, mais cela peut vite changer. Les budgets pour démarrer l’activité économique sont très élevés et proviennent pour 60% du gouvernement chinois central, de même que la distribution des eaux, les grands équipements électriques, certains travaux routiers, la disposition des déchets, un pipeline de gaz vers Lanzhou, mais aussi les budgets finançant le lancement de grandes entreprises. La construction de la ligne de chemin de fer ainsi que l’entretien de la route nationale vers Lhassa proviennent tous deux du budget national direct.

À la question si les familles prendront jamais le train vers Lhassa, peu répondent de manière positive. Trois familles ont déjà un membre qui a pris le train, mais jamais depuis Golmud, car les tickets sont encore indisponibles. Sept familles s’en plaignent. Sept familles font le trajet en bus et cinq – dont deux de commerçants hui – le font avec leur propre moyen de transport. La fréquence des trajets dépend du but. Quand il s’agit de commercer, ils font le trajet plusieurs fois par an. Pour aller vénérer Bouddha, c’est une fois par an ou moins. Pour un fermier tibétain qui est « sorti de la misère grâce à son diplôme », cela fait trois ans qu’il est allé à Lhassa pour la dernière fois. Il se justifie en déclarant qu’il a « trop de travail ». Mais il désire cependant prendre le train de temps en temps avec son épouse. Sept des dix familles hui et han ne voient pas l’intérêt de voyager vers Lhassa, deux déclarent ouvertement qu’elles n’ont pas l’argent pour cela.

Conclusion

Il est nécessaire d’attirer l’attention sur le fait que cette étude n’a pas été menée à grande échelle et qu’elle ne comporte que quelques impressions éparses. Pourtant, cette étude donne déjà une idée de ce qui se passe chez les fermiers habitant dans la périphérie de Golmud et le long de la ligne de chemin de fer, ce qui était le but de notre recherche. Actuellement, le train a peu d’influence sur leur manière de vivre. Moins de la moitié a participé aux travaux de construction. Cela leur donna un revenu supplémentaire relativement élevé durant quelques années. Cependant, les fermiers ne purent acquérir aucune nouvelle compétence étant donné qu’ils ne faisaient que du travail manuel ou se chargeaient du transport. Les familles qui virent un changement structurel dans leur activité économique sont en minorité. L’attente des fermiers vis-à-vis de la ligne de chemin de fer et du développement de Golmud est cependant positive, bien que peu concrète.

Les problèmes actuels qui inquiètent le plus sont le manque d’emplois à Golmud ainsi que la dépopulation de la région des Trois-Rivières. Ce dernier point fait partie d’un projet écologique et n’a donc rien à voir avec le train, mais cela concerne notre recherche. Les personnes relocalisées n’ont pas de nouvelle formation. Ils perçoivent une aide financière gouvernementale opulente, reçoivent une maison d’une valeur de 50 000 yuans en cadeau ainsi que 500 yuans par mois pour vivre, et ce durant 10 ans, indépendamment du fait qu’ils trouvent du travail ou non. Jusqu’à présent, ils ne trouvent pas de travail stable et ils attendent le développement du « Salt Lake City » chinois dont la base est solide. Un autre problème collatéral est le sous-développement d’une route nationale : l’entretien et l’infrastructure sont en retard sur le train et créent des conditions de vie chaotiques pour les personnes qui y vivent encore. Les familles interrogées voient peu d’intérêt à voyager en train, elles sont habituées au bus qui est moins onéreux. Une alternative est le camion ou la camionnette familiale. De plus, il n’y a pas encore d’arrêt voyageur à Golmud, on y transporte uniquement des marchandises. Ce dernier point est perçu positivement par les agriculteurs, car de cette manière leurs produits arrivent plus rapidement à destination, sont moins endommagés et arrivent à Lhassa pour une somme moins importante.

La construction de la ligne de chemin de fer était un grand pas vers l’avant. A présent, l’évolution est beaucoup moins rapide.

1) Comme, par exemple, dans la région autonome du Tibet.

2) 10 yuans équivalent à environ 1,2 euros.

3) Le salaire journalier pour un ouvrier en construction dans la province de Qinghai est d’environ 65 yuans (2005). Par comparaison, c’est le double à Pékin (statistiques nationales). La vie à Pékin est également plus cher.

4) Le revenu annuel moyen dans l’élevage et l’agriculture à Qinghai est d’environ 17 000 yuans par famille (statistiques de 2005). 5) 1 mu équivaut à environ 1/15 d’hectare.

6) Statistical yearbook Qinghai 2006.

Note : A présent, en 2012, soit cinq ans plus tard, la route entre Golmud et Lhassa a été entièrement rénovée, les ordures le long de la route sont nettoyées et les aires de repos ont subi un « lifting ». Tout va très vite en Chine.


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