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Le père Evariste Huc au Tibet

jeudi 1er mars 2012, par André Lacroix


Analyses et réflexions à propos des Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine pendant les années 1844, 1845 et 1846 d’Évariste HUC

Avant-propos

Évariste Huc naît le 1er août 1813 à Caylus dans le Tarn-et-Garonne. Ordonné prêtre en 1839, il part peu après pour la Chine. Il passe dix-huit mois au séminaire lazariste de Macao. Affecté en 1840 au vicariat nouvellement créé de Tartarie-Mongolie, Évariste Huc et son compagnon, le Père Joseph Gabet, entreprennent en 1844 un voyage d’exploration pour étudier les habitudes des tribus mongoles en vue de leur évangélisation, un voyage qui va se prolonger jusqu’au Tibet. Ce sont les premiers Européens à visiter Lhassa depuis Thomas Manning en 1811-1812, et bien avant le passage de la première femme occidentale, Alexandra David-Néel. Le récit du Père Huc, Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet (orthographié aujourd’hui Tibet), publié en 1850, connaît un grand succès. Gabet meurt au Brésil de la fièvre jaune en 1853 à l’âge de 45 ans et Huc meurt à Paris d’une attaque d’apoplexie le 31 mars 1860 à l’âge de 46 ans. Toutes les citations qui suivent, en italiques, se rapportent à la 1ère édition – au papier jauni ! –, parue à Tournai, chez Casterman, en 1850. L’ouvrage a été réédité à Paris en 1853, avec une préface de l’auteur, rédigée en 1852 : c’est cette édition qui a été reprise en mars 2000 au « Serpent de Mer » et en 2001 aux éditions « Omnibus ». Le livre est aussi disponible sur le net depuis le 30 novembre 2004.

Impression générale

Ce qui frappe d’abord le lecteur, c’est le courage de ces hommes jeunes qui, pour mener à bien une mission d’évangélisation, sont prêts à supporter les pires difficultés – le Père Gabet a failli mourir de froid en route – : il ne serait pas dit que des missionnaires catholiques auraient moins de courage, pour les intérêts de la foi, que des marchands pour un peu de lucre (p. 213).

Ce livre est bien écrit, avec une verve toute gasconne, dans un style à la fois simple et imagé, au charme un peu désuet. Pas étonnant qu’il ait connu la faveur non seulement du grand public, mais aussi d’écrivains comme Alfred de Vigny, Alphonse de Lamartine et la Comtesse de Ségur.

Outre ses qualités littéraires, son principal intérêt réside dans le fait qu’il s’agit d’un vrai reportage, réalisé sur le terrain. Huc est un homme curieux de tout : l’environnement, les langues, les coutumes, l’histoire des différentes populations rencontrées. Comme il l’écrit malicieusement à la dernière ligne du livre, il est en général assez difficile de faire des découvertes dans un pays sans y avoir pénétré (p. 414) – une remarque qui vaut toujours et que feraient bien de méditer ceux qui, sans y avoir mis les pieds, ne se privent pas d’écrire n’importe quoi sur le Tibet. Huc, lui, est un témoin de première main, qui raconte ce qu’il voit : en ce sens, c’est une mine d’informations géographiques, historiques et sociologiques, précises et précieuses.

Un guide de voyage

D’une certaine manière, ce livre peut être considéré comme un guide de voyage. Bien que les noms de lieux ne soient pas toujours identifiables, on peut suivre l’itinéraire de l’expédition, au point que, cent soixante ans plus tard deux jeunes Français, Stéphanie Huc (sûrement descendante de la famille d’Évariste Huc) et Jean Guillemot ont voulu refaire, à vélo et à cheval, le voyage des deux missionnaires. Ils en ont tiré un film tout à fait intéressant, intitulé Au bout du chemin, Lhassa…

La plupart du temps, comme un ethnologue, Huc fait preuve d’empathie avec ce qu’il décrit, même s’il a du mal à se défaire de certains préjugés européens, comme, par exemple, en matière esthétique : Les peintures sont répandues partout : mais elles sont presque toujours en dehors du goût et des principes généralement admis en Europe. Le bizarre et le grotesque y dominent ; et les personnages, à l’exception des Bouddha, ont le plus souvent un aspect monstrueux et satanique (…) Les paysages sont, en général, mieux rendus que les sujets dramatiques. Les fleurs, les oiseaux, les arbres, les animaux mythologiques, tout cela est exprimé avec vérité et de manière à plaire aux yeux (p. 62-63).

Les sites décrits par Huc ne sont pas toujours pittoresques. Ainsi en va-t-il, par exemple, d’une portion de la Grande Muraille, loin de Pékin réduite à sa plus simple expression, et uniquement composée de quelques cailloux amoncelés (p. 201) ou de ce grand couvent bouddhique tombant en ruines (p. 364) … cent vingt ans avant la Révolution culturelle ! On apprend aussi, dans une intéressante note de la page 102, que l’ensablement du Fleuve Jaune constituait déjà au milieu du 19e siècle une menace environnementale : Ce lit continuant toujours à s’exhausser par l’énorme quantité de vase que le fleuve charrie, on peut prévoir pour une époque peu reculée une catastrophe épouvantable… Aux pages 219-220, il nous décrit en détail une ville, Tank-Keou-Eul (sans doute Huangzhong au sud-ouest de Xining) et ses habitants, les Longues-Chevelures à l’aspect plutôt farouche et inquiétant : chacun cherche à singer leur allure, pour acquérir la réputation de brave et se rendre redoutable. Il résulte de là que Tank-Keou-Eul ne ressemble pas mal à un immense repaire de brigands (…) On y respire partout une odeur de graisse et de beurre, qui suffoque le cœur (p. 220) : une vraie ville du Far West, telle qu’on peut encore en voir aujourd’hui aux confins du Gansu, du Qinghai et du Sichuan.

Les mentions de la faune ne manquent pas chez Huc : Le bœuf à long poil (…) est appelé yak par les Tibétains, sarligue par les Tartares, et bœuf grognant par les naturalistes européens. Le cri de cet animal imite, en effet, le grognement du cochon, mais sur un ton plus fort et plus prolongé (p. 258). Les mulets sauvages sont aussi très nombreux dans le Thibet antérieur [c’est-à-dire le Qinghai actuel] (…) Cet animal que les naturalistes ont nommé cheval hémione ou cheval demi-âne, a la grandeur d’un mulet ordinaire ; mais il a le corps plus beau (…) (p. 286) ; Les lynx, les chamois, les rennes et bouquetins abondent dans le Thibet antérieur (p. 286) ; Les daims musqués abondent (p. 403) ; emporté par son zèle encyclopédique quelque peu naïf, Huc écrit même : La licorne, qu’on a longtemps regardée comme un être fabuleux, existe réellement dans le Thibet (p. 371) !

Huc parle aussi de la flore, notamment de certaines plantes sauvages dont il apprend qu’elles sont utilisables dans la cuisine, comme certains tubercules ou l’ortie ou surtout ce mets qui nous a été fourni par une plante très-commune en France, et dont jusqu’ici peut-être on n’a pas suffisamment apprécié le mérite ; nous voulons parler des jeunes tiges des fougères (p. 262).

Les traditions locales ont, bien sûr, leur place dans le livre. Exemple : Nous remarquâmes dans toutes les rues un grand nombre, non pas de tricoteuses, mais de tricoteurs, car ce sont les hommes seuls qui s’occupent de cette industrie (p. 210). Autre exemple : cette coutume, encore vivace au 21e siècle, d’envoyer, au passage des cols, une multitude de petits papiers imprimés représentant un cheval, auquel la piété populaire accorde une grande importance : Après certaines formules de prières, nous prenons un paquet de chevaux que nous lançons en l’air ; le vent les emporte ; par la puissance de Bouddha, ils sont changés en véritables chevaux, et se présentent aux voyageurs… (p. 249).

Sur l’herboristerie et la médecine tibétaine, Huc porte un jugement relativement nuancé : les Lamas font entrer beaucoup de pratiques superstitieuses dans l’exercice de la médecine. Cependant, malgré tout ce charlatanisme, on ne peut douter qu’ils soient en possession d’un grand nombre de recettes précieuses, et fondées sur une longue expérience (p. 268).

Huc s’attache encore à préciser quelques points d’histoire. Il cite ainsi longuement (p. 173-178) les mémoires que M. Abel Rémusat fit paraître en 1824, sur les relations politiques des princes chrétiens, et particulièrement des rois de France avec les empereurs mongols. Autre citation intéressante (pages 187-189), en vieux français, d’un manuscrit du 14e siècle relatif à la rivalité, sous la dynastie mongole, entre les Nestoriens, qui ont été les premiers chrétiens à pénétrer en Chine au 7e siècle et les Frères Mineurs envoyés par le Pape Clément V (1305-1314). Huc ne peut manquer d’exprimer à ce propos ses regrets mais aussi ses espoirs : Aujourd’hui, il faut le dire avec douleur, on ne retrouve pas en Mongolie le moindre vestige de tout ce qui a été fait dans les siècles passés, en faveur de ces peuples nomades. Cependant, nous en avons la confiance, la lumière de l’Évangile ne tardera point à luire de nouveau à leurs yeux (p. 189).

Structure du récit

Le récit est divisé en deux parties : « Voyage dans la Tartarie » (chapitres 1 à 11) et « Voyage dans le Thibet » (chapitres 12 à 21) ; le voyage de retour de Lhassa à Canton est réduit à quelques pages : Huc racontera plus tard en détail cette troisième étape dans une autre publication intitulée L’Empire chinois qui paraîtra en 1854.

Voyons d’abord la première partie qui mène Huc et ses compagnons des environs de Moukden (rebaptisée Shenyang, capitale de la province actuelle de Liaoning) pour se diriger, plein ouest, en direction de la Ville Bleue (c.-à-d. l’actuelle Hohhot, capitale de la Mongolie intérieure). Suivant un usage universel, et qu’il nous a été facile de constater pendant nos voyages, nous diviserons les peuples Tartares en orientaux (Tong-Ta-Dze) ou Mandchous, et occidentaux (Si-Ta-Dze) ou Mongols (p. 179).

Des Mandchous, pourtant victorieux de la Chine, Huc regrette qu’ils se soient presque entièrement sinisés, mais se réjouit que leur langue ait été sauvée : La langue mandchoue est belle, harmonieuse, mais surtout d’une admirable clarté (p. 72). Même s’il ne porte pas les Chinois dans son cœur, Huc note pourtant que depuis que la culture est entre les mains des Chinois, le sol s’est enrichi d’un grand nombre de produits venus de l’intérieur (p. 73). Mais plus encore que les ressources naturelles du pays, comme la racine de jin-seng (orthographié aujourd’hui ginseng) et la peau de zibeline (p. 74), plus que les talents de ses habitants, habiles cavaliers et archers (p. 74-75) et plus que leurs coutumes étranges : toute la cérémonie des funérailles consiste à transporter les cadavres sur le sommet des montagnes, ou dans le fond des ravins. On les abandonne ainsi à la voracité des animaux sauvages et des oiseaux de proie (p. 54), ce qui intéresse Huc, c’est de mener vers la « vraie foi » des gens trop enclins à se laisser exploiter par les lamas (p. 19, 52-54, 139, 148) : Tout fait espérer que le vicariat apostolique de Mandchourie ne manquera pas de devenir l’une des plus florissantes Missions de l’Asie (p. 73).

Plus à l’ouest, les Mongols sont présentés par Huc comme des gens naïfs, qui se laissent facilement gruger non seulement par les lamas, qui ne récitent jamais de prières gratis (p. 93), mais surtout par les commerçants chinois, qui leur imposent des taux usuraires. Un de ces commerçants déclare d’ailleurs sans détour : – N’avez-vous pas remarqué qu’ils sont tous comme des enfants ? (…) O ! la bonne chose qu’une dette tartare ! C’est une véritable mine d’or (p. 93).

Il semble que notre religieux n’ait pas été tout à fait insensible, quoi qu’il en dise, au charme des femmes mongoles : les cheveux des femmes tartares sont divisés en deux tresses, renfermées dans deux étuis de taffetas, et pendent sur le devant de la poitrine ; leur luxe consiste à orner la ceinture et les cheveux de paillettes d’or et d’argent, de perles, de corail, et de mille autres petits colifichets, dont il nous serait difficile de préciser la forme et la qualité, parce que nous n’avons eu ni l’occasion, ni le goût, ni la patience de faire une attention sérieuse à ces futilités (p. 136). La traversée des steppes mongoles est l’occasion d’une description de la vie en plein air, qui doit sonner agréablement aux oreilles de bien des contemporains occidentaux stressés : Au milieu de nos prairies silencieuses, rien ne venait nous distraire et nous empêcher de réduire à leur juste valeur les bagatelles de ce monde (…) (p. 109). Impossible de résister à la tentation de citer ce passage assez comique, relatif à la recherche d’ « argols », c’est-à-dire de bouses de bovins séchées, le seul combustible disponible : Le plaisir que procure la trouvaille d’un bel argol, est semblable à celui du chasseur, qui découvre avec transport les traces du gibier qu’il poursuit, de l’enfant qui regarde d’un œil pétillant de joie le nid de fauvette qu’il a longtemps cherché, du pêcheur qui voit frétiller, suspendu à sa ligne, un joli poisson ; et s’il était permis de rapprocher les petites choses des grandes, on pourrait encore comparer ce plaisir, à l’enthousiasme d’un Leverrier qui trouve une planète au bout de sa plume (p. 109)…

La suite de l’expédition, qui constitue la matière de la seconde partie intitulée « Le voyage dans le Thibet », va s’avérer beaucoup plus pénible. Après avoir franchi le Fleuve Jaune et la Grande Muraille, les missionnaires arrivent à Si-Ning (c.-à-d. Xining, capitale de l’actuelle province du Qinghai) en janvier, après quatre mois de voyage. Ils séjournent six mois au monastère de Kounboum (= Kumbum = en chinois Ta-er-si) pour étudier le bouddhisme et la langue tibétaine. À l’automne, ils se joignent à la délégation du dalaï-lama revenant de Pékin. Le 15 novembre, nous quittâmes les magnifiques plaines du Koukou-Noor (p. 281) : c’est le début d’une terrible traversée du Haut Plateau en direction du sud-ouest, où les obstacles naturels et l’hiver ne seront vaincus qu’au prix de terribles souffrances et la perte d’hommes et de bêtes. Après bien des aventures, nos deux missionnaires arrivent à Lhassa le 20 janvier 1846, après dix-huit mois de voyage.

A Lhassa, ils sont bien traités par les Tibétains et reçus par le Régent, le dalaï-lama (le 11e) étant alors un enfant de neuf ans (p. 339). Mais Ki-Chan [Qishan], l’amban (c’est-à-dire le ministre résident de la cour de Pékin), qui se méfie des Occidentaux, les fait expulser le 26 février, sous la garde d’une escorte chinoise.

Pendant leur voyage via Chengdu, Chongqing et Wuhan, ils seront traités comme des fonctionnaires en voyage officiel et ils arriveront à Canton fin septembre 1846.

Un Tibet réel

Le récit de Huc montre que, contrairement à l’opinion généralement reçue en Occident, le Tibet au 19e siècle, comme aux siècles précédents, n’était pas indépendant, et que Pékin avait la haute main sur sa lointaine province occidentale. S’il en avait été autrement, jamais l’amban n’aurait été en mesure d’expulser les missionnaires. Rappelons que, sous la dynastie Qing, les ambans avaient pour mission de s’assurer de la subordination du Tibet au pouvoir impérial, de maintenir la paix au Tibet et de le défendre contre toute invasion étrangère.

Huc nous apprend aussi que le Tibet, n’a jamais été une terre ethniquement pure. Mention spéciale, entre autres minorités, aux Hui, que Huc appelle Hoeï-Hoeï : Les Musulmans ou Hoeï-Hoeï sont très nombreux en Chine. On prétend qu’ils y pénétrèrent sous la dynastie des Thang, qui commença en 618 et finit en 907(…) le chinois est devenu leur propre langue (…) Personne n’oserait, en leur présence, trouver à redire à leurs croyances ou à leurs pratiques religieuses (p. 222). Petite pointe d’envie chez notre missionnaire : Souvent nous nous sommes demandé comment il se faisait que les chrétiens de Chine vécussent dans l’oppression et à la merci des tribunaux, tandis que les Musulmans marchaient le front levé, et contraignaient les Chinois à respecter leurs croyances (p. 222).

Même la ville de Lhassa, telle que la découvre Huc, n’a rien de cette cité idéale, purement tibétaine, souvent imaginée. C’était déjà, il y a plus d’un siècle et demi, une ville multiethnique : Parmi les étrangers qui constituent la population fixe de Lha-Saa, les Pébouns sont les plus nombreux. Ce sont des Indiens venus du côté du Boutan (…) (p. 304) ; Après les Péboun, on remarque à Lha-Saa, les Katchi, ou Musulmans originaires de Kachemir (p. 305) ; Les Chinois qu’on voit à Lha-Saa, sont pour la plupart soldats ou employés dans les tribunaux (p. 306). Tous les objets qui viennent de Péking sont très-estimés par les Thibétains, et surtout par ceux qui en sont encore à la vie pastorale et nomade (p. 202). Quant à la population de passage, qui se renouvelle tous les jours (p. 299), elle confère à la ville un caractère cosmopolite évident : Le commerce et la dévotion attirent sans cesse à Lha-Sha un grand nombre d’étrangers, et font de cette ville comme le rendez-vous de tous les peuples asiatiques ; les rues sont sans cesse encombrées de pèlerins et de marchands, parmi lesquels on remarque une étonnante variété de physionomies, de costumes et d’idiomes (p. 299).

La société qu’il rencontre, Huc la décrit sans ambages comme une société théocratique profondément injuste et cruelle : Les Lamas, mis d’abord en possession de la majeure partie du numéraire par les dons volontaires des fidèles, centuplent ensuite leur fortune par des procédés usuraires (…) L’argent se trouvant ainsi accumulé dans les coffres des classes privilégiées, et d’un autre côté, les choses nécessaires à la vie ne pouvant se procurer qu’à un prix très-élevée (sic), il résulte de ce désordre capital, qu’une grande partie de la population est continuellement plongée dans une misère affreuse (p. 304).

Contrairement à ce que l’on croit généralement en Occident, le Tibet d’Ancien Régime n’était pas non plus et n’a jamais été un pays entièrement pacifique et harmonieux ; et les moines n’y sont pas toujours des artisans de paix. Le témoignage de Huc le confirme, qui raconte, aux pages 310 et suivantes, comment, peu avant son arrivée à Lhassa, trois jeunes dalaï-lamas avaient été assassinés, probablement par le Nomekhan, un dignitaire tibétain puissant et sans scrupules, qui comptait de nombreux partisans dans le monastère de Sera. Aussi, quand l’amban Ki-Chan força, sous la torture le Nomekhan à avouer ses crimes, les quinze mille moines de Sera qui étaient tous dévoués à la cause du Nomekhan, s’armèrent précipitamment de lances, de fusils, de bâtons, de tout ce qu’ils purent rencontrer, et se précipitèrent sur Lha-Saa, dont ils n’étaient éloignés que d’une demi-lieue (…) aux cris mille fois répétés de Mort à Ki-Chan ! mort aux Chinois (p. 316) ! Finalement, cette émeute se termina par le retour des moines dans leurs cellules…

Espoirs occidentaux fondés sur le spiritualisme tibétain

Même s’il devait dans son ouvrage postérieur L’Empire chinois revoir son jugement sur les Chinois, le portrait que Huc en dresse ici est tout sauf flatteur. À peine s’il leur reconnaît au moins une qualité, à savoir la débrouillardise : quand, en traversant une rivière gelée, une charrette se disloque complètement, les voyageurs sont secourus par un Chinois : En France, afin de pouvoir continuer la route, il eût fallu un charron et un forgeron pour réparer les avaries ; mais heureusement notre Phaéton était un Chinois, c’est-à-dire un de ces hommes qui jamais ne se trouvent dans l’embarras, et qui, avec des pierres, des morceaux de bois et des bouts de corde, savent toujours se tirer d’affaire (p. 226).

C’est pratiquement le seul passage des Souvenirs où Huc dit du bien d’un Chinois, et encore oublie-t-il de mentionner sa serviabilité. Car, au contraire des Tartares et des Tibétains qu’il juge naïfs sûrement, mais francs et hospitaliers, il laisse transparaître à de nombreuses reprises son antipathie pour les Chinois : tout au long du récit, il les trouve mous, rusés, fourbes, profiteurs, cupides (notamment p. 57, 79, 93, 133, 204) ; et surtout – crime majeur et imprescriptible – ils sont impies (p. 115, 247, 333), ce qui fait d’eux de très mauvais « clients » d’un point de vue missionnaire : Qu’il est puissant l’empire de la religion sur le cœur de l’homme, même lorsque cette religion est fausse, et ignorante de son véritable objet ! Quelle différence entre ces Lamas si généreux, si hospitaliers, si fraternels envers les étrangers, et les Chinois, ce peuple de marchands, au cœur sec et cupide, qui vendent au voyageur jusqu’à un verre d’eau froide (p. 228) !

D’un point de vue affectif, on peut comprendre ce jugement négatif quand on sait que, quelques années plus tôt, deux autres lazaristes, les Pères Clet et Perboyre, sont morts en martyrs dans la province chinoise du Hubei (voir Jaqueline THEVENET, Un lama du ciel venu d’Occident, Petite Bilbliothèque Payot, 1989, édition de poche 2004, p. 63).

Plus généralement, ce jugement est révélateur d’une évidente frustration, partagée par de nombreux missionnaires, devant tant d’efforts accomplis en vain pendant des siècles pour essayer de convertir la Chine au christianisme, voire de l’ouvrir aux appétits coloniaux de la mère patrie, étant entendu que, dans l’Europe du 19e siècle, il est pratiquement impossible de dissocier les intérêts coloniaux et les visées missionnaires. Il n’est donc pas étonnant que, revenu en France, Huc, appelé à conseiller Napoléon III sur sa politique asiatique, lui ait dit : « L’Extrême Orient deviendra bientôt le théâtre de grands événements. Si telle est la volonté de l’Empereur, la France sera à même d’y jouer un rôle important et glorieux » (R. Stanley Thomson, The Diplomacy of Imperialism : France and Spain in Cochin China, 1858-63).

On ne saura jamais ce que Huc aurait pensé du sac et de l’incendie du palais d’été perpétré en octobre 1860 par les Anglais et les Français, car à cette date, Huc était mort depuis six mois.

En opposition aux Chinois qui, n’éprouvant pas le besoin de transcendance, semblent fermés au zèle missionnaire, Huc voit chez les peuples limitrophes, une fois qu’ils seront débarrassés de leurs superstitions, des chrétiens en puissance. Il va même jusqu’à établir des parallélismes étonnants entre le christianisme et le lamaïsme, ce qui ne sera pas sans conséquences sur l’étrange fascination que le bouddhisme tibétain exercera en Occident, jusqu’à aujourd’hui. Pour peu qu’on examine les réformes et les innovations introduites par Tsong-Kaba [= Tsongkapa, le fondateur de la secte des Bonnets Jaunes] dans le culte lamanesque, on ne peut s’empêcher d’être frappé de leur rapport avec le Catholicisme. La crosse, la mitre, la dalmatique, la chape ou pluvial, que les grands Lamas portent en voyage, ou lorsqu’ils font quelque cérémonie hors du temple ; l’office à deux chœurs, la psalmodie, les exorcismes, l’encensoir soutenu par cinq chaînes, et pouvant s’ouvrir et se fermer à volonté ; les bénédictions données par les Lamas en étendant la main droite sur la tête des fidèles ; le chapelet, le célibat ecclésiastique, les retraites spirituelles, le culte des saints, les jeûnes, les processions, les litanies, l’eau bénite : voilà autant de rapport que les bouddhistes ont avec nous (p. 237).

Un jour nous eûmes l’occasion d’entretenir [sic] pendant quelque temps un Lama thibétain ; les choses qu’il nous dit, en matière de religion, nous jetèrent dans le plus grand étonnement (…) : l’unité de Dieu, le mystère de l’Incarnation, le dogme de la présence réelle nous paraissaient comme enveloppés dans ses croyances (p. 90). Pour essayer d’expliquer ces ressemblances qui le troublent, Huc postule que Tsongkapa aurait été initié par un missionnaire catholique qui n’aurait pas eu le temps de le convertir totalement : On peut supposer qu’une mort prématurée ne permit pas au Missionnaire catholique, de compléter l’enseignement religieux de son disciple qui dans la suite, voulant lui-même devenir apôtre, soit qu’il n’eût pas une connaissance suffisante du dogme chrétien, soit qu’il eût apostasié ses croyances, ne s’appliqua qu’à introduire une nouvelle liturgie (p. 238).

Officiellement, pour l’Église catholique et son projet de conversion universelle, il n’est pas besoin de recourir à ce type d’explication. Il lui suffit de voir dans les croyances païennes, des pierres d’attente de la « vraie foi ». Cette conviction est déjà présente chez saint Paul dans son fameux discours devant l’Aréopage d’Athènes : « ce que vous adorez sans le connaître, je viens, moi, vous l’annoncer » (Actes des Apôtres, 17, 23). Est-ce en raison de ses raccourcis syncrétiques que Huc, a été mis à l’index (voir Donald S. Lopez (Fascination tibétaine, p. 245) ? Entre-temps, l’édition de 1850 avait bien reçu l’imprimatur du Vicaire général du Diocèse de Tournai, A[ndré] P[hilippe]-V[alentin] Descamps.

Quant aux aspects du bouddhisme tibétain qui lui semblent incompatibles avec la doctrine chrétienne, comme la réincarnation, la désignation prodigieuse d’un enfant comme bouddha vivant et autres phénomènes troublants, Huc ne voit qu’une explication : Pour nous, missionnaires catholiques, nous croyons que le grand menteur qui trompa autrefois nos premiers parents dans le paradis terrestre, poursuit toujours dans le monde son système de mensonge : celui qui avait la puissance de soutenir dans les airs Simon le Magicien, peut bien encore aujourd’hui parler aux hommes par la bouche d’un enfant, afin d’entretenir ses adorateurs dans leurs fausses croyances (p. 128).

Voilà donc les aspects jugés négatifs du bouddhisme tibétain récupérés par la démonologie chrétienne traditionnelle… Il n’y a dès lors plus d’obstacles à la symbiose entre catholicisme et bouddhisme, d’autant que le Régent se montre fort bien disposé à l’égard des missionnaires : Tous vos longs voyages, leur dit-il, vous les avez entrepris uniquement dans un but religieux ; … vous avez raison, car la religion est l’affaire importante des hommes ; je vois que les Français et les Thibétains pensent de même à ce sujet. Nous ne ressemblons nullement aux Chinois qui comptent pour rien les affaires de l’âme (p. 333).

Ce langage ne pouvait que plaire à des chrétiens, dont la théologie a été basée, dès les premiers siècles de l’Église, sur le socle philosophique du dualisme platonicien, au point de reléguer dans les ténèbres tout un courant matérialiste – lequel n’est pourtant pas forcément en contradiction avec la vision judéo-chrétienne. Supposons que Démocrite l’ait emporté sur Platon ; il y a fort à parier qu’alors la pensée chinoise aurait semblé moins étrang(èr)e aux Européens. Quoi qu’il en soit – ne refaisons pas l’histoire – c’est Platon qui a gagné : pas étonnant dès lors que les Occidentaux, marqués peu ou prou par des siècles de christianisme spiritualiste, aient tendance à exalter les Tibétains et à décrier les Chinois. L’histoire de la première moitié du 20e siècle allait montrer comment les Européens (surtout les Anglais) surent utiliser ce sentiment antichinois pour tenter d’imposer leur protectorat sur le Tibet, en profitant du marasme politique de la jeune république de Chine.

En résumé, le récit de voyage de Huc est intéressant non seulement par ce qu’il nous révèle de l’Asie centrale au milieu du 19e siècle, mais aussi par les interprétations qu’il nous en donne et qui ont probablement contribué à façonner l’image du Tibet dans le monde occidental.

P.-S.

André Lacroix

traducteur de "Mon combat pour un Tibet moderne. Récit de vie de Tashi Tsering" http://www.tibetdoc.eu/spip/spip.php ?article178

(éditions Golias, 2010) andre.lacroix@base.be


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