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Réflexions à propos de l’Appel, diffusé par Amnesty International, de la Tibétaine Lhamo Tso en faveur de son mari Dhondup Wangchen

par André Lacroix, auteur de la traduction ’Mon combat pour un Tibet moderne’, Récit de vie de Tashi Tsering (éd. Golias, 2010)

mercredi 20 juin 2012, par André Lacroix


1. LA PÉTITION ELLE-MÊME

"He gave voice to Tibet’s anguish. Now he needs our voices.

Dear X,

My name is Lhamo Tso and I’m writing today to ask for your help securing the release of my husband, Dhondup Wangchen.

In 2008 Dhondup made a film called "Leaving Fear Behind," capturing the voices of fellow Tibetans on the eve of the 2008 Beijing Olympics. China was awarded the prestigious Games with the hope that human rights in Tibet and elsewhere in China would improve.

Instead, China’s repression in Tibet has only worsened. Attempts by Tibetans to secure their human rights are routinely crushed. Dhondup has been punished severely. He was tortured and held without charge for nearly a year, then sentenced in a secret trial to six years imprisonment for "inciting separatism."

My husband has committed no crime. Dhondup suffers from Hepatitis B and was denied medical treatment. My sister in-law takes food and clothes to the prison every month, but it is extremely difficult to obtain reliable information about Dhondup’s condition.

Call on the Chinese authorities to give Dhondup the medical attention he urgently needs and to immediately release him and all prisoners of conscience.

Dhondup and I come from northeast Tibet — the epicenter of recent protests against the Chinese authorities. In my husband’s documentary, people express their frustration with the situation, which seems to grow worse each year. Nomads are evicted from their pastures, school children were recently recently rerrecently expelled for demanding Tibetan textbooks, natural resources are exploited with no respect for nature, monasteries are under constant surveillance, and Tibetans fear recently expelled for demanding Tibetan textbooks, natural resources are exploited with no respect for nature, monasteries are under constant surveillance, and Tibetans fear that they might never see the return of His Holiness the Dalai Lama to Tibet.

My people have responded with dramatic acts of self-sacrifice — including setting themselves on fire — as a last attempt to demand the same freedom and rights that every human being should enjoy. I saw horrific photos and videos of these self-immolations and wonder why something like this has to happen in our world.

Never give up hope. My husband tried to show the world both beauty and struggle inside Tibet. Despite our hardships, my family believes in humanity — we will never give up the hope that there is a better tomorrow.

Please join me in showing Dhondup that you see him, you hear him, and that you will speak for him and all prisoners of conscience when their voices are silenced.

Please act today. Join Amnesty International’s global campaign demanding the release of Dhondup and all prisoners of conscience.

I am incredibly grateful for your kind acts.

Sincerely, Lhamo Tso

PS - At the moment, I am travelling through North America to speak about Dhondup. My tour is organized by different groups, including Amnesty International USA. I feel encouraged to meet people who show sincere concern about the situation of my husband and the many other political prisoners in Tibet. Please check my itinerary — it would be a pleasure for me to meet you ! "

2. MES COMMENTAIRES

Tout d’abord je précise que je suis sympathisant d’Amnesty International et que je signe régulièrement ses pétitions. Je serai plus réticent cette fois. Non que je sois insensible au sort d’un prisonnier quel qu’il soit, ni à l’action courageuse de sa femme pour que ses conditions d’incarcération s’améliorent.

Mais voyons ça de plus près.

Les violences du printemps 2008

En tournant son film, Dhondup Wangchen a participé, peut-être sans le savoir, à un vaste mouvement téléguidé de l’extérieur pour « foutre le bordel » (expression de Daniel Cohn-Bendit) au Tibet à l’occasion des jeux olympiques de Pékin. L’occasion choisie pour donner le feu vert aux émeutiers était la date anniversaire de commémoration de la révolte de 1959 à Lhassa, date que les Tibétains en exil ont décrétée « Fête nationale » : le 10 mars. Ce jour-là, une marche, partant de l’Inde et se dirigeant vers le Tibet a effectivement démarré. Elle devait durer six mois : jusqu’aux débuts des JO de Pékin. Cette marche a été organisée par le « Mouvement pour le soulèvement du peuple tibétain » (“Tibetan People’s Uprising Movement” : il est difficile de traduire « uprising » autrement que par « soulèvement »). Il s’agit d’une association dans laquelle sont représentées les fractions principales du gouvernement tibétain en exil : le NDP (New Democratic Party), le Congrès de la Jeunesse tibétaine (Tibetan Youth Congres) et le mouvement des femmes. Le 10 mars était clairement le signal de départ des émeutes : elles ont été encouragées à distance par de multiples manifestations devant des ambassades chinoises (entre autres à Bruxelles). En Chine même, des tracts appelant à manifester pour l’indépendance du Tibet, ont été distribués dans les différentes régions tibétaines. Le même jour, trois cents lamas du monastère de Drepung ont manifesté au centre de Lhassa, de manière non-violente. La police les a dispersés, sans heurts. Ce ne fut plus le cas quelques jours plus tard, le 14 mars : plusieurs groupes de Tibétains, tous armés de la même manière et opérant de la même manière, se sont dispersés dans la ville de Lhassa, ouvrant les hostilités et semant la panique.

Les violences qui ont eu lieu à Lhassa le 14 mars 2008 ont été d’une exceptionnelle gravité. Les témoignages des étrangers présents sur place concordent tous : les agressions visaient les Chinois (les Han) et les Hui Musulmans. Des personnes ont été incendiées vives, d’autres ont été battues à mort, déchiquetées au couteau ou lapidées. Les armes utilisées étaient des cocktails Molotov, des pierres, des barres d’acier, des poignards et des couteaux de boucher. Il y a eu 22 morts et plus de 300 blessés, des Hui et des Han. Il s’agissait d’actes criminels à caractère raciste.

Pékin ne pouvait pas rester sans réagir

Faut-il rappeler que le Droit international stipule que « chaque pays a le droit d’utiliser la force contre des mouvements d’indépendance qui visent à la division dudit pays. Il est sans doute vrai que la répression des émeutes a été trop dure, mais il est rare que, face à de tels événements, les gouvernements quels qu’ils soient fassent preuve de mansuétude : George Bush père n’avait-il pas aussi été accusé d’avoir mené une répression disproportionnée après les émeutes de Los Angeles en 1992 ?

Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que la répression au Tibet vise non la religion bouddhiste, mais l’instrumentalisation de cette religion à des fins séparatistes. Ça fait longtemps maintenant que le gouvernement chinois a reconnu et déploré les débordements de la Révolution culturelle et qu’il a fait son deuil d’une éradication de la religion. Aujourd’hui beaucoup de monastères sont à nouveau opulents et les moines sont omniprésents. Il ne s’agit donc pas d’une répression de la religion, mais d’une lutte contre l’utilisation de la religion à des fins séparatistes.

Car la Chine ne peut en aucune manière permettre le développement de forces centrifuges. La Russie, pays immense et sous-peuplé, a pu se permettre, après la chute de l’URSS, de perdre quelques unes de ses marches. La Chine, elle, pays surpeuplé et à l’étroit sur un territoire très largement montagneux, doit impérativement sauvegarder son intégrité territoriale. L’intégrité territoriale constitue un principe de droit international déjà en place dans l’Antiquité grecque. Elle évoque le droit et devoir inaliénable d’un État souverain à préserver ses frontières de toute influence extérieure. C’est une caractéristique de la nation, lui fournissant le motif suffisant à l’entretien d’une armée pour assurer sa défense : sa violation constitue un casus belli. Dans cette perspective, le séparatisme d’une zone dissidente est vu comme une atteinte à l’intégrité territoriale par la puissance souveraine. Garantir l’intégrité territoriale fait partie des missions des chefs d’État. Et le droit international considère la sécession comme faisant partie des affaires intérieures de l’État concerné. Or précisément, pour « déligitimer » l’attitude de Pékin, les adeptes du « Free Tibet », comme l’ICT (International Campaign for Tibet) et ses multiples satellites de part le monde occidental, répètent à l’envi que le Tibet est un pays indépendant et qu’il a été colonisé à la suite d’une invasion des armées communistes. Mais cette thèse me paraît indéfendable.

Le Tibet fait partie de la Chine

Bien que Tzetan Todorov nous ait appris à nous méfier des « abus de la mémoire », il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil en arrière. Le Tibet a-t-il été indépendant ? Oui, mais c’était entre 622 et 842 sous la dynastie des Tubo. Puis, après des siècles plutôt chaotiques, le Tibet n’a plus jamais cessé de faire partie de l’empire chinois, avec des liens plus ou moins étroits selon les époques, que ce soit sous la dynastie mongole des Yuan (1277-1368), de la dynastie Han des Ming (1368-1644) ou de la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911).

Plus récemment, il est vrai, entre 1911 et 1950, le Tibet a encore connu une période qu’on pourrait qualifier d’indépendance de fait, mais qui n’a jamais été reconnue en droit par aucun pays, pas même les États-Unis, comme en atteste notamment le télégramme que Roosevelt a adressé au Guomindang en 1943 : « I then said [to Churchill] that Tibet had been part of China since imperial times and it is now part of the Republic of China, which had nothing to do with Britain. » [1]

C’est que la Grande-Bretagne, en partant des Indes, avait réussi, au début du 20e siècle, à établir un protectorat sur le Tibet et ainsi à en desserrer les liens avec la Chine. La jeune république de Chine, née en 1911, était alors bien incapable de faire respecter ses droits sur sa province tibétaine, car elle était malmenée par les seigneurs de la guerre, puis déchirée entre les communistes et les nationalistes, et en 1937 soumise à l’agression japonaise. Il n’empêche que, pour Sun Yat-Sen, le premier Président de la République de Chine non communiste, la question tibétaine ne se posait même pas. En simplifiant quelque peu ( !) la complexité ethnique de cet immense pays, il affirmait que la Chine, comme les cinq doigts de la main, était composée de Han, de Mongols, de Mandchous, de Ouïgours et de Tibétains. Malgré les convulsions qui l’affaiblissaient, la Chine de la première moitié du 20e siècle n’a jamais cessé de considérer le Tibet comme faisant partie de son territoire : peu de temps avant la prise de pouvoir par Mao, l’ambassadeur de la Chine nationaliste exigeait encore, en mars 1947, que les drapeaux tibétains soient retirés de la salle de conférence de New Delhi sur les pays asiatiques. Tous les traités internationaux d’avant 1950 stipulent que le Tibet fait partie de la Chine. Il est donc historiquement plus que contestable d’affirmer que la Chine, devenue communiste, a annexé le Tibet : elle a seulement récupéré une partie de son territoire séculaire. Je me risque à faire remarquer que certains partisans américains du « Free Tibet » ne manquent pas d’air lorsqu’ils accusent la Chine d’avoir en 1950 annexé le Tibet (soit 1.220.000 km2), alors que les États-Unis, un siècle plus tôt, à l’issue de la guerre américano-mexicaine de 1846-1848, ont pris au Mexique plus de la moitié de son territoire, soit environ … 2.400.000 km2.

Revenons à la pétition d’Amnesty International

Bien sûr, je suis sensible au sort de Dhondup Wangchen et à son exigence de pouvoir bénéficier d’une assistance médicale adaptée à son état de santé. Et si la pétition se limitait à cela, je la signerais des deux mains.

Mais quand son épouse affirme « My husband has committed no crime », elle me paraît ignorer que, dans tous les pays du monde, le militantisme en faveur d’une désintégration territoriale constitue un délit. Le gouvernement espagnol avait la loi de son côté dans sa lutte contre les séparatistes basques de l’ETA ; idem pour le gouvernement britannique dans sa lutte contre les séparatistes irlandais de l’IRA ; idem pour la France dans sa lutte contre les indépendantistes corses. Pourquoi ce droit à l’intégrité territoriale qui est reconnu à Madrid, Londres et Paris serait-il refusé à Pékin ? Il me paraît, de plus, bien suspect qu’il existe, au sein des États-Unis – dont l’histoire a été douloureusement marquée par la Guerre de Sécession – des voix pour réclamer la … sécession du Tibet.

« (…) people express their frustration with the situation, which seems to grow worse each year .” Ceux qui se sont rendus plusieurs fois au Tibet ces trente dernières années peuvent constater que le niveau de vie des Tibétains, en tout cas, en RAT (Région autonome du Tibet) augmente à vue d’œil. Pékin y investit chaque année 4 milliards d’euros d’aide au développement. De quoi provoquer la jalousie d’autres provinces qui ne bénéficient pas d’une telle manne pour développer des territoires à la traîne, comme, par exemple, le nord-ouest du Sichuan, peuplé d’une importante minorité tibétaine. C’est probablement de là que provient Dhondup Wangchen, ce qui peut expliquer sa « frustration ». Il faut quand même avoir à l’esprit que Pékin ne peut pas tout faire, tout de suite, pour tout le monde ; il n’y a pas si longtemps, la Chine était encore un pays sous-développé et il reste encore aujourd’hui dans les campagnes chinoises de nombreuses poches de pauvreté, qui ne se comblent pas si facilement, comme, par exemple, dans certaines régions du Sichuan ou du Gansu, dont les populations locales, qu’elles soient tibétaines, han, mongoles, qiang, tu, etc., sont logées à la même enseigne.

« Nomads are evicted from their pastures (…) » Il s’agit d’une accusation grave, largement répandue, notamment par Human Rights Watch, mais qui ne correspond pas à la réalité. Lire à ce sujet l’avis de Jean-Paul Desimpelaere, un Belge qui connaît particulièrement bien la réalité du Tibet pour s’y être rendu de nombreuses fois depuis de nombreuses années . Références de son article : site : www.tibetdoc.eu ; rubrique : écologie ; sous-rubrique : désertification ; article : « La Chine force les nomades tibétains à habiter en ville ? » : qu’en est-il ? »

« (…) school children were recently expelled for demanding Tibetan textbooks (…) » Si un tel refus a existé, cela n’a pas pu se produire là où le bilinguisme est de rigueur et où le tibétain est enseigné dans les écoles, à savoir : la RAT et, hors RAT, les régions ayant le statut de préfecture ou de district tibétain autonome. Ce qui s’est probablement passé, c’est une manifestation dans un territoire où vivent quelques communautés tibétaines sans que le bilinguisme y soit obligatoire. C’est sans doute un peu, comme si, par exemple, des petits francophones manifestaient en Flandre pour obtenir des manuels en français ou si des petits Flamands manifestaient en Wallonie pour obtenir des manuels en néerlandais (je doute que de telles actions intéressent jamais Amnesty International…)

« (…) natural resources are exploited with no respect for nature (…) » Évidemment, il est très difficile, au Tibet comme partout dans le monde, de concilier développement et respect de la nature. Mais les autorités locales font, en matière d’écologie, infiniment plus que beaucoup de gouvernements occidentaux. J’ai pu constater, de visu, les efforts gigantesques de replantation d’herbe dans des alpages situés à 4 000 et 5 000 mètres d’altitude ainsi que de reforestation dans le triangle formé par les villes de Lhassa, Gyantse et Shigatse. Outre les bouilloires ingénieusement chauffées un peu partout grâce aux rayons concentrés du soleil, outre les panneaux solaires en vente dans des quincailleries de Lhassa, j’ai pu voir, dans un camp de semi-nomades faisant paître leurs yaks, un téléphone mobile en train d’être rechargé grâce à un petit panneau solaire. Il y a quelques mois, au cours d’une une rencontre à Bruxelles d’exilés tibétains de la tendance « Free Tibet », était projeté un film canadien dénonçant avec virulence la gestion des rivières du Tibet et condamnant sans appel la construction de barrages. Je ne prétends pas qu’il n’y a pas de problèmes de gestion des eaux au Tibet, mais ce film de propagande m’est apparu comme une manifestation de plus de l’arrogance occidentale : que dirait-on au Canada si des reporters chinois réalisaient un film pour stigmatiser l’exploitation des sables bitumineux en Alberta ?

« (…) monasteries are under constant surveillance (…) » Il faut savoir que, du fait de l’intérêt stratégique du Tibet pour la Chine, du fait aussi de l’internationalisation de la question tibétaine, les autorités ont exercé en RAT un contrôle effectif sur les monastères. Mais dans les régions limitrophes, la tutelle a été pratiquement inexistante au point que certains monastères du Sichuan ont connu une forte expansion durant les années 1980. En 1994, à la suite de la quatrième conférence sur le Tibet à Pékin, une nouvelle réglementation est intervenue, imposant une norme négociée pour le nombre de moines par monastère, l’interdiction de recrutement d’enfants dans les monastères et l’organisation dans les monastères d’un enseignement sur la législation. Ces mesures seraient-elles condamnables ? Je ne le pense pas : pourquoi les autorités n’auraient-elles pas le droit, au nom de la justice sociale, de limiter le nombre de moines qui sont un poids financier pour la collectivité ? Quant à l’enrôlement des enfants dans les monastères, est-il conforme à la Convention relative aux droits de l’enfant [2] et, dans le cas contraire, n’incombe-t-il pas à la Chine, signataire de ladite convention, de faire cesser cette pratique ? Quant à l’organisation de cours sur la législation dans les monastères, est-ce contestable, sauf à considérer que les moines ne seraient pas des citoyens et que les autorités religieuses auraient le droit de créer un État dans l’État ?

« (…) Tibetans fear that they might never see the return of His Holiness the Dalai Lama to Tibet.” Si cette crainte existe chez de nombreux Tibétains, c’est d’abord parce qu’en 1959 le dalaï-lama a fui vers l’Inde. Rien ne l’y obligeait. Ce n’était pas l’intérêt des Chinois de perdre ainsi un interlocuteur privilégié. Mais le dalaï-lama – lui ou son entourage –, après avoir, en 1950, assuré ses arrières en planquant le trésor du Potala dans les caves du maharadja du Sikkim [3] , a préféré suivre le plan américain. Dès 1951, en effet, l’ambassadeur des États-Unis à Delhi écrivait au dalaï-lama : « partez du Tibet, nous vous donnerons de l’argent pour vous et cent personnes de votre suite et nous soutiendrons une résistance armée . » [4] Pour pouvoir rentrer au Tibet aujourd’hui encore, il suffirait au dalaï-lama de reconnaître une fois pour toutes que le Tibet fait partie de la Chine (ce qui implique qu’il mette fin au « gouvernement en exil ») et d’abandonner une fois pour toutes ses prétentions politiques en ne conservant que son pouvoir spirituel… Voir à ce sujet, le conseil en ce sens que le patriote tibétain Tashi Tsering a donné au dalaï-lama en 1994 au cours d’un entretien qui s’est déroulé à Ann Arbor dans le Michigan, un conseil resté lettre morte . [5]

« My people have responded with dramatic acts of self-sacrifice – including setting themselves on fire (…)”

Sans minimiser le caractère dramatique de ces immolations, je ne pense pas qu’on puisse, comme on a tendance à le faire en Occident, en tirer des conclusions générales. Ces immolations ont presque toutes eu lieu autour du monastère de Kirti dans la préfecture d’Aba dans le Nord Ouest du Sichuan. Ailleurs, la cohabitation entre les monastères et le pouvoir politique est plutôt satisfaisante.

Oui, mais alors, me dira-t-on, pourquoi ces immolations ? Pourquoi ces actes de désespoir ? Après les incidents de Lhassa de mars 2008, la Chine, c’est incontestable, a décidé de réprimer fermement non pas la religion, mais les menées indépendantistes. On peut penser que certains fonctionnaires locaux, agissant comme des "petits chefs" trop zélés, ont leur part de responsabilité dans l’escalade des tensions, en imposant des punitions exagérées et des brimades intempestives, alors que Pékin entend accompagner sa politique de fermeté par des mesures positives comme en témoigne, par exemple, la récente décision du gouvernement chinois d’accorder une (modeste) pension de retraite aux religieux tibétains âgés de 60 ans . [6] Il ne faut pas oublier que la Chine est un pays énorme et largement décentralisé. Pour expliquer les lenteurs dans l’application des réformes favorables à ses compatriotes tibétains dans les années 80, Tashi Tsering emploie une comparaison éclairante : Au fur et à mesure que les réformes franchissaient les différentes étapes de la mise en œuvre – depuis Pékin jusqu’au gouvernement de la région autonome, et puis de là jusqu’aux cantons, et ainsi de suite – l’objectif et l’esprit de la politique perdaient de leur force. Les gens ordinaires en faisaient un sujet de plaisanterie, comparant ce processus à la dilution de la teneur en alcool dans le chang. Le meilleur chang (le plus fort) vient de la première addition d’eau dans l’orge fermentée. Mais, par la suite, on ajoute plusieurs fois de l’eau à l’orge, et, à chaque brassage, la bière devient moins forte. Cette comparaison suggérait, bien sûr, que la politique essentiellement bonne, élaborée à Pékin, se diluait à chaque étape de manière similaire . [7] Je pense que, mutatis mutandis, cette analyse pourrait servir à expliquer en partie les incidents regrettables qui ont touché la préfecture reculée d’Aba.

Un deuxième niveau de responsabilité se situe au sein même de certains monastères de la préfecture d’Aba. Dans cette préfecture, grande comme près de trois fois la Belgique, on compte 42 monastères et environ 20 000 moines. Deux chercheurs américains, Enze Han et Christopher Paik, après une étude canton par canton sur les événements du printemps 2008, ont démonté que le nombre d’affrontements avec les forces de l’ordre était en corrélation directe avec le nombre de moines. Et comme la préfecture d’Aba connaît une forte concentration de monastères, ce n’est pas un hasard si c’est là que l’on voit certains d’entre eux se muer en foyers de révolte contre une soi-disant « absence de liberté politique et religieuse », allant jusqu’à inciter de jeunes moines à s’immoler par le feu.

Il n’en reste pas moins vrai que, selon moi, les grands responsables de ce gâchis humain, ce sont ceux qui, de loin et sans qu’il leur en coûte, continuent à faire espérer une indépendance qui n’arrivera jamais. La surenchère nationaliste prônée à Dharamsala relève, selon moi, du fantasme, car jamais Pékin ne lâchera le Haut Plateau. Comme le dit très bien Philippe Paquet, lequel par ailleurs ne cache pas son admiration pour le dalaï-lama, (...) quelle capitale, où que ce soit dans le monde, serait prête à risquer l’affrontement - politique, commercial, voire militaire - avec Pékin en soutenant une hypothétique déclaration d’indépendance tibétaine ? ? [8] Une surenchère non seulement illusoire, mais, selon moi, criminelle : quand le "Premier Ministre" du "Gouvernement tibétain en exil", Lobsang Sangay salue "le courage" de ceux qui ont choisi de se transformer en torche humaine pour "la cause du Tibet" (d’après L’Express du 07/11/2011) [9] , il me paraît au moins aussi responsable des incidents tragiques que ceux qui ont apporté les bidons d’essence aux candidats au suicide. Comme le chante Brassens, "Mourir pour des idées, d’accord mais de mort lente (...) Les saint Jean Bouche d’Or qui prêchent le martyre, Le plus souvent d’ailleurs s’attardent ici-bas (...)"

Il faut d’ailleurs noter que ces actes désespérés sont loin de faire l’unanimité au sein du bouddhisme tibétain. Ainsi que le proclame le moine Gyalton, vice-président du l’Association Bouddhiste de la Province du Sichuan, "le suicide constitue une grave déviance de la foi bouddhiste (...) La vague récente de tentatives d’auto-immolation de moines a provoqué un sentiment général de perplexité et de rejet, entraînant peu à peu les gens à perdre la foi (...) Si un petit groupe d’extrémistes continue à politiser la religion et à abandonner les principes du bouddhisme, ils risquent de détruire le bouddhisme tibétain dans une société moderne" (d’après China.org.cn). Cet avis est partagé par l’un des principaux moines exilés, le karmapa-lama, qui a invité publiquement les Tibétains de Chine à ne pas s’immoler par le feu (voir L’Express du 10/11/2011). Et que dire alors des autres courants religieux qui cohabitent avec le bouddhisme dans la région ? On n’imagine pas des pratiquants de la religion Bön (antérieure à l’arrivée du bouddhisme), ni des musulmans Hui se livrer à de telles extrémités, pour la bonne et simple raison qu’ils savent bien, eux, que le meilleur garant de la liberté des cultes, c’est précisément le caractère laïque de la République populaire de Chine. S’il y a eu un "clash" avec certains bouddhistes, c’est bien parce que leurs revendications étaient autres que culturelles ou cultuelles. A contrario, là où n’existe pas de revendications indépendantistes, comme, par exemple, dans certains monastères bouddhistes du Qinghai, la liberté de culte va de soi : on y voit même des portraits du dalaï-lama (mon épouse en a photographié plusieurs) ; c’est que dans ces endroits, les autorités savent qu’il s’agit d’un symbole religieux et non politique.

Bien sûr, la politique de la Chine en général est loin d’être irréprochable, comme le reconnaissent ses dirigeants, que ce soit le Président Hu Jintao, en janvier 2011, devant des journalistes états-uniens ou le Premier Ministre Wen Jabao, en mars 2011, devant l’Assemblée du Peuple, ou, plus récemment, en décembre 2011, un haut responsable chinois, Zhu Mingguo, à propos des troubles sociaux de Wukan (dans le Guangdong). Bien sûr, la politique de la Chine à l’égard du Tibet n’est pas irréprochable ; en matière d’éducation, par exemple, il reste encore pas mal de progrès à accomplir, avant que le taux d’analphabétisme qui était de 90% en 1950 tombe à 0% (il doit avoisiner aujourd’hui les 30%). Mais dans bien des domaines (niveau de vie, espérance de vie, santé), les progrès dont bénéficient les Tibétains restés au pays sont considérables. De cela, les faiseurs d’opinion occidentaux parlent très peu : au lieu d’aller voir sur place ou, au minimum, de s’informer de manière plurielle, ils préfèrent souvent répercuter sans le moindre esprit critique ce que diffusent les puissants lobbies indépendantistes, dont on ne peut pas dire qu’ils ont un sens aigu de la nuance ni de l’honnêteté intellectuelle. Pour avoir une idée des procès d’intention et des contre-vérités colportées, y compris par des intellectuels de renom comme Frédéric Lenoir, voir le site www.tibetdoc.eu, rubrique : publications ; sous-rubrique : recensions.

Je ne dis pas qu’Amnesty International fait écho aux attaques malveillantes contre la Chine, mais je pense que cette ONG aurait dû nuancer le texte de la pétition de Lhamo Tso avant de la lancer. avril 2012

P.-S.

p.s. Ce texte a été envoyé en tant que lettre au directeur d’Amnesty International Belgique fin avril. Encore sans réponse à ce jour (20 juin).

Notes

[1] Hoover Institution and Fudan University Modern Research. Series : Leadership and Archival, 2009.

[2] notamment l’article 14, 1 : « Les États parties respectent le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion. »

[3] voir Melvyn GOLDSTEIN, William SIEBENSCHUH et Tashi TSERING, Mon combat pour un Tibet moderne. Récit de vie de Tashi Tsering, traduit de l’anglais par André LACROIX, éd. Golias, 2010, p. 72-73

[4] Lettre intégralement reprise par Melvyn GOLDSTEIN, A History of Modern Tibet, Volume II, 1951-1956, p. 231-232.

[5] Mon combat pour un Tibet moderne, p. 232-233.

[6] voir Le Soir du 25 novembre 2011.

[7] Mon combat pour un Tibet moderne, p. 218-219.

[8] L’ABC-daire du Tibet, éd. Picquier, 2010, p. 107-108.

[9] Après ces déclarations ... incendiaires, il semble que Lobsang Sangay se soit fait "recadrer", car dans La Libre Belgique du 29 novembre, son discours se faisait beaucoup plus politiquement correct : "Nous n’encourageons aucune protestation au Tibet, en ce compris les immolations (...)"


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