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Toujours d’actualité, nous remettons ce texte d’une conférence au premier rang.

« Bouddhisme tibétain, versant Nord »

lundi 7 mai 2012, par Elisabeth Martens

Texte de présentation du livre au Salon de L’Autre Livre, le 24/11/2006

Paru chez lHarmattan sous le titre : ‘Histoire du Bouddhisme tibétain, la Compassion des Puissants’.


Le livre que je voudrais vous présenter aujourd’hui est le résultat d’un travail de réflexion, de recherches, de documentation, mais aussi de voyages, de rencontres et de discussions qui s’est étalé sur une dizaine d’années. Il se divise en trois chapitres qui se juxtaposent avec assez de justesse aux trois axes de réflexions qui ont dirigé sa rédaction. Un premier axe de réflexion est un questionnement philosophique quant à ce qu’est une religion et quant à ce qui la différencie d’une philosophie… où vous retrouvez d’emblée une des questions « classiques » que pose le Bouddhisme à l’Occident : est-il une religion ou une philosophie ? Cette question m’a amené à proposer une distinction claire entre pensée indienne de laquelle est né le Bouddhisme, et pensée chinoise. Dans ce premier chapitre, vous trouverez également un questionnement par rapport à la nécessité, ou non, de préserver les religions, en général : pourquoi une religion ? à quoi sert la foi religieuse ? répond-elle à une aspiration profonde de l’être humain ? l’être humain ne peut-il s’épanouir pleinement en-dehors de toute foi religieuse ? A ces questions que je considère comme fondamentale dans la vie de chaque personne, je ne propose que quelques pistes de réflexion personnelles, mais que j’ai pris plaisir à partager, et en espérant qu’elles puissent alimenter la réflexion de chacun. Cette part « essais » de mon livre est la plus présente dans le premier chapitre, mais se retrouve tout au long des pages, en particulier vers la fin et dans la conclusion. Toutefois, le premier chapitre ne s’en tient pas qu’à des questionnements : il analyse aussi l’évolution du Bouddhisme à partir de sa terre d’origine et de son enseignement d’origine (le dharma), et montre que le Bouddhisme, comme toute autre forme de pensée ou de croyance, n’a pu faire abstraction des contingences sociales et politiques dans lesquelles il a évolué. Il s’en est d’ailleurs trouvé profondément modifié, jusqu’à donner naissance au Bouddhisme tibétain que certains milieux avertis considèrent comme l’école bouddhiste la plus éloignée du dharma, alors que d’autres milieux, tout aussi avertis, considèrent comme l’école bouddhiste la plus aboutie (un homme averti en vaut deux !).

Un second axe de mon travail est une étude systématique de l’histoire du Tibet, vue sous l’angle du Bouddhisme tibétain. Cette étude historique constitue le cœur du livre et le chapitre le plus volumineux. J’y reviendrai dans un instant, mais je voudrais d’abord vous expliquer la raison pour laquelle il m’a semblé important de consacrer autant de temps à l’étude historique du Bouddhisme tibétain. Pour cela, j’aborde le troisième axe de réflexion qui a dirigé mon travail : il s’agit d’un analyse critique de l’importation du Bouddhisme tibétain en Occident et de la vaste médiatisation dont il jouit chez nous, depuis une cinquantaine d’années. Pourquoi une telle médiatisation ? n’a-t-elle pas un arrière-goût politique ou stratégique ? C’est en réalité ce troisième axe de réflexion qui m’a amené, finalement, à rédiger ce livre. En effet, j’ai habité en Chine de 1988 à 1992, pour me spécialiser en médecine traditionnelle chinoise. J’étais donc sur place lors des événements de la Place Tian AnMen en ‘89, la même année qui a vu chuter le mur de Berlin, et la même année qui a vu le Dalaï Lama se faire honorer du prix Nobel de la Paix. Cette année 1989 mériterait à elle seule une étude approfondie : ces différents événements qui, apparemment, n’ont pas beaucoup de liens entre eux, peuvent être considérés comme un moment de bascule vers une « ère de grandes catastrophes » dont se pourlèchent actuellement nos médias. Si, d’une part, cette ère catastrophiste aiguise nos appétits rebelles et fait naître des mouvements de résistance de plus en plus nombreux, bien que encore trop timides et trop peu organisés, d’autre part, elle éveille et attise aussi nos angoisses face à un futur de jour en jour plus nébuleux et incertain. C’est sur cette angoissante nébuleuse du futur que s’appuie une constellation quasi infinie d’associations spiritueuses qui nous rappellent de manière insistante que notre être spirituel est en chute libre, que nous divaguons dans un grand no man’s land spirituel.

Ce vide spirituel, nous devrions le combler par des méthodes qui vont des « constellations familiales » à la « naturopathie », du « biodanza » au « reiki », de « l’éveil de la connaissance de soi » à « l’approche de la méditation », de la « méditation de la lumière » au « tarot et arts divinatoires », de la « thérapie par les sons » à la « kinésiologie », de « l’atelier des couleurs » au « tantrisme », et j’en passe… il suffit d’ouvrir n’importe quel « agenda + » que vous trouvez dans toutes les bonnes épiceries bios ! Les intitulés de ces cours, conférences, stages, ateliers, etc., que l’on sent fort proches du New Age ou faisant carrément partie du New Age, ne nous étonnent plus, nous avons eu le temps de nous y habituer ! En effet, la sphère du New Age n’est pas si nouvelle que ça puisqu’elle est apparue il y a plus de cent ans. C’était à la fin du 19ème siècle, avec Helena Blavatsky. Cette dame, issue d’une famille de la noblesse russe et proche du Tsar fut, dès son jeune âge, mise en contact avec des maîtres du Bouddhisme tibétain. Suite à une vie spirituelle fort chargée, elle nous laissa comme héritage une œuvre monumentale : « La Doctrine Secrète ». Ce livre remet au goût du jour la quête de l’origine commune de l’humanité, le culte de la race pure, la nostalgie des époques révolues « du bon vieux temps quand tout allait beaucoup mieux ! ». C’est sur cette œuvre que se sont basés les successeurs de Madame Blavatsky pour lancer, dès le début du 20ème siècle, le vaste mouvement du New Age, mouvement de l’homme nouveau, de l’ère nouvelle, mouvement qui prône un gouvernement mondial unique, guidé par une pensée unique ! Aujourd’hui, le Bouddhisme tibétain resurgit au cœur de cette mouvance qui, malgré son odeur de sainteté, est combien trompeuse : la penserait-on en train de flirter avec la « globalisation » alors que tous les aimables tenants du New Age sont les premiers à décrier et à dénoncer celle-ci ? Depuis que le Dalaï Lama a reçu le prix Nobel de la Paix, documentaires, longs métrages, livres, revues, CD, etc. se multiplient exponentiellement et sont portés aux nues par les nombreux satellites du New Age.

C’est dans cette exaltation nouvelle pour le Bouddhisme tibétain, que se tint une exposition grandiose au Cinquantenaire en 1994. Cette expo était en opposition radicale avec tout ce que j’avais vu, entendu et vécu moi-même en Chine pendant plus de trois ans. Inutile de préciser qu’elle était plus une attaque en règle contre la Chine, et plus particulièrement contre le communisme chinois, qu’une ouverture permettant de comprendre le Tibet et ses relations avec la Chine au cours de l’histoire. C’est suite à cette expo, de laquelle je suis sortie passablement écœurée, que je me suis mise à rassembler documents et informations destinés à me faire une opinion quant au « conflit sino-tibétain ». Mon éducation familiale et post-familiale a fait qu’à cette époque j’étais, hélas ou non, entièrement a-politisée. Je n’avais donc aucune raison de me joindre à ce concert BC-BG contre la Chine, pas plus que je n’avais de raison de me lier à l’opinion des intellectuels chinois qui différait à 180° de ce qui se disait en Occident. Qui et que croire face à de telles contradictions ? Pourtant, il s’agissait bien d’une histoire, de l’histoire d’un peuple réel et d’un territoire réel. Il devait donc exister suffisamment de faits historiques sur lesquels m’appuyer pour me forger une opinion. Dès lors, je me suis attelée à récolter ces données, avec la participation attentionnée et patiente de mon conjoint, pendant une dizaine d’années. Le fait que je ne sois pas bouddhiste, et que je n’adhère à aucune autre foi religieuse – bien que je ne me sentes nullement en « vide spirituel », au contraire, j’estime que mon être spirituel se porte fort bien ! – m’a sans doute facilité la tâche pour garder un esprit critique face au Bouddhisme et pour replacer le Bouddhisme dans les différents contextes qui l’ont vu évoluer. Ce sont les faits historiques, l’étude systématique de l’histoire du Tibet jusqu’au 21ème siècle, qui m’ont amené à m’insurger ouvertement contre la manière dont les médias présentent le « conflit sino-tibétain ». D’après eux, on devrait choisir entre la Chine ou le Tibet : on est soit pour le Tibet contre la Chine, soit pour la Chine contre le Tibet, il n’y a pas d’alternatives possibles. Inutile de préciser que la deuxième proposition ne fait pas bon effet lorsqu’elle est affichée en public. Depuis 1959 (c’est-à-dire depuis que le Dalaï Lama n’est plus au Tibet), les médias ont systématiquement noirci la Chine et mystifié le Tibet et le Dalaï Lama, de sorte que, actuellement, après 50 ans de matraquage médiatique, la très grande majorité (pour ne pas dire la quasi totalité) des intellectuels occidentaux choisissent pour le Tibet, donc contre la Chine.

Pour arriver à ce résultat mirobolant, les médias se sont servis de l’histoire pathétique du Dalaï Lama, une histoire émouvante et remuant nos archétypes les plus profonds : l’histoire d’un roi-dieu, un roi-père, destitué de son trône par des traîtres pervers, chassé de son territoire par des démons rouges à queue fourchue, et « exilé par la force des armes », précisent les médias. Alors qu’on sait fort bien maintenant que cet exil a été choisi par le Dalaï Lama, en accord avec l’aristocratie tibétaine, les laïcs et le clergé réunis. On sait fort bien que sa fuite a été organisée, préparée et financée par les Etats-Unis. Plusieurs ouvrages ont été écrit à ce sujet, non pas des ouvrages chinois, mais des ouvrages rédigés aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, entre autre par les ex-agents de la CIA qui ont commandité la fuite du Dalaï, des grands lamas et de l’aristocratie tibétaine, ces mêmes agents présents au Sikkim pour organiser la résistance tibétaine. Ces livres rendent public les mensonges médiatiques à propos du Tibet, dont le plus tenace est le « 1,2 millions de morts tibétains à cause de l’occupation chinoise », chiffre qui a été démenti parce que, statistiquement et démographiquement, il ne tient pas la route. Ces livres rendent aussi public le soutien des Etats-Unis au Dalaï Lama et au Tibet, dès avant ’59 : une dépêche du ministère des affaires étrangères des Etats-Unis note en 1956 que « le Tibet doit devenir le bastion de notre lutte contre le communisme en Asie ». Cette petite note exprime clairement que le Tibet et son représentant le plus célèbre ont été choisis pour servir de pions dans la guerre froide menée par les Etats-Unis, principalement contre le communisme en Chine. Une telle vision étasunienne, pragmatique et futuriste à la fois, explique la présence de le CIA au Sikkim dès le milieu des années ’50. Elle explique aussi le soutien financier dont ont joui les communautés tibétaines dès leur exil (1,7 million $/an pendant les années ’60) et le Dalaï Lama à la même époque (186.000 $/an), sans parler du soutien logistique octroyé aux mouvements pour l’indépendance du Tibet. On pourrait penser qu’avec le temps, ces financements se sont étiolés, mais il n’en est rien, ils se poursuivent de plus belle quoique sous l’auspice d’association aux noms plus ronflant que la « CIA ». C’est ainsi que les communautés tibétaines perçoivent aujourd’hui 2 millions $/an du « National Endowment for Democraty » (organisation étasunienne au-delà de tous soupçons !), à quoi il faut ajouter les nombreuses facilités dont jouissent les tibétains en exil, ainsi que les financements de la part de grands trusts internationaux.

Ces ouvrages qui racontent l’autre versant de l’histoire récente du Tibet ne sont évidemment pas ceux que l’on trouve sur les rayons du GB et du Carrefour à côté du sourire angélique et tellement craquant de notre Sainteté. Une fois n’est pas coutume, voilà qu’il pose à nouveau sur la couverture de sa dernière parution : « L’univers en un seul atome ». Car le Dalaï Lama ne se contente plus de rassembler les seuls paumés spirituels de l’Occident, les post-68-tards qui ne voulaient plus « bêtement » croire en Dieu et qui trouvaient dans le Bouddhisme une alternative exotique et à leur goût… Non ! Voilà que le Dalaï se fait aussi inviter aux colloques scientifiques se tenant aux Etats-Unis, qu’il s’installe dans les fauteuils des parlementaires européens, qu’il sympathise avec le pape, les grands rabbins, les imams, sans négliger les chamanes mexicains… et voilà que le Bouddhisme tibétain s’immisce même dans nos écoles primaires : quoi de plus calmants pour nos jeunes têtes blondes que de colorier un mandala en fin de journée ? En effet, quoi de plus calmant pour ces petites têtes lorsqu’elles sont pleines de calculs et de fautes d’orthographe … ? Cette lente pénétration du Bouddhisme tibétain dans l’inconscient de nos vies ne serait pas à dénoncer s’il était exempt d’une toile de fond politique qui ressemble furieusement à de la propagande insidieuse et sournoise. Or cette propagande est entièrement financée et soutenue par les Etats-Unis, suivis par les puissances occidentales. La question réelle du conflit sino-tibétain n’est donc pas : « Chine, ou pas Chine ? », mais elle est : « quels sont les intérêts des grandes puissances à soutenir la « cause tibétaine » et à systématiquement assombrir le versant chinois de ce conflit ?

En fait, leur intérêt est assez évident et le devient de plus en plus : il ne passe plus un jour sans que les médias ne se préoccupent et ne s’inquiètent de la percée économique fulgurante de la Chine. La Chine représente pour l’Occident la planche de salut d’un système qui, sans elle, entrerait dans sa phase moribonde. Si les grandes puissances parviennent à conquérir le gigantesque marché chinois, en croissance continue, les capitaux occidentaux pourront continuer leur course pendant encore quelques dizaines d’années, voire un siècle. Sans le recours à la Chine, notre système économique rejoue le scénario du Titanic, il prend l’eau de partout et est voué à perdre ses privilèges en peu de temps. Donc, toute déstabilisation de la Chine, et surtout une déstabilisation venant de l’intérieur de la Chine, est bienvenue pour l’Occident. Le Tibet fait partie de la Chine, aussi l’Occident a-t-il tout intérêt à attiser les foyers indépendantistes, sous couverts de « conflits ethniques ». Mais, à ce stade, on ne peut évidemment pas passer sous silence la question de fond que pose le Tibet : l’indépendance du Tibet est-elle justifiée ? Pour répondre à cette question, il est indispensable d’analyser l’histoire du Tibet et l’histoire de ses relations avec la Chine. C’est donc ce qui m’a conduit à étudier cette histoire et à écrire le deuxième chapitre de mon livre. Je voudrais ébaucher ici très rapidement les grandes étapes de cette histoire tibétaine, pour en distinguer les couleurs dominantes.

Jusqu’au 7ème PC, le haut plateau tibétain (qui recouvre environ 5X la France) était peuplé de tribus semi-nomades. A cette époque, le fils aîné d’une famille influente se met en tête de rassembler les différentes tribus éparpillées et de constituer une grande armée. Les ambitions de Song Tsen Gampo ont fait basculer la société tibétaine d’une structure tribale vers une structure esclavagiste : les paysans étaient enrôlés de force dans les efforts de conquête de la lignée dynastique des Tubo (d’où vient, par dérives phonétiques, le nom « Tibet »). A la façon de Gengis Khan au 13ème, Song Tsen Gampo conquiert ainsi le haut plateau tibétain et ira même jusqu’à titiller son puissant voisin, la Chine des Tang. Tant et si bien que l’empereur des Tang sera amené à donner sa fille en mariage à ce roi fougueux. Grâce à la princesse Wen Cheng, le Bouddhisme, sous sa forme chinoise de l’école du JingTu (ou de la « Terre Pure », qui compte encore de nombreux fidèles chinois aujourd’hui) apparaît sur le haut plateau. Le Bouddhisme doit alors rivaliser durement avec la religion autochtone, le Bön, une religion animiste embrassée par l’ensemble des populations tibétaines. Jusqu’au 9ème siècle, lorsqu’un roi Tubo veut imposer le Bouddhisme au Tibet. Pour ce faire, il invite un maître tantrique à venir enseigner la voie tantrique. Padmasambhava, venu du Nord de l’Inde, est considéré encore aujourd’hui comme le père du Bouddhisme tibétain, parce qu’il a réussi à adapter la voie tantrique aux couleurs locales. C’est ainsi que le Bouddhisme tantrique, dernière école bouddhiste née en Inde, se charge de divers cultes et croyances, dieux et démons du Bön. Suite à des intrigues familiales complexes, la dynastie Tubo s’émiette et se perd dans les méandres de l’Histoire. Le Tibet fut donc un grand royaume ou un grand empire (on entend dire les deux) du 7ème au début du 9ème PC. A cette époque, on ne parlait ni d’indépendance, ni de frontières. Or, la carte du « Grand Tibet », telle qu’elle est dessinée aujourd’hui par les mouvements d’indépendance du Tibet, se base sur ce territoire conquis par les Tubo entre le 7ème et le 9ème PC.

Après cette période de « gloire esclavagiste », le Tibet sombre dans quatre siècles de rivalités tribales. C’est durant cette période d’instabilité que le Bouddhisme tibétain prend réellement son envol, et ceci grâce au grand prophète… Mohamed ! En effet, les troupes musulmanes commencent à envahir le Nord de l’Inde, et dès le 10ème PC, elles font fuir les derniers maîtres tantriques. Ces maîtres indiens se retrouvent au Tibet où ils sont accueillis bras ouverts par la noblesse tibétaine qui voit rapidement les avantages qu’elle peut tirer de l’installation de communautés tantriques sur le haut plateau. Les premières communautés bouddhistes qui se forment au Tibet, celles des Bonnets Rouges ou de l’école des Anciens, sont des communautés familiales. Les maîtres peuvent prendre femmes et avoir de nombreux enfants. Grâce à cette caractéristique assez particulière pour une école bouddhiste, ces communautés deviennent l’ossature d’une structure sociale nouvelle basée sur le servage. Les Rinpotchés (responsables des communautés bouddhistes) étaient choisis parmi les fils des familles nobles. Ce système assurait le maintien des biens, qui était surtout des biens fonciers, au sein des familles de la noblesse tibétaine. En même temps, il assurait le respect d’une hiérarchie stricte indispensable pour installer un régime de servage. Cette période d’implantation du Bouddhisme tibétain au Tibet se nomme aussi la période de « Renaissance du Bouddhisme » : quasi chaque maître tantrique indien arrivant au Tibet fondait sa propre école. Dès lors, il existait un foisonnement d’écoles et de manières d’appréhender et de pratiquer le Tantrisme, ce qui eut pour avantage d’enrichir considérablement le Bouddhisme et de lui redonner un élan. Toutefois, toutes ces écoles nouvelles ont pris comme modèle celle des Bonnets rouges, c’est-à-dire, des communautés familiales qui assuraient la transmission des biens de père en fils. En pratique, c’était toujours les familles de la noblesse tibétaine qui régnaient et rivalisaient entre elles, comme c’était le cas avant la dynastie Tubo, mais cette fois, en s’appuyant sur un régime de servage installé grâce aux communautés bouddhistes.

Au 13ème siècle, Gengis Khan et ses fils tentent de conquérir la Chine. Celle-ci ne se laisse pas faire et oblige les troupes mongoles à traverser le haut plateau tibétain pour se diriger vers les provinces du Sud (Sichuan et Yunnan actuels). En passant par le plateau tibétain, les Mongols ne rencontrent que peu de résistance, chaque communauté et famille étant en train de préserver ses acquis. Le Khan désigne alors le Rinpotché de l’école la plus influente du moment (les Sakyapa) comme administrateur suprême du Tibet. Du même coup, il annexe le Tibet à l’Empire chinois qui vient d’être mis sous tutelle mongole. Pour la première fois de son histoire, le Tibet fait partie de la Chine, non pas par décision des Chinois, mais des par décision des Mongols. Les Mongols garderont une forte influence sur le Tibet jusqu’au 18ème siècle, lorsque les Mandchous prendront la relève. Mais entre le 13ème et le 18ème, le Bouddhisme tibétain subit une réforme importante apportée au 14ème par un maître tantrique, TsongKapa. Le point principal de cette réforme est l’imposition du célibat aux lamas, exception faite pour les quelques hauts lamas qui ont atteint la troisième étape de réalisation. Cette ultime étape tantrique exigeait la présence de femmes, le meilleur calibre pour atteindre l’illumination le plus rapidement possible étaient des fillettes de 10 ans jusqu’à des jeunes femmes de 25 ans. La réforme apportée par TsongKapa et concrétisée par l’apparition de l’école des Bonnets Jaunes (ou Gelukpa, les plus nombreux actuellement), n’était pas qu’une affaire de mœurs ou de moralité publique, tel qu’on se plait à le penser chez nous. Il s’agissait surtout d’une affaire politique. En effet, la structure précédente dans laquelle les biens se transmettaient au sein des familles de Rinpotché (donc au sein des familles nobles) se trouvait face au délicat problème des fratries. La plupart du temps, la fratrie en venait aux mains, si pas aux armes, pour s’arracher un morceau de territoire lors du décès d’un Rinpotché. Les nombreux rejetons dilapidaient trop rapidement les biens de la noblesse. TsongKapa se dit que si les communautés tantriques n’étaient plus familiales, mais qu’elles revenaient au célibat, tel qu’enseigné par le Bouddha historique, les problèmes de succession devraient se régler autrement. On inventa alors le système des « tulkous », ou des Bouddhas vivants : un Bouddha ou un Boddhisattva se réincarne en un nouveau-né que le Rinpotché décrit avant de mourir. Puisqu’il n’y a plus qu’un seul successeur, désigné par le Rinpotché lui-même, le problème de la succession, des rivalités familiales et de la dilapidation des biens ne se posait plus. C’est ainsi que l’école des Bonnets Jaunes a acquis notoriété, puissance et terres.

Au 16ème siècle, alors que les Mongols ont dû se retirer de la Chine pour faire place à la dynastie Ming, mais que le Tibet reste toujours annexé à la Chine, le Khan de Mongolie qualifie le Rinpotché des Bonnets Jaunes de « grand océan de sagesse », ou « dalaï » en mongol, ou « gyatso » en tibétain. Depuis lors, les Dalaï Lamas sont considérés comme une lignée de réincarnations de Tchenrezi, le Boddhisattva de la grande compassion. Pourtant, de compassion, il n’y en avait guère dans ce régime de servage particulièrement cruel vis-à-vis des familles de serfs, des moine-serfs, des femmes et autres sujets de peu d’importance mais qui constituaient la très grande majorité de la société tibétaine. Intimidation morales, mutilations physiques et sacrifices humains ont été le lot du peuple tibétain jusqu’au milieu du 20ème siècle. La prise de pouvoir des Mandchous sur la Chine, au 17ème, n’a fait que renforcer le servage puisque les Mandchous l’ont légalisé. Ils ont aussi nommé le Dalaï Lama (le « Grand Cinquième », à l’époque) comme « chef spirituel et temporel du Tibet », ce qui ne les a pas empêché par ailleurs d’envoyer un émissaire (« l’amban ») pour contrôler les finances et surveiller la politique extérieure d’un Tibet qui, d’après les mandchous, était encore trop sous la coupole des Mongols. Ce sont encore les Mandchous qui ont dessiné les frontières des 18 provinces chinoises, entre autres celle du Tibet. C’est donc depuis cette époque (18ème siècle) que le Tibet est une province chinoise à part entière, bien qu’elle fut une province soumise à un régime de protectorat assez « libéral ».

Au 19ème, le Tibet, de même que bien d’autres terres asiatiques, doit compter avec les puissances occidentales, principalement celles de l’Empire britannique, fort présent en Inde, et l’Empire du Tsar, de l’autre côté des monts TianShan. Ce que convoitent ces deux empires n’est pas le Tibet, trop pauvre et difficilement accessible, mais la Chine. En effet, les concessions chinoises concernaient principalement les villes côtières de la Chine, mais aucun pays européen n’était parvenu à s’installer au coeur de la Chine. C’est dans un but de conquête que le Tsar Nicolas II envoie un émissaire à Lhassa, le lama Dorjiev qui se fait passer pour maître tantrique et devient le bras droit du 13ème Dalaï Lama. De cette époque date la rencontre entre Madame Blavatsky et le Bouddhisme tibétain, rencontre qui donna lieu à un vaste mouvement qui, dès ses débuts, s’est inscrit dans la lutte contre un Socialisme émergeant et montant. C’est aussi par convoitise pour la Chine qu’à la fin du 19ème siècle, les troupes britanniques envahissent le Tibet à partir des frontières indiennes. Le 13ème Dalaï ne sait plus où donner de la tête, tellement il se voit entourer de bras droits : russe, anglais, mandchou, japonais. Il tourne comme une girouette au gré du vent, mais son objectif reste le même : préserver au mieux les privilèges de la noblesse tibétaine, clergé et laïque. Finalement, ce sont les Britanniques qui s’avèrent les mieux placés sur l’échiquier politique du moment et le 13ème se joint à eux lorsqu’en 1913 a lieu la conférence de Simla, en Inde. Cette célèbre rencontre rassembla la toute jeune République chinoise (elle n’a que deux ans), le puissant Empire britannique et une délégation tibétaine envoyée par le 13ème Dalaï. Bien conseillés par la convoitise des Anglais, les Tibétains déroulent sur la table de négociation une carte du « Grand Tibet » : le territoire conquis par les Tubo entre le 7ème et le 9ème siècle et qui représente 2,5 X la province du Tibet. Sur base de cette carte (dessinée grâce aux cartes anglaises !), les Tibétains réclament leur indépendance à la jeune République chinoise. Les Anglais signent, évidemment. Les Chinois refusent, évidemment. Et l’affaire en est resté là, rien ne changea pour le Tibet : il continua à faire partie de la Chine, il ne fut accepté comme pays indépendant ni par la Chine, ni, plus tard, par l’ONU. Alors pourquoi entend-on depuis cinquante ans que « le Tibet est occupé par la Chine » ? Parce qu’au début du 20ème siècle, les Anglais occupaient le Tibet !… de la même manière que les Belges occupaient le Congo ou que les Français occupaient le Vietnam et les Espagnols, l’Amérique latine. Nous avons cette grande prétention en Occident de croire que parce qu’on occupe un pays « non civilisé », il nous appartient d’emblée ! Historiquement, au Tibet, il n’en fut rien. Même si, actuellement, cela arrangerait beaucoup mieux nos grandes puissances !

La première guerre mondiale, puis la deuxième guerre mondiale, ont mis en veilleuse la demande d’indépendance du Tibet, jusqu’aux débuts de la guerre froide. C’est à ce moment que les Etats-Unis entrent en scène. Les Etats-Unis ont vu dans cette demande d’indépendance un atout important dans leur lutte contre le communisme en Asie, surtout contre le PCC. Ils ont clairement acheté le Bouddhisme tibétain et son représentant le plus célèbre, le Dalaï Lama. De même, ils ont financé, pendant cinquante ans, la bouddhéisation de l’Occident sur fond de mélodrame psychanalytique… et on sait avec quelle délectation certains milieux psychanalytiques se sont emparés de cette histoire quasi biblique ! Toutefois, pour nous faire croire à un conflit ethnique entre Chinois et Tibétains, puis à un génocide culturel, les grandes puissances ont eu besoin du concours du Dalaï Lama. Il était l’autorité tibétaine la plus indiquée pour se servir du Bouddhisme en vue de rallier à la « cause tibétaine » la très grande majorité de la classe moyenne, intellectuelle et semi-bourgeoise de l’Occident (nous, en l’occurrence). Ce n’était pas la première fois que le Bouddhisme servait un dessein politique. Ce fut le cas à maintes reprises au cours de son histoire, en Inde, en Chine, au Japon, au Tibet. Ce n’est pas non plus la seule religion à s’être prêtée à des buts politiques, on pourrait même dire que dès qu’une religion est institutionnalisée, elle sert le pouvoir en place. Mais n’est-elle pas institutionnalisée par le pouvoir pour servir celui-ci ? La dernière fois que le Bouddhisme tibétain a servi des ambitions politiques était une fois mémorable, parce que particulièrement macabre. C’était avant la seconde guerre mondiale, lorsque l’idéologie nazie s’est inspirée de l’esprit du Guerrier défenseur de la « Bonne Doctrine » (le dharma, version tibétaine), du culte de l’homme originel et de la race pure (version « Doctrine secrète ». De même qu’elle s’est emparée de l’esprit du Samouraï présent dans le Zen japonais et qui a montré son infinie cruauté lors de la guerre sino-japonaise.

Durant l’après-guerre, époque caractérisée par la chasse aux sorcière communistes, il ne fut pas difficile au 14ème Dalaï Lama de proposer à l’Occident une version du Bouddhisme tibétain qui caressait les intellectuels dans le sens du poil, en passant sous silence le millénaire d’atrocités que les lamas du Bouddhisme tibétain infligèrent aux populations du Tibet. Chez nous, le Bouddhisme est paradoxalement devenu l’emblème d’un religion de tolérance et de compassion. Or le Bouddhisme tibétain a une histoire particulièrement sinistre et violente, faite de meurtres, de tortures, de mutilations, d’intrigues de couloirs, d’assassinats, etc. Les différentes lignées de Rinpotché, entre autre, celle des Dalaï Lamas, ont toujours manœuvré en vue de conserver leurs biens et leurs privilèges sans se préoccuper le moins du monde d’améliorer la vie des Tibétains… est-ce cela la compassion et la tolérance ? Pourtant le Bouddhisme tibétain a su séduire l’Occident intellectuel, au point qu’on pense souvent chez nous que le Dalaï Lama est le « pape » des Bouddhistes, que tous les dimanches matins 20 minutes d’antenne sont consacrées à la « voix bouddhiste », et que sur le marché des spiritualités, le Bouddhisme tibétain figure en bonne place. Si le Bouddhisme tibétain est devenu la vedette d’Arte, c’est surtout grâce à un magistral coup de marketing de la part du Dalaï Lama et de ses « managers ». Ils ont été chercher dans le Bouddhisme les aspects les plus aptes à séduire le public occidental. Il faut dire que, d’une part, le Bouddhisme est particulièrement plastique et donc se prête à ce genre de manipulations, et que d’autre part, à l’époque où le Bouddhisme tibétain commence à faire plus parler de lui, l’Occident lui est ouvert : durant l’après-guerre, les biens de consommation affluent sur le marché, les Européens se sentent à l’aise, pas de soucis de travail ni d’argent, l’avenir est radieux. Du coup, la religiosité ancestrale s’effiloche, s’effrite et se fait efficacement remplacer par « l’athéisme qui embrasse l’absolu » !

Jusque dans les années ’80 et ’90 (avec la fatidique année 89), lorsque resurgit une ère de grandes catastrophes : l’engouement actuel pour le Bouddhisme tibétain s’inscrit dans le mouvement de résurgence des religions, de toutes les religions, où chacune revêt ses plus beaux atours. Que le Bouddhisme ait particulièrement touché les intellectuels, semi-bourgeois, post-68-tards, bio-névro, n’a rien d’étonnant. En effet, le Bouddhisme originel (le dharma) propose une méthode, parfois qualifiée de « thérapeutique », pour se débarrasser de ce sentiment d’insatisfaction et de semi-dépression permanente dans lequel sont agglutinés une majorité de nos congénères moyennement pensants. Ce sentiment vient du fait que ces personnes (nous, à nouveau) ont un ego très imposant, très lourd à porter, parce qu’elles ont en permanence le soucis de se distinguer des autres, de préserver leur identité, leur individualité, leur intégralité, leur originalité…et vont faire bronzette sur les plages les moins fréquentées. Le Bouddhisme originel parle d’abord à ces individus pour qui l’écologie devient très vite de « l’égologie ». D’ailleurs, une des caractéristiques du Bouddhisme est que, dans ses différents pays d’accueil, il a été d’abord protégé et divulgué, par les « grands », ceux qui ont pouvoir, avoir et savoir : les rois, les empereurs, les lettrés, les intellectuels. Maintenant, il est porté par les stars de cinéma, les marchands d’armes, les banquiers, les universitaires « labelisés », les Georges Sorros et les Richard Gerre. Le Bouddha lui-même était fils de roi, ne l’oublions pas, et, de manière spontanée, il a parlé à ses collègues des beaux quartiers.

Le Dalaï Lama a très bien compris que pour remplir son contrat, il devrait se rallier la classe moyenne et moyennement pensante de l’Occident. Pour cela, il fallait un retour aux sources du Bouddhisme, il fallait qu’il utilise l’atout du Bouddhisme originel, celui qui apprend à ne plus souffrir d’avoir un ego aussi pesant. Il fallait aussi adapter le vocabulaire à la demande occidentale. C’est ainsi que le Bouddhisme est tout à-coup devenu une philosophie, alors qu’il avait toujours été une religion. Une religion sans Dieu, certes, mais une religion à part entière : une religion pour laquelle le Salut est l’Au-delà de toute dualité, l’en-dehors de nos conditions physiques et temporelles, une transcendance finalement assez similaire à celle du monde chrétien. Il a encore fallu nettoyer le Bouddhisme tibétain de ses aspects spécifiquement tibétain : les monstres dévoreurs d’enfants, les séances d’exorcisme, les rituels magiques, l’utilisation des femmes, les dogmes trop apparents, etc., tout en conservant timbales, trompettes et carpettes pour préserver son exotisme. Grâce à ce considérable effort de marketing, le Bouddhisme tibétain a pu répondre positivement à la demande occidentale d’une spiritualité athée, authentique et « clean ». Mais rien d’alarmant au fait que le Bouddhisme ait une envie soudaine de retourner à ses sources : c’est dans l’air du temps, c’est dans la vague du New Age et du renouveau charismatique. Pourquoi ne le pourrait-il pas ? … Parce que le Dalaï Lama et les promoteurs du Bouddhisme tibétain savent pertinemment bien qu’en utilisant les aspects les plus séduisants du Bouddhisme, ils ne font pas qu’une bonne pêche de nouveaux bouddhistes potentiels (ce qui est assez secondaire), mais ils amènent ces personnes - qui ne sont d’ailleurs pas sensées se convertir au Bouddhisme, la plupart d’entre elles se disent « proches du Bouddhisme » ou « sympathisantes » - à rejoindre le mouvement pour l’indépendance du Tibet. Ce qui, chez nous, revient automatiquement à dire : rejoindre le concert international contre la Chine. Cet automatisme vient du fait que trop peu d’analyses historiques du Tibet nous sont proposées. Nous manquons de données pour que puisse se tenir un raisonnement critique. J’ai écrit ce livre pour donner un début d’informations, pour ouvrir un débat et pour montrer qu’il existe d’autres versions, visions ou versants du Bouddhisme tibétain que ceux que nous proposent nos couloirs.eu et nos congrès.com.


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