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Ma traversée du bouddhisme

samedi 20 juin 2009, par Elisabeth Martens

en réponse à la question de Al. : « à titre personnel, que vous a apporté en termes de réflexion votre initiation au bouddhisme ? »

El. : Le parcours qui m’a conduit au bouddhisme est somme toute assez banal. Je veux dire par là qu’il reflète une époque et un milieu. Je suis née en 1958, entre un aspirateur dernier modèle que mes parents avaient acquis à l’Expo Universelle de Bruxelles, et le poêle à charbon qui ronronnait tranquillement dans la cheminée du salon. Et puis j’ai grandi sous le regard doux et compatissant d’une sainte vierge sculptée en bois de noyer devant laquelle les quatre enfants faisaient leurs prières tous les soirs avant d’aller se coucher. Ce qui ne nous empêchait pas de jouer, comme beaucoup d’enfants à cette époque, à la messe, au confessionnal, au mariage, à l’enterrement, … dans les règles de la sainte église catholique et apostolique, et dans d’incontrôlables fous rires. A l’âge de 10 ans, les pavés de l’Université Libre de Bruxelles, toute proche, m’ont été interdit ; entre les quatre murs de notre maison de rangée, située boulevard Général Jacques, on ne faisait pas de politique. Quand mon père s’installait consciencieusement, après ses heures de bureau, pour farfouiller dans les interminables colonnes chiffrées de la bourse, la cage d’escaliers nous servait de refuge et de terrain de jeux. Ma mère en profitait pour s’essayer à Teilhard de Chardin, mais elle revenait rapidement à Lanza del Vasto, ou à Krishnamurti, plus accessibles sans doute. Bref, nous avons reçu une éducation aussi horlogée qu’évangélisée, une éducation de laquelle j’ai mis quelques décennies à me remettre. Je crois que ce sont mes études de biologie qui m’y ont aidé : une fois acquise la compréhension des mécanismes de l’évolution, les dieux des diverses religions se cassent inévitablement la figure devant tant de créativité inopinée. Il n’empêche que l’utérus maternel m’avait gavé d’une culpabilité toute révérencielle. Lorsqu’on a reçu Dieu avec le lait de son biberon, on a beau raisonner, c’est un long chemin avant de pouvoir se dire : « ouf ! je m’en suis sortie », comme d’une grave maladie qui, de fait, est incurable pour encore un grand nombre d’Occidentaux.

Il y eut donc des études de biologie à l’ULB, qui m’ont ouvert certaines portes et fenêtres, et puis il y eut la Chine ; et cela fut un excellent mariage !... que je suis encore en train de consommer avec allégresse, curiosité, gourmandise, mais aussi parcimonie, pour faire durer le plaisir. C’est finalement cette rencontre entre la pensée de la Chine (de culture matérialiste) et les sciences occidentales (qui portent en elles leur matérialisme) qui m’a permis de me délivrer du Dieu de mes ancêtres, et des dieux en général. Je parle ici de Dieu et des dieux, plutôt que du Christianisme et des religions, car mon intérêt se portait peu sur les religions en tant qu’institutions ou confessions ou écoles, mais était essentiellement dirigé vers une mystique de l’Absolu. A 17 ans, j’ai même été frapper aux portes d’un monastère de cisterciennes : je me voyais déjà l’épouse glorifiée et fidèle du Christ, dans l’Amour du Père et l’élévation de l’Esprit Saint ! Vous pensez, il m’a bien fallu quelques milliers de kilomètres pour me refaire une santé ! Mais le jeu en a valu la chandelle, car je conçois maintenant mon quotidien « bio-sinologique » comme une réelle libération par rapport à la foi religieuse qui m’embrigadait. Avoir devant moi un avenir nu, dénudé de toute volonté d’Absolu, d’Eternité, d’Amour, d’Unité, de Sens, de Perfection, de Bonheur, etc., m’a permis de m’ouvrir au réel tel qu’il se présente, et non tel que je voudrais qu’il soit ; autrement dit, je n’y projette plus d’espoirs sur-naturels et dès lors je peux observer mon milieu naturel, dans les limites de mes organes des sens, bien entendu. La vie n’ayant plus un Sens, je peux lui en donner un, au jour le jour.

Cependant, la Chine m’a rapidement lancé un nouveau défi : le bouddhisme. Qu’était-ce cette pensée d’un être humain qui ne se réfère à aucun dieu, qui les rejette même, et qui néanmoins promet une vie délivrée de toute souffrance ? La méthode que le Bouddha propose se veut respectueuse de toutes choses, vivantes et inertes, tolérante vis-à-vis des autres, correcte pour l’épanouissement personnel, … bref, en phase avec la vie environnante et la mienne propre. De plus, l’enseignement du Bouddha a certaines accointances avec une spiritualité matérialiste (la « religiosité cosmique » dont parle Einstein) : l’extinction de l’ego y est présentée comme sa dissolution dans le sentiment d’appartenance au « grand tout universel ». Tout cela me paraissait extrêmement séduisant ! Je me suis alors laissé tentée et je me suis plongée dans l’étude du dharma (enseignement originel du Bouddha) qui me paraissait une alternative intéressante aux religions dites « classiques ». J’en profite ici pour rectifier les termes de votre question : je n’ai pas été « initiée au bouddhisme » au sens où les bouddhistes l’entendent, c’est-à-dire que je n’ai pas bénéficié de l’enseignement d’un maître qui m’aurait transmis les « arcanes du bouddhisme » (bien que cela m’ait été proposé), mais j’ai lu et étudié pas mal de bouquins par moi-même, et puis j’ai beaucoup voyagé en Chine à l’époque où j’y ai vécu (1988-1991), et après, ce qui m’a permis de rencontrer la pratique du bouddhisme, le bouddhisme au quotidien. Ce qui me plaisait particulièrement dans le dharma, c’est qu’il évacuait d’emblée les religions théistes, c’est-à-dire les religions caractérisées par la croyance en un Dieu personnel (comme le Dieu des Chrétiens, des Juifs, des Musulmans), mais aussi les religions déistes, celles caractérisées par la croyance en une « force supérieure » qui, soit, aurait créé le monde, soit, guiderait son évolution. Actuellement beaucoup de personnes de culture chrétienne, mais « ne croyant plus en Dieu », ou se disant athée, croient tout de même plus ou moins vaguement à « quelque chose d’un autre ordre qui les dépasse ». C’est ce que j’appelle l’atavisme de la foi religieuse ; il est très difficile de s’en débarrasser, d’une part parce que le besoin de croyance se transmet par notre culture, et d’autre part parce que pour beaucoup d’entre nous, « puisque cela fait du bien, pourquoi s’en priver ? ». Pour en revenir au caractère athée du dharma, on peut dire que le Bouddha a balayé tous les dieux, ce qui pour son temps et son milieu (il était fils de roi en Inde brahmanique au 6ème AC) était exceptionnel. Si les dieux ont refait leur apparition par la suite dans plusieurs écoles bouddhistes, ils ont été inclus dans le cycle infini des naissances et des réincarnations, tout comme le sont les être humains. On peut même dire que les humains ont une longueur d’avance sur les dieux dans ces écoles bouddhistes, puisqu’au moins les êtres humains peuvent sortir du cycle de la vie et de la souffrance (grâce au dharma), alors que les dieux doivent d’abord se réincarner sous une forme humaine pour y parvenir. A chaque religion ses aberrations ! La résurrection d’entre les morts n’en n’est pas une moindre !

En raison de l’athéisme affirmé de l’enseignement du Bouddha, et en raison de ses accointances avec le matérialisme, j’ai mis un certain temps à réaliser que le dharma était tout aussi religieux que les religions classiques. Le dharma et les religions de salut partagent un même postulat de départ : la souffrance, inhérente à la condition humaine, est un mal dont il faut délivrer l’être humain. Or, selon moi, les êtres humains, comme tous les êtres vivants, évoluent dans un monde dont le matériau de construction essentiel est la relation d’opposition-complémentarité (ne serait-ce que dans ce qui donne cohérence aux atomes, molécules, cellules). La relation d’opposition-complémentarité se manifeste à travers une foultitude de contradictions qui, d’une part font évoluer notre monde et nous-mêmes, mais d’autre part lui imposent des limites, et nous imposent des limites. Or, la souffrance des êtres humains vient essentiellement de leurs contradictions et de leurs limites ; c’est pourquoi j’estime que l’intention d’abolir la souffrance des êtres humains - qui est évidemment une intention louable ! - est irréalisable dans notre monde. Ce but de délivrance universelle, but que se sont données toutes les religions de salut, se situe automatiquement dans un monde d’Au-delà, de sur-naturel, un monde transcendant le nôtre ; bref un monde qui échappe aux lois physiques et temporelles qui sont les limites et les contingences de notre monde. Nous, êtres humains, faisons partie de ce monde : ne sommes-nous pas « des poussières d’étoiles », des « enfants du ciel » ? Cela veut dire que ce qui nous constitue, est identique à ce qui constitue un caillou, une limace ou un peuplier. Comment pourrions-nous échapper au monde à partir duquel nous sommes construit, du monde duquel nous émanons ? Aussi tentant que soit le dharma, son but nirvanique le fait basculer parmi les autres mirages religieux. Si le nirvana était réellement accessible à l’être humain, il serait perceptible par rapport à un autre état ; de même que toute chose, tout phénomène, tout état se perçoit grâce aux autres choses, phénomènes, états. Le nirvana ne peut être que relatif, sans quoi il fait partie du monde des Idées, de l’En-soi, de l’Absolu. D’ailleurs, comment nommer le nirvana autrement que « l’Absolu bouddhiste » ou la « Transcendance bouddhiste » ? Finalement, il s’agit d’un subterfuge religieux de plus, tout aussi dangereux que ceux des autres religions, mais plus pernicieux parce qu’il se dissimule derrière un athéisme choisi, ce qui pour une scientifique occidentale pesait lourd dans la balance ! Comme quoi il existe toutes sortes de phénomènes religieux, même des religions où les dieux (ou le Dieu) n’ont plus de place ! Heureusement pour moi, je ne suis pas née dans la culture bouddhiste ; j’imagine qu’il est aussi difficile pour un bouddhiste asiatique de se débarrasser du nirvana (avec tout ce qu’il implique comme contraintes karmiques) que pour un chrétien occidental de se détacher du Dieu de son biberon !

En fait, je me suis mieux rendu compte de ce subterfuge religieux (certainement pas intentionnel de la part du bouddha ; ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !), quand je me suis intéressée au bouddhisme tibétain et à l’influence de ses écoles sur l’histoire sociale du Tibet. L’ampleur de la mystification opérée par l’institution du bouddhisme tibétain, aussi bien au Tibet pendant le millénaire de sa domination, que chez nous depuis le 19ème siècle, m’a amené à réfléchir plus concrètement à l’énorme pouvoir des religions sur notre quotidien. Une fois cette réflexion lancée, c’est comme une seconde maladie de laquelle il est tout aussi difficile de guérir que de la première (la mystique). Tout à coup, on se rend compte que depuis le berceau, notre cerveau fonctionne à travers le filtre du religieux et que ce filtre laisse passer bien peu de choses. La morale religieuse, dont on nous a assez répété qu’elle est respectueuse, honnête, juste, etc. est soudainement vue comme d’une intolérance crasse, d’une intransigeance qui fait froid dans le dos. L’amour du prochain et de soi-même qui nous a été inculqué à coup d’hosties et d’encensoirs, n’a-t-il pas commis un nombre incalculable de morts, en croisades, en inquisitions, en culpabilisations ; n’a-t-il pas fait déborder nos églises et nos temples de ses trésors de guerre, alors que les populations crevaient la dalle ? En ce sens, il me semble important de distinguer entre institutions religieuses et foi religieuse : le Christ (s’il a existé) peut avoir été un personnage sympathique, intelligent, charismatique à son époque, mais ce que son enseignement a apporté comme dérives me paraît abominablement inhumain. Même chose pour le prophète Mohamed ; idem pour le Bouddha, etc.

Si, après avoir rompu avec le christianisme, je me suis aussi distanciée du dharma c’est, entre autres, parce que j’ai constaté les méfaits sociaux de l’institution bouddhique au Tibet. Il m’est alors apparu que n’importe quel enseignement religieux, aussi doux, exaltant ou compassionnel soit-il au départ, aboutit à des aberrances, parce qu’il veut, coûte que coûte, défendre sa propre vérité comme étant la seule Vérité vivable. Le bouddhisme n’a pas fait exception à cette règle : il avait plus que Dieu à défendre !... il avait le nirvana, l’Absolu des Absolus, l’Absolu qui englobe tous les dieux, la Vérité qui réunit et dépasse toutes les autres, relatives, même celles des autres religions ! Les bouddhistes n’ont pas épargné leur ardeur, mais du fait qu’il s’agissait d’un enseignement plus ardu au niveau intellectuel, les fidèles bouddhistes ont été beaucoup moins nombreux que ceux des autres religions, elles, plus accessibles. Mais, voyez les tueries entre écoles bouddhistes qui ont sévi au Tibet pendant un millénaire, voyez les horreurs physiques et les sévices moraux commis par certains lamas sur la population tibétaine (les femmes en premier !), voyez la participation des moines zen aux guerres impérialistes du Japon, voyez l’utilisation du bouddhisme dans les grandes entreprises nipponnes… Autant le zen que le bouddhisme tibétain ont été marqué par l’idéologie de la « Voie du Guerrier », des Guerriers du Bouddha sensés éliminer tous les « ennemis de la Bonne doctrine » : Adam, Abraham, Moïse, Jésus, Mohamed sont les premiers sur la liste, c’est quand même assez violent, non ? Même si c’est pris au sens symbolique (je ne vois pas bien comment, mais certains défendent cette idée), il est clair que les valeureux guerriers du Bouddha sont prêts pour une nouvelle guerre de religion !... mais celle-ci ne serait-elle pas psychologique ? On choisit les armes dans lesquelles on excelle !

Mais alors, pourquoi, chez nous, en Occident, épargne-t-on le bouddhisme ? Pourquoi a-t-il une auréole de tolérance et de pacifisme ? Les critiques fusent à propos des religions classiques, mais bizarrement, personne ne s’en prend au bouddhisme ; au contraire, c’est comme s’il était protégé dans un cocon douillet. Encore mieux, il est promulgué à coup de méditations transcendantales qui soudainement font irruption dans nos hôpitaux et dans nos centres de santé mentale comme « méthode thérapeutique » ; soi-disant elles n’auraient aucune couleur religieuse, mais curieusement elles sont tout de même prises en charge par de fervents bouddhistes, médecins, psychiatres, profs, etc. Se peut-il que le bouddhisme soit épargné par l’Occident intellectuel uniquement en raison de son athéisme ? C’est un motif sérieux pour beaucoup d’entre nous, bien que je pense, pour ma part, que le caractère athée du bouddhisme masque un absolutisme encore plus poussé que celui des autres religions (ceci est une lecture personnelle du dharma). Toutefois, s’il n’y avait que ce motif d’athéisme, j’aurais tendance à me dire : pourquoi pas ? Pourquoi ne pas laisser le bouddhisme se créer une place dans nos pâturages et nos cités ?

Je pense en effet qu’il se situe à un carrefour philosophique intéressant, il établit un pont entre les religions théistes et déistes d’une part, et le matérialisme conscient d’autre part. Il permet de réfléchir à la nature des religions et des dieux, à ce qu’est l’athéisme, à ce qu’est la transcendance et l’au-delà, donc il ouvre aussi à une meilleure compréhension de la matière et de ses limites, bref, il éveille notre conscience à bien des aspects essentiels de notre vie psychique. Il donne aussi accès au magnifique sentiment d’appartenance, ou sentiment de participation : l’être humain se sent faire partie de la matière, du vivant, du cosmos, de l’univers ; cela lui procure douceur, humilité, compassion, émerveillement. Je ne peux m’empêcher de faire remarquer ici que ce sentiment d’appartenance est loin d’être l’apanage du bouddhisme, il est présent dans de nombreuses obédiences, il est partagé par beaucoup de peuples, si pas par l’humanité entière. On pourrait dire, et c’est ce que je crois, qu’il est une sorte de « religiosité spontanée » de l’être humain. Actuellement, suite sans doute à Einstein qui l’a joliment surnommé « la religiosité cosmique », de nombreux scientifiques font l’éloge de ce sentiment d’appartenance… En ce sens, ce serait sans doute un bienfait pour beaucoup d’Occidentaux de se pencher sur le dharma. Pourtant une fois qu’on a décelé son « absolutisme », il n’y a plus moyen d’y adhérer, sauf en impliquant sa foi religieuse. Mais c’est peut-être aussi cela, exactement, qui attire beaucoup d’entre nous : inconsciemment, on a « foi dans la foi », comme si notre culture occidentale nous avait légué un « besoin de croyance ». Le bouddhisme se prête à ce besoin de par sa nature transcendantale, et, en même temps, il répond à notre désir d’athéisme. Il est donc tout indiqué pour satisfaire nos élans spirituels. Pourtant, je le répète, une fois le caractère religieux ou transcendantal du dharma mis à nu, ses aspects les plus merveilleux, ses accointances avec le matérialisme ou avec la « religiosité cosmique », s’effondrent brusquement… et c’est bien dommage ! Je peux vous assurer que j’en ai ressenti un réel désappointement. Mais je ne peux tout de même pas choisir d’adhérer au bouddhisme uniquement pour n’être pas déprimée, cela n’a pas de sens !... C’est pourtant ce que beaucoup font… et c’est ce qui a valu aux religions le sobriquet « d’opium du peuple ».

Pour en revenir aux raisons pour lesquelles le bouddhisme est épargné par nos critiques, il y a son caractère athée et confessionnel, mais j’en vois encore une autre. Nous associons, plus ou moins consciemment, le bouddhisme au dalaï-lama et à sa lutte pour l’indépendance du Tibet, lutte avec laquelle on ne pourrait même pas se prétendre opposé, sous peine de passer pour un malade mental… ou s’entendre dire qu’on est à la solde du PCC… ce qui m’est arrivé bien souvent ! Comme quoi notre imagination n’est pas très fertile dès qu’il s’agit de la « question tibétaine » : on est soit pour le Tibet, soit pour la Chine. N’est-ce pas affligeant ? Je pense que ce manque d’imagination vient simplement du manque d’informations cohérentes, concrètes et correctes à propos du Tibet d’aujourd’hui, et aussi du Tibet d’hier. Une chose que l’on peut reprocher au gouvernement chinois, c’est son flou médiatique, mais, comme le dit avec justesse Lulu Wang (romancière chinoise établie aux Pays-Bas depuis 15 ans), les Occidentaux n’entendent de la Chine que ses déluges et ses catastrophes, mais dès qu’il s’agit d’avancées ou de réussites, ils sont tout à coup sourds. Je n’irais pas jusqu’à dire que le Tibet est une « réussite de la Chine », loin de là !... mais le Tibet se développe à son rythme, il se modernise d’année en année, et son bouddhisme avec lui. Les Tibétains ne veulent pas revenir à l’ancien système théocratique, mais ils ne veulent pas non plus perdre leur religion. Actuellement, les monastères tournent, les temples sont réhabilités, les moines se multiplient, mais les lamas sont placés sous surveillance : tant mieux ! Les prêtres devraient l’être aussi, ils feraient moins de dégâts. Le Potala est devenu un musée ouvert au public… que rêver de mieux pour nos lieux de culte ? Chez nous aussi, on devrait transformer nos églises désaffectées en musées (on le fait déjà d’ailleurs) pour qu’elles nourrissent la mémoire collective et enrichissent notre héritage culturel.

Cela me rappelle une phrase de Madame Sophia Still-Rever, tibétologue internationalement reconnue et amie proche du dalaï-lama ; c’était lors d’une émission à la RTBF (« et dieu dans tout ça ? », le 29/3/09) où elle disait ceci : « La Chine est athée et matérialiste, alors, de quel droit se mêle-t-elle de spiritualité à laquelle elle ne comprend rien, de quel droit se permet-elle de contrôler les religions ? ». Cette phrase est représentative de ce que pensent beaucoup de gens chez nous, aussi n’a-t-elle pas choquée grand monde. Elle est aussi représentative de la manière dont est menée la propagande dalaïste depuis un demi siècle : avancer des énormités, sans argumentation, que tout le monde avale sans se demander ce qu’elles signifient, et qui se digèrent tranquillement juste parce qu’elles « sonnent bien », parce qu’elles « rentrent dans l’air du temps ». Moi, je trouve cette phrase particulièrement déplacée, pour plusieurs raisons, et je voudrais m’y arrêter un peu. D’abord, faut-il rappeler à une tibétologue de haut niveau, proche du dalaï-lama, que l’enseignement du bouddha défend l’athéisme poings levés, et qu’en outre, le dharma a de nombreuses affinités avec le matérialisme ? Madame Still-Rever a raison de dire que la Chine est athée et matérialiste, mais le dharma est tout autant athée et est en partie matérialiste. Et c’est exactement parce que la Chine est athée et matérialiste, dans le sens philosophique de ces termes, qu’elle « se mêle des religions » et les contrôle. La Chine a bien compris le pouvoir gigantesque que les religions exercent sur la plupart d’entre nous dès le plus jeune âge. Le contrôle des religions n’est d’ailleurs pas nouveau en Chine, il a été instauré par la dynastie des Han et date du début de notre ère. Chez nous, on parle depuis peu de temps de la « séparation entre l’Eglise et l’Etat », et on n’y voit que du feu. Quand on en parle, on ne pense pas à autre chose que de diminuer l’influence qu’exercent les religions sur les pouvoirs politiques. Mais que la Chine en ait fait une règle de société depuis un millénaire, et on crie au scandale ; n’est-ce pas absurde ?

Une autre chose qui me fait bondir dans cette phrase est le ton arrogant, suffisant et très éloigné de la tolérance bouddhiste de Madame Still-Rever : « la Chine, athée et matérialiste, ne comprend rien à la spiritualité ». Vous rendez-vous compte du mépris que dégage une telle assertion, mépris vis-à-vis de 1,3 milliard de personnes, un quart de l’humanité ? Je ne comprends pas comment on peut dire une pareille grossièreté sans que personne ne la relève ! Je veux bien admettre que le mot « matérialisme » effraye, il est chargé de connotations négatives, simplement du fait qu’il balaye d’un coup toutes les supercheries religieuses. Quand les dalaïstes, Madame Still-Rever en tête, parlent du « matérialisme chinois », c’est évidemment péjoratif, et tout le monde acquiesce gentiment ; l’ésotérisme est bien dans l’air du temps ! Les maîtres, prêtres et leurs acolytes du marché libre ont d’ailleurs rapidement fait passer le matérialisme philosophique pour du consumérisme de bas étage. Ce glissement sémantique est intentionnel : il ne faut surtout pas que nous portions crédit au matérialisme, que deviendraient les marchands de bonheur ?... or pour le moment, ils foisonnent, et ce n’est certainement pas eux qui sont les premiers touchés par la crise ! Mais peut-on s’arrêter un instant à ce que signifie « la Chine, athée et matérialiste, ne comprend rien à la spiritualité » ?

Tout d’abord la Chine n’est pas une, elle est multiple et puis surtout, elle a connu une longue évolution. Pourtant ce qui habite ses pensées depuis l’antiquité n’est pas tant, comme chez nous, la quête du bonheur ni même celle du sens, mais plutôt le questionnement par rapport au fonctionnement des choses et donc à leur efficacité. C’est pourquoi son point de vue sur la souffrance humaine est d’emblée différent de celui des religions de salut : en Chine, personne ne s’est senti la vocation de « sauver l’humanité », tout bonnement parce que la souffrance est considérée comme faisant partie des conditions humaines. Non pas qu’elle soit acceptée avec fatalisme, mais les Chinois la conçoivent comme nécessaire, voire efficace, pour percevoir leurs multiples moments de bonheur. Elle n’est pas un « mal à éliminer », mais elle est à transformer en un outil de santé. Elle peut devenir un acteur de la vie car elle peut nous aider à grandir, à affiner notre esprit critique et notre humour. Cette manière de se positionner face à la souffrance distancie la pensée chinoise des religions de salut, bouddhisme compris. La pensée chinoise n’a rien d’une religion de salut car elle réfléchit l’être humain et son environnement au sein même des limites de notre monde, à l’intérieur de ses lois physiques et temporelles. Elle ne propose aucun au-delà, aucune consolation, aucun faux espoir ; elle réfléchit le psychisme, les émotions, la cognition, l’esprit de l’être humain à partir de son intérieur, à partir de sa matière, à partir de la physiologie de ses organes. C’est le sens de l’observation, la plus fine, la plus minutieuse, la plus ténue, qui a dirigé la langue et la pensée chinoises à se développer sur le mode dialectique. Notre monde (dont font partie nos organes des sens et notre cerveau interprétatif) ne fonctionne que de manière dialectique : par associations, relations, combinaisons, correspondances, réseaux, etc. Le terreau de la culture chinoise est la dialectique, aussi le matérialisme y a-t-il poussé spontanément, comme une plante sauvage que les Chinois ont lentement domestiquée, pendant des siècles de sélections minutieuses (la Chine s’est aussi frottée à la métaphysique et à différentes formes d’idéalismes, mais elle n’y est pas restée coincée). La culture chinoise porte et transmet le matérialisme dialectique. C’est peut-être ce qui, confusément, nous dérange dans la pensée chinoise, aussi l’avons-nous rapidement occidentalisée, au point que beaucoup d’entre nous ne voient plus la différence entre bouddhisme et pensée chinoise !

Le matérialisme n’a que faire du prosélytisme, il n’a rien à défendre à ou prouver puisqu’il s’agit d’une pensée issue de l’observation. Le matérialisme ne propose aucune spéculation quant aux origines ou aux finalités, car il réfléchit au sein des limites et des structures de notre monde ; c’est pourquoi il ne propose pas de méthode pour attendre le bonheur ni pour se débarrasser de la souffrance. Le matérialisme n’a pas une volonté de pureté, de vérité, d’unité, puisque pureté, vérité et unité ne font pas partie de l’arsenal du vivant. Par contre, il inclut le psychisme humain, or le psychisme peut donner lieu à des quêtes de transcendance, de Vérité, d’Unité, etc. « Absolu » est idée, idée est humaine, « Absolu » est donc à réfléchir au sein d’une prédisposition du psychisme humain. Par exemple, le dieu des Occidentaux est très concentré, compact, unifié, unique. On pourrait dès lors supposer qu’il a été créé en réaction à un sentiment schizophrénique, un sentiment d’explosion du moi, qui aurait été propre aux civilisations indo-européennes. En retour, le psychisme invente un dieu qui redonne force et unité, qui rassemble la personne et l’individualise. Par contre, le Bouddha a créé un univers nirvanique où l’être se dissout, l’individu se dilue dans le grand tout universel. Sans doute avait-il un ego surpuissant, dense et lourd à porter (pour un roi, cela paraît normal !). L’Occident, qui s’ouvre peu à peu à l’enseignement du Bouddha, a-t-il dépassé sa phase schizophrénique ? Depuis sa plongée dans le système marchand ultra-libéral, il est peuplé d’un nombre croissant d’ego redondant ; serait-il entré dans sa phase d’hyper-individualisme, phase nécessaire à l’écoute du dharma ?

Si les dalaïstes se disent incapables d’entendre le matérialisme philosophique de la Chine et d’étudier la dialectique propre à la langue chinoise, c’est fort dommage pour eux. Mais la pensée chinoise est-elle dépourvue de spiritualité pour autant ? Est-il vrai que « la Chine ne comprend rien à la spiritualité », comme le prétend Madame Still-Rever ? La spiritualité a trop longtemps été associée à des pratiques religieuses, ce qui l’a enveloppée dans une atmosphère de surnaturel, d’échappatoire vers des mondes où l’Idée prime sur l’observation. Selon bon nombre de penseurs chinois, et c’est une opinion que je partage avec eux, la spiritualité est loin de se limiter à des pratiques religieuses ; elle ne se limite pas non plus à un mysticisme, tout exalté qu’il soit, ni à des spéculations métaphysiques qui ne font qu’alimenter de faux espoirs. Si je peux me permettre un avis matérialiste à propos de la spiritualité, je dirais que l’être spirituel est celui qui développe ses capacités mentales en connaissant et en acceptant ses limites physiques et temporelles, c’est-à-dire sans aucune attente par rapport à un au-delà, une transcendance, un surnaturel. Le matérialiste peut alors utiliser ses prodigieuses capacités mentales, sensorielles et cognitives, à bon escient, par exemple, pour mieux comprendre l’univers dans lequel il voyage, pour se distancier et analyser son environnement, pour développer son humour et son amour de la vie. Cette attitude, qui est celle de l’observateur, ou du scientifique, lui apporte humilité et émerveillement face au monde qu’il habite. C’est ce qu’Einstein a appelé la « religiosité cosmique » : le sentiment vif d’être relié au monde, d’en faire partie et d’y participer, mais qui n’a rien à voir avec une foi religieuse qui, elle, implique du surnaturel.

Pour la Chine, l’esprit est une émanation des matières dont est constitué l’être humain ; il en est la continuation, à l’échelle humaine. De longue date, les penseurs chinois prétendent qu’il n’existe pas d’esprit sans corps, et que l’épanouissement de l’esprit passe par des pratiques physiques. Les pratiques taoïstes sont basées sur l’observation des transformations physiologiques induites par la respiration ; on suit du regard intérieur les plus infimes mouvements se produisant à l’intérieur du corps et des organes. Grâce à ces pratiques qui combinent respiration et conscience, l’esprit s’éveille et se calme, il aiguise ses capacités cognitives et son pouvoir de distanciation, il concentre son attention, il revitalise son humour et relativise ses amours, il rejoint le « grand rire de l’univers », il développe un réel respect pour ce qui est. Cela donne aux Chinois leurs rondeurs, leur douceur de vivre et leur compassion, leur sens de l’économie, leur habileté à voguer dans le quotidien, leur aisance gestuelle et mentale. Pour eux, l’impermanence, les incertitudes, l’instabilité, les crises même, qui effraient et font fuir les indo-européens - dont nous-mêmes et dont les bouddhistes -, ne sont pas causes de souffrances ; elles sont conditions du renouvellement de la matière et d’évolution du vivant. Pour ma part, je suis donc reconnaissante au Bouddha, car la réflexion qu’a suscitée son enseignement m’a, je pense, libérée du joug des religions, qu’elles fussent théistes, déistes ou athées. Une tranquille jubilation m’appelle maintenant à retourner aux épousailles exquises entre sciences de la vie et pensées de la Chine.

3 Messages de forum

  • Ma traversée du bouddhisme

    29 juin 2009 23:25, par L. Shao

    Vraiment très intéressant.

    Une remarque sur l’esprit et le corps. Il est communément admis dans la culture chrétienne, qu’il y a une séparation. Actuellement, en Occident on insiste trop lourdement sur l’homme nouménal, sans trop se soucier des conditions materielles. Or ces dernieres, conditionne le développement de l’homme nouménal. Il est évident que causer du bien fait du végétarisme à des enfants qui meurent de faim en Afrique, c’est de l’indecence. Ainsi, si l’on veut donner un sens aux messages universalistes des "Lumières", les intensions humainistes les plus louables ne suffisent pas, il est important de tenir un discours, non seulement cohérent en Occident, mais aussi dans les autres cultures .

    Concernant le végétarisme, j’aimerais que Mme Martens me confirme ou infirme les affirmations suivantes :

    1) Sakyamuni prone l’egalité entre toute forme de vie. Le végérarisme devrait donc s’imposer de manière impérative.

    2) En tant que chef spirituel, on se doit donner l’exemple de compassion envers toute forme de vie. Ceux qui ne sont pas des végétariens stricts, trahissent l’esprit de Sakyamuni et ne peuvent être considérés comme fidèle messager du Bouddha.

    Je sais que c’est un sujet controversé, même au sein des différentes écoles bouddhistes. Quel est votre avis ?

    • Ma traversée du bouddhisme 28 mars 2010 15:34
      Végétarisme : le Bouddha dont on sollicitait l’avis sur la question déclara qu’il n’était pas nécessaire. Que les moines pouvaient être végétariens ou manger de la viande ou du poisson. Force est toutefois d’indiquer qu’il semble que sa déclaration reposait sur le fait que seuls les Brahmins de l’époque étaient végétariens. Déclarer que les moins seraient végétariens revenait à priver les autres classes de la possibilité d’acquérir du mérite en faisant les offrandes de nourriture qui substantent la sangha.
  • Ma traversée du bouddhisme

    30 juin 2009 00:03, par L. Shao

    Dans l’histoire des religions, il existe encore une sorte de Darwinnisme. Certains considèrent que l’évolution des religions suit ce schema : primitive (fétichisme, chamanisme), un peu plus évoluée (polythéisme) , enfin très évoluée (monothéisme).

    Mais les "religions chinoises", si l’on puisse parler ainsi, n’entrent pas vraiment dans ce schema. En tirant par les cheveaux, certains considèrent qu’elles sont restées au stade primitif ou au premier tournant axial - selon langage des historiens des religions -, au stade de polythéisme.

    Par ailleurs, beaucoup d’occidentaux - même le président français -, considèrent que la morale et l’éthique prennent racine uniquement dans les religions.

    Ainsi, on peut constater qu’il y a envers la Chine, une utilisation politique honteuse de ce darwinnisme religieux très discutable, répandue par des bien-pensants soit-disant universalistes : par des missionnaires puis par des droits-de-l’ hommistes.

    Le terme "droits-de-l’hommiste" n’est pas utilisé pour discréditer l’esprit des droits de l’homme, mais pour qualifier ceux qui les instrumentalisent à des fins contraires avec une volonté de domination, tels que les businessmans de l’humanitaire, tels que ces bobo-verts-bios qui cherchent à "se réaliser" sur le dos des autres..


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